Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les deux
grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations, l'expérience et
l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui
des éléments simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le
premier est contenu dans le second et s'en déduit, comme une conséquence
de son principe. Tous deux s'équivalent; ils sont une seule chose
considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos
tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie incessante infiniment
variée et multiple, se réduisent à quelques éléments et à leurs
rapports. Tout notre effort consiste à passer de l'un à l'autre, du
complexe au simple, des faits aux lois, des expériences aux formules. Et
la raison en est visible; car ce fait que j'aperçois par les sens ou la
conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience
découpent dans la trame infinie et continue de l'être. S'ils étaient
construits autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard
de leur structure qui a déterminé celle-là. Ils sont comme un compas
ouvert, qui pourrait l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le
cercle qu'ils décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si
bien, qu'il l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car,
lorsque je constate un événement, je l'isole artificiellement de son
entourage naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne
font point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont
jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
couleur, le son, et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
est uni, et unit ce qui est séparé[46]. Ainsi, tant que nous ne
regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'à
l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels, qui
soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composés
d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, c'est-à-dire
des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons de l'accidentel
au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à la vérité; et,
ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la même opération
que sur les faits, car, à un moindre degré, ils ont la même nature.
Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent être
décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y a quelque cause
qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les
faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils peuvent se
résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération doit continuer
jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait simples,
c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire. Que nous
puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait
démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments indécomposables,
desquels dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois
particulières, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il
y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent
les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des surfaces,
des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou
l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le
sens de cet axiome des causes qui régit toutes choses, et que Mill a
mutilé. Il y a une force intérieure et contraignante qui suscite tout
événement, qui lie tout composé, qui engendre toute donnée. Cela
signifie, d'une part, qu'il y a une raison à toute chose, que tout fait
a sa loi; que tout composé se réduit en simples; que tout produit
implique des facteurs; que toute qualité et toute existence doivent se
déduire de quelque terme supérieur et antérieur. Et cela signifie,
d'autre part, que le produit équivaut aux facteurs, que tous deux ne
sont qu'une même chose sous deux apparences; que la cause ne diffère pas
de l'effet; que les puissances génératrices ne sont que les propriétés
élémentaires; que la force active par laquelle nous figurons la nature
n'est que la nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le
composé et le simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance
le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui,
établissant la liaison invincible et la production spontanée des êtres,
pose dans la nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle
enfonce et serre au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier
de la nécessité.