IV

Je sais bien qu'aujourd'hui on se moque des gens qui raisonnent sur la

définition; j'espère pour vous que vous ne commettez pas cette sottise.

Il n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et

capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science

humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer

leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter

une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les

êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.

Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air

d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.

Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une

figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans

doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se

manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de qualités,

mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les oeuvres de sa

nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, seul primitif, seul

important, sans lequel il ne peut ni exister ni être conçu, et qui

constitue son être et sa notion[6]. Ils appellent définitions les

propositions qui la désignent, et décident que le meilleur de notre

science consiste en ces sortes de propositions.

Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;

elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales[7].

Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal

raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois

lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot

abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution

développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même

fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un fait,

vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas instructive.

Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait

aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une

connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent

l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les

qualités sont accessoires, il faut dire que les propositions qui

concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui

concernent les qualités sont importantes. Je n'apprends rien quand on me

dit qu'un cercle est la figure formée par la révolution d'une droite

autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose

lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs

égaux sont égales, ou que trois points suffisent pour déterminer la

circonférence. Ce qu'on appelle la nature d'un être est le réseau des

faits qui constituent cet être. La nature d'un mammifère carnassier

consiste en ce que la propriété d'allaiter, avec toutes les

particularités de structure qui l'amènent, se trouve jointe à la

possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux

facultés correspondantes. Voilà les éléments qui composent sa nature. Ce

sont des faits liés l'un à l'autre comme une maille à une maille. Nous

en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science

présente et de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses

fils entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la

somme indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill,

n'exprime cette nature tout entière, et toute proposition exprime

quelque partie de cette nature[8] .» Quittez donc la vaine espérance de

démêler sous les propriétés quelque étre primitif et mystérieux, source

et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas

qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets

d'après le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la

science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique

hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. 11 n'y a pas de

définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des

définitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval,

mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq

lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des qualités

qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner les faits qui

correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut se faire, parce

qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire

elle nous fait remonter aux attributs qu'il représente, et de ces

attributs aux expériences intérieures ou sensibles qui leur servent de

fondement. Du terme _chien_ elle nous fait remonter aux attributs

mammifère, carnassier et autres qu'il représente, et de ces attributs

aux expériences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de

fondement. Elle réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle

ramène notre connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en

faits. S'il y a des définitions, comme celles de la géométrie, qui

semblent capables d'engendrer de longues suites de vérités neuves[9],

c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation

d'une chose. Dans la définition du triangle, il y a deux propositions

distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par

trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un

triangle. La première est un postulat, la seconde est une définition. La

première est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible

de vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de

l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut

faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer eu un mot les

faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde une

commodité; la première est une partie de la science, la seconde un

expédient du langage. La première exprime une relation possible entre

trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La

première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à l'office

de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc

exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots,

ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. S'il s'agit de mots, comme

dans les définitions de noms, tout son effort est de ramener les mots

aux expériences primitives, c'est-à-dire aux faits qui leur servent

d'éléments. S'il s'agit d'êtres, comme dans les propositions de choses,

tout son effort est de joindre un fait à un fait, pour rapprocher la

somme finie des propriétés connues de la somme infinie des propriétés à

connaître. S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui

cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et

l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de

s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,

c'est-à-dire de joindre des faits.

V

Voilà un premier rempart détruit; je suppose que vous attendez mon

philosophe derrière le second, la théorie de la _preuve_. Celle-ci,

depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,

inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la

dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi. Eh bien,

regardons-la. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un

syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois

propositions comme celui-ci: «Tous les hommes sont mortels; le prince

Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel.» Voilà le modèle

de la preuve, et toute preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon

les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale

concernant tous les hommes qui aboutit à une proposition particulière

concernant un certain homme. De la première on passe à la seconde, parce

que la seconde est contenue dans la première. Du général on passe au

particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La

seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par

avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une

vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les

prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées du

moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que la

conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la marche

de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître dans les

individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail ce qu'il a

établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à pièce ce

qu'il a posé tout d'un coup une première fois.

Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert à

rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai affirmé

que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même que le

prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, c'est-à-dire

de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et notamment du

prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau

maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle

n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous

une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est point

fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce

que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en

sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. J'ai transformé des

mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or cela ne peut être,

puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des vérités neuves.

J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le prince Albert est

mortel, et je la découvre par la vertu du raisonnement, puisque le

prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par

l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par delà la

théorie toute scolastique du syllogisme qui réduit le raisonnement à des

substitutions de mots, il faut chercher une théorie de la preuve, toute

positive, qui démêle dans le raisonnement des découvertes de faits.

Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est

point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le

paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les

hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses sont

ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un mémento,

une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit de mes

expériences. Tous pouvez considérer ce mémento comme un livre de notes

où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre mémoire; mais

ce n'est point du livre que vous tirez voire science: vous la tirez des

objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur que par les

expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de valeur que

par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de Jean, Thomas

et compagnie[10] est après tout la seule preuve que nous ayons de la

mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous fait croire que

le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres, et

toutes les autres personnes qui leur étaient contemporaines, sont morts.

Ces faits sont les vraies prémisses du raisonnement.» C'est d'eux que

nous avons tiré la proposition générale; ce sont eux qui lui

communiquent sa portée et la vérité; elle se borne à les mentionner sous

une forme plus courte; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils

agissent par elle et à travers elle pour amener la conclusion qu'elle

semble engendrer. Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils

se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le

soleil se lèvera, que l'eau les noiera, que le feules brûlera, sans

employer l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous

raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier au

particulier. «L'esprit ne va jamais que des cas observés aux cas non

observés, avec ou sans formules commémoratives. Nous ne nous en servons

que pour la commodité[11].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et

la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous

pourrions raisonner sans employer une seule proposition générale[12].»

Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris: ils ont donné le

premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé sur l'arrière-plan

les opérations fructueuses. Ils ont donné la préférence aux mots sur les

faits. Ils ont continué la science nominale du moyen âge. Ils ont pris

l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation

des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet

ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de

relever les expériences particulières et instructives, et de leur rendre

dans nos théories la primauté et l'importance que notre pratique leur

confère depuis trois cents ans.

Le positivisme anglais: Etude sur Stuart Mill · 第 11 / 32 题