Je sais bien qu'aujourd'hui on se moque des gens qui raisonnent sur la
définition; j'espère pour vous que vous ne commettez pas cette sottise.
Il n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.
Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de qualités,
mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les oeuvres de sa
nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, seul primitif, seul
important, sans lequel il ne peut ni exister ni être conçu, et qui
constitue son être et sa notion[6]. Ils appellent définitions les
propositions qui la désignent, et décident que le meilleur de notre
science consiste en ces sortes de propositions.
Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales[7].
Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un fait,
vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas instructive.
Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait
aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une
connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent
l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les
qualités sont accessoires, il faut dire que les propositions qui
concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui
concernent les qualités sont importantes. Je n'apprends rien quand on me
dit qu'un cercle est la figure formée par la révolution d'une droite
autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose
lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs
égaux sont égales, ou que trois points suffisent pour déterminer la
circonférence. Ce qu'on appelle la nature d'un être est le réseau des
faits qui constituent cet être. La nature d'un mammifère carnassier
consiste en ce que la propriété d'allaiter, avec toutes les
particularités de structure qui l'amènent, se trouve jointe à la
possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux
facultés correspondantes. Voilà les éléments qui composent sa nature. Ce
sont des faits liés l'un à l'autre comme une maille à une maille. Nous
en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science
présente et de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses
fils entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la
somme indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill,
n'exprime cette nature tout entière, et toute proposition exprime
quelque partie de cette nature[8] .» Quittez donc la vaine espérance de
démêler sous les propriétés quelque étre primitif et mystérieux, source
et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas
qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets
d'après le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la
science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique
hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. 11 n'y a pas de
définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des
définitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval,
mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq
lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des qualités
qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner les faits qui
correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut se faire, parce
qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire
elle nous fait remonter aux attributs qu'il représente, et de ces
attributs aux expériences intérieures ou sensibles qui leur servent de
fondement. Du terme _chien_ elle nous fait remonter aux attributs
mammifère, carnassier et autres qu'il représente, et de ces attributs
aux expériences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de
fondement. Elle réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle
ramène notre connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en
faits. S'il y a des définitions, comme celles de la géométrie, qui
semblent capables d'engendrer de longues suites de vérités neuves[9],
c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation
d'une chose. Dans la définition du triangle, il y a deux propositions
distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par
trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un
triangle. La première est un postulat, la seconde est une définition. La
première est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible
de vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer eu un mot les
faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde une
commodité; la première est une partie de la science, la seconde un
expédient du langage. La première exprime une relation possible entre
trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La
première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à l'office
de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc
exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots,
ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. S'il s'agit de mots, comme
dans les définitions de noms, tout son effort est de ramener les mots
aux expériences primitives, c'est-à-dire aux faits qui leur servent
d'éléments. S'il s'agit d'êtres, comme dans les propositions de choses,
tout son effort est de joindre un fait à un fait, pour rapprocher la
somme finie des propriétés connues de la somme infinie des propriétés à
connaître. S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui
cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
c'est-à-dire de joindre des faits.
V
Voilà un premier rempart détruit; je suppose que vous attendez mon
philosophe derrière le second, la théorie de la _preuve_. Celle-ci,
depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi. Eh bien,
regardons-la. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un
syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois
propositions comme celui-ci: «Tous les hommes sont mortels; le prince
Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel.» Voilà le modèle
de la preuve, et toute preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon
les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale
concernant tous les hommes qui aboutit à une proposition particulière
concernant un certain homme. De la première on passe à la seconde, parce
que la seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées du
moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que la
conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la marche
de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître dans les
individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail ce qu'il a
établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à pièce ce
qu'il a posé tout d'un coup une première fois.
Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert à
rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai affirmé
que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même que le
prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, c'est-à-dire
de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et notamment du
prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau
maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle
n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous
une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est point
fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce
que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en
sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. J'ai transformé des
mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or cela ne peut être,
puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des vérités neuves.
J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le prince Albert est
mortel, et je la découvre par la vertu du raisonnement, puisque le
prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par
l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par delà la
théorie toute scolastique du syllogisme qui réduit le raisonnement à des
substitutions de mots, il faut chercher une théorie de la preuve, toute
positive, qui démêle dans le raisonnement des découvertes de faits.
Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses sont
ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un mémento,
une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit de mes
expériences. Tous pouvez considérer ce mémento comme un livre de notes
où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre mémoire; mais
ce n'est point du livre que vous tirez voire science: vous la tirez des
objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur que par les
expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de valeur que
par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de Jean, Thomas
et compagnie[10] est après tout la seule preuve que nous ayons de la
mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous fait croire que
le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres, et
toutes les autres personnes qui leur étaient contemporaines, sont morts.
Ces faits sont les vraies prémisses du raisonnement.» C'est d'eux que
nous avons tiré la proposition générale; ce sont eux qui lui
communiquent sa portée et la vérité; elle se borne à les mentionner sous
une forme plus courte; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils
agissent par elle et à travers elle pour amener la conclusion qu'elle
semble engendrer. Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils
se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le
soleil se lèvera, que l'eau les noiera, que le feules brûlera, sans
employer l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous
raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier au
particulier. «L'esprit ne va jamais que des cas observés aux cas non
observés, avec ou sans formules commémoratives. Nous ne nous en servons
que pour la commodité[11].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et
la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous
pourrions raisonner sans employer une seule proposition générale[12].»
Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris: ils ont donné le
premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé sur l'arrière-plan
les opérations fructueuses. Ils ont donné la préférence aux mots sur les
faits. Ils ont continué la science nominale du moyen âge. Ils ont pris
l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation
des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet
ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de
relever les expériences particulières et instructives, et de leur rendre
dans nos théories la primauté et l'importance que notre pratique leur
confère depuis trois cents ans.