[62] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 24, 25, 32.

[63] Inscription de Lanuvium, 2_e_ col., lignes 3-5.

[64] Cicéron, _De offic._, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., _Pro Archia_,

x, 1. Comp. Plutarque, _De frat. amore_, 7; Digeste, XLVII, xxii, _de

Coll. et Corp._, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur d'une

sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés devront être de sa

religion, _ad religionem pertinentes meam_ (de Rossi, _Bullettino di

archeol. crist._, 3e année, n° 7, p. 54).

[65] Tertullien, _Ad Scapulam_, 3; de Rossi, _op. cit._, 3e année, n°

12.

[66] S. Justin, _Apol._, I, 67; Tertullien, _Apolog._, 39.

[67] Ulpien, _Fragm._, xxii, 6; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1;

XLVI, i, _de Fid. et Mand._, 22; XLVII, ii, _de Furtis_, 31; XLVII,

xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12;

Orelli, 4080; Marini, _Atti_, p. 95; Muratori, 516, 1; _Mém. de la Soc.

des Antiq. de Fr._, XX, p. 78.

[68] Dig., XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, entier; Inscr. de

Lanuvium, 1re col., lignes 10-13; Marini, _Atti_, p. 552; Muratori,

520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633,

6745; d'autres encore dans Mommsen, _op. cit._, p. 80 et suiv.

[69] Digeste, XLVII, xi, de _Extr. crim._, 2.

[70] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 2: XLVIII, iv, _ad Leg.

Jul. majest._, 1.

[71] Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, _Néron_, 16.

[72] Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan.

Pline, _Epist._, X, 43, 93, 94, 97, 98.

[73] «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum tamen

semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum collegium

coeant (Dig, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1).» «Servos quoque

licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis (_ibid._, 3).»

Cf. Pline, _Epist._, X, 94; Tertullien, _Apol._, 39.

[74] Digeste, I, xii, _de Off. præf. urbi_, I, § 14 (cf. Mommsen,

_op. cit._, p. 127); III, iv, _Quod cujusc._, 1; XLVII, xx, _de Coll.

et Corp._, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit,

autant qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, v, _de Rebus

dubiis_, 20; XL, iii, _de Manumissionibus_, 1; et même XLVII, xxii, _de

Coll. et Corp._, 1.

[Pg 366]-[An 45]

CHAPITRE XIX.

AVENIR DES MISSIONS.

Tel était le monde que les missionnaires chrétiens entreprirent

de convertir. On doit voir maintenant, ce me semble, qu'une telle

entreprise ne fut pas une folie, et que sa réussite ne fut pas un

miracle. Le monde était travaillé de besoins moraux auxquels la

religion nouvelle répondait admirablement. Les mœurs s'adoucissaient;

on voulait un culte plus pur; la notion des droits de l'homme, les

idées d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts. D'un autre

côté, la crédulité était extrême; le nombre des personnes instruites,

très-peu considérable. Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire

monothéistes, disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés de la plus

douce prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue,

se présentent à un tel monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves

[Pg 367]-[An 45]

qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un obstacle à leur

succès; le nombre de ceux qui ne croient pas au surnaturel, au miracle,

est très-faible. S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux.

L'humanité, au point où elle est, ne peut être sauvée que par un

effort venant du peuple. Les anciennes religions païennes ne sont pas

réformables; l'État romain est ce que sera toujours l'État, roide,

sec, juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour, l'avenir

appartient à celui qui touchera la source vive de la piété populaire.

Le libéralisme grec, la vieille gravité romaine sont pour cela tout à

fait impuissants.

La fondation du christianisme est, à ce point de vue, l'œuvre la

plus grande qu'aient jamais faite des hommes du peuple. Très-vite

sans doute, des hommes et des femmes de la haute noblesse romaine

s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier siècle, Flavius Clemens

et Flavie Domitille nous montrent le christianisme pénétrant presque

dans le palais des Césars[1]. A partir des premiers Antonins, il y a

des gens riches dans la communauté. Vers la fin du

[Pg 368]-[An 45]

IIe siècle, on y trouve quelques-uns des personnages les plus

considérables de l'Empire[2]. Mais, au début, tous ou presque tous

furent humbles[3]. Dans les plus anciennes Églises, pas plus qu'en

Galilée autour de Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants.

Or, en ces grandes créations, c'est la première heure qui est décisive.

La gloire des religions appartient tout entière à leurs fondateurs. Les

religions, en effet, sont affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le

chef-d'œuvre est de savoir inspirer la foi.

Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses origines, on se

représente d'ordinaire les choses sur le modèle de notre temps, et

l'on est amené ainsi à de graves erreurs. L'homme du peuple, au

premier siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et orientaux,

ne ressemblait nullement à ce qu'il est aujourd'hui. L'éducation

ne traçait pas alors entre les classes une barrière aussi forte

que maintenant. Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les

populations du Latium, lesquelles avaient disparu ou

[Pg 369]-[An 45]

avaient perdu toute importance depuis que l'empire romain, en

conquérant le monde, était devenu la chose des peuples vaincus, ces

races, dis-je, étaient moins solides que les nôtres, mais plus légères,

plus vives, plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme

de nos classes déshéritées, ce quelque chose de morne et d'éteint,

effet de nos climats et legs fatal du moyen âge, qui donne à nos

pauvres une physionomie si navrante, n'était pas le défaut des pauvres

dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules, ils ne

l'étaient guère plus que les hommes riches et puissants. Il ne faut

donc pas se représenter l'établissement du christianisme comme analogue

à ce que serait chez nous un mouvement partant des classes populaires

et finissant (chose à nos yeux impossible) par obtenir l'assentiment

des hommes instruits. Les fondateurs du christianisme étaient des gens

du peuple, en ce sens qu'ils étaient vêtus d'une façon commune, qu'ils

vivaient simplement, qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient

en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais ils n'étaient

inférieurs comme intelligence qu'à un tout petit nombre d'hommes,

survivants chaque jour plus rares du grand monde de César et d'Auguste.

Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le lien entre le siècle

d'Auguste et celui des Antonins,

[Pg 370]-[An 45]

les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés à la masse

des sujets de l'Empire, ils étaient éclairés. Parfois on les traitait

de libres penseurs; le cri de la populace contre eux était: «A mort les

athées[4]!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde faisait d'effrayants

progrès en superstition. Les deux premières capitales du christianisme

des gentils, Antioche et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire

les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le IIe et le IIIe siècle

poussèrent jusqu'à la démence la soif du merveilleux et la crédulité.

Le christianisme naquit en dehors du monde officiel, mais non pas

précisément au-dessous. C'est en apparence et selon les préjugés

mondains que les disciples de Jésus étaient de petites gens. Le mondain

aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité à l'homme

humble; l'honneur, comme il l'entend, consiste à ne pas se laisser

insulter; il méprise celui qui s'avoue faible, qui souffre tout, se

met au-dessous de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets.

Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne, lui est d'ordinaire

supérieur; la somme de vertu est chez ceux qui obéissent (servantes,

ouvriers,

[Pg 371]-[An 45]

soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui commandent et

jouissent. Et cela est presque dans l'ordre, puisque commander et

jouir, loin d'aider à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux.

Jésus comprit à merveille que le peuple a dans son sein le grand

réservoir de dévouement et de résignation qui sauve le monde. Voilà

pourquoi il proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est plus

aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens primitifs furent, par

essence, des pauvres. «Pauvres» fut leur nom[5]. Même quand le chrétien

fut riche, au IIe et au IIIe siècle, il fut en esprit un _tenuior_[6];

il se sauva grâce à la loi sur les _collegia tenuiorum_. Les chrétiens

n'étaient certes pas tous des esclaves et des gens de basse condition;

mais l'équivalent social d'un chrétien était un esclave; ce qui se

disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et d'autre,

on se fait honneur des mêmes vertus, bonté, humilité, résignation,

douceur. Le jugement des auteurs païens est à cet égard unanime. Tous

sans exception reconnaissent dans le chrétien les traits du caractère

servile, indifférence pour les grandes affaires, air triste et contrit,

jugement morose sur

[Pg 372]

le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les gymnases, les

bains[7].

En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens n'étaient pas du

monde. Ils étaient un petit troupeau à part, haï du monde, trouvant

le monde mauvais[8], cherchant à «se garder immaculé du monde[9]».

L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du mondain[10]. Le

parfait chrétien aimera l'abjection; il aura les vertus du pauvre, du

simple, de celui qui ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les

défauts de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles bien des choses

qui ne le sont pas; il rapetissera l'univers; il sera l'ennemi ou le

contempteur de la beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une

idole est un système faux ou du moins partiel; car la beauté vaut

presque le bien et le vrai. Une décadence dans l'art est, en tout cas,

inévitable avec de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien

bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est

[Pg 373]-[An 45]

trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité lui paraît chose

vaine. Confondant la grande volupté de l'âme, qui est une des manières

de toucher l'infini, avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir.

Il est trop vertueux.

Une autre loi se montre dès à présent comme devant dominer cette

histoire. L'établissement du christianisme correspond à la suppression

de la vie politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme

naît et se répand à une époque où il n'y a plus de patrie. Si

quelque chose manque totalement aux fondateurs de l'Église, c'est le

patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est

pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le sens le plus

absolu. La patrie est un composé de corps et d'âme. L'âme, ce sont les

souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances,

les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les

montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Or, jamais

on ne fut plus détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils ne

tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années, ils ont oublié

la Galilée; la gloire de la Grèce et de Rome leur est indifférente.

Les contrées où le christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre,

l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps

[Pg 374]-[An 45]

où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient encore un grand

sentiment national. Mais, à Rome, le patriotisme vivait dans l'armée

et dans quelques familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie

qu'à Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius et sa

reconstruction par César, était un ramas de gens de toute sorte. Les

vrais pays grecs, alors comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés

par le souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication

nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens. Au contraire,

ces pays mous, gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de plaisir,

de mœurs libres, de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le

gouvernement d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait de fierté

et de traditions. Les plus anciennes métropoles du christianisme,

Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, Rome, furent des villes

communes, si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne

Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage entre l'homme

et le sol, qui constitue une nation, était absolument rompu.

L'importance donnée aux questions sociales est toujours à l'inverse

des préoccupations politiques. Le socialisme prend le dessus, quand

le patriotisme s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées

sociales et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès

[Pg 375]-[An 45]

qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte universel, comme

l'islamisme, le christianisme sera au fond l'ennemi des nationalités.

Il faudra bien des siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à

former des Églises nationales avec une religion qui fut d'abord la

négation de toute patrie terrestre, qui naquit à une époque où il

n'y avait plus au monde de cité ni de citoyens, et que les vieilles

républiques, roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement

expulsée comme un poison mortel pour l'État.

Et ce fut là une des causes de grandeur du culte nouveau.

L'humanité est chose diverse, changeante, tiraillée par des désirs

contradictoires. Grande est la patrie, et saints sont les héros

de Marathon, des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie,

cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme et fils de Dieu, avant

d'être Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on

n'arrachera pas du cœur de l'homme, est la protestation contre ce que

le patriotisme a de trop exclusif. La pensée d'une organisation de

l'humanité en vue de son plus grand bonheur et de son amélioration

morale est chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir

qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela n'est pas indifférent;

car l'égoïsme est le plus puissant et le plus saisissable des mobiles

humains. Mais

[Pg 376]-[An 45]

cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette

supposition que l'homme n'est composé que d'instincts cupides se sont

trompés. Le dévouement est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de

grande race. L'organisation du dévouement, c'est la religion. Qu'on

n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations religieuses.

Chaque progrès des sociétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux.

Voilà de quelle manière ces récits d'événements étranges peuvent

être pour nous pleins d'enseignements et d'exemples. Il ne faut pas

s'arrêter à certains traits que la différence des temps fait paraître

bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y a toujours une

immense disproportion entre la grandeur du but idéal que poursuit la

foi et la petitesse des circonstances matérielles qui ont fait croire.

De là cette particularité que, dans l'histoire religieuse, des détails

choquants et des actes ressemblant à la folie peuvent être mêlés à tout

ce qu'il y a de plus sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule a

été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui ne voudrait effacer

de la vie de Jésus l'épisode des démoniaques de Gergésa? Jamais homme

de sang-froid n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne d'Arc,

Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est plus relatif que le mot

de folie appliqué au passé de

[Pg 377]-[An 45]

l'esprit humain. Si l'on suivait les idées répandues de nos jours,

il n'y a pas de prophète, pas d'apôtre, pas de saint qui n'aurait dû

être enfermé. La conscience humaine est très-instable, aux époques où

la réflexion n'est pas avancée; dans ces états de l'âme, c'est par

des passages insensibles que le bien devient le mal et que le mal

devient le bien, que le beau confine au laid et que le laid redevient

la beauté. Il n'y a pas de justice possible envers le passé, si l'on

n'admet cela. Un même souffle divin pénètre toute l'histoire et en

fait l'admirable unité; mais la variété des combinaisons que peuvent

produire les facultés humaines est infinie. Les apôtres diffèrent moins

de nous que les fondateurs du bouddhisme, lesquels étaient pourtant

plus près de nous par la langue et probablement par la race. Notre

siècle a vu des mouvements religieux tout aussi extraordinaires que

ceux d'autrefois, mouvements qui ont provoqué autant d'enthousiasme,

qui ont eu déjà, proportion gardée, plus de martyrs, et dont l'avenir

est encore incertain.

Je ne parle pas des Mormons, secte à quelques égards si sotte et si

abjecte que l'on hésite à la prendre au sérieux. Il est instructif

cependant de voir, en plein XIXe siècle, des milliers d'hommes de notre

race vivant dans le miracle, croyant avec une foi aveugle

[Pg 378]-[An 45]

des merveilles qu'ils disent avoir vues et touchées. Il y a déjà toute

une littérature pour montrer l'accord du mormonisme et de la science;

ce qui vaut mieux, cette religion, fondée sur de niaises impostures,

a su accomplir des prodiges de patience et d'abnégation; dans cinq

cents ans, des docteurs prouveront sa divinité par les merveilles de

son établissement. Le bâbisme, en Perse, a été un phénomène autrement

considérable[11]. Un homme doux et sans aucune prétention, une sorte de

Spinoza modeste et pieux, s'est vu, presque malgré lui, élevé au rang

de thaumaturge, d'incarnation divine, et est devenu le chef d'une secte

nombreuse, ardente et fanatique, qui a failli amener une révolution

comparable à celle de l'islam. Des milliers de martyrs sont accourus

pour lui avec allégresse au-devant de la mort. Un jour sans pareil

peut-être dans l'histoire du monde fut celui de la grande boucherie qui

se fit des bâbis à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues et les

bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a

[Pg 379]-[An 45]

tout su d'original[12], un spectacle que la population semble devoir

n'oublier jamais. Quand la conversation, encore aujourd'hui, se met sur

cette matière, on peut juger de l'admiration mêlée d'horreur que la

foule éprouva et que les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer

entre les bourreaux des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur

tout le corps, avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans les

blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait

marcher à coups de fouet. Enfants et femmes s'avançaient en chantant un

verset qui dit: «En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à

lui!» Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de

la foule. Quand un des suppliciés tombait et qu'on le faisait relever à

coups de fouet ou de baïonnette, pour peu que la perte de son sang, qui

ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un peu de force,

il se mettait à danser et criait avec un surcroît d'enthousiasme: «En

vérité, nous sommes à Dieu et nous retournons à lui!» Quelques-uns

des enfants expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs

corps sous les pieds de leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent

fièrement dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.

[Pg 380]-[An 45]

Quand on arriva au lieu d'exécution, on proposa encore aux victimes

la vie pour leur abjuration. Un bourreau imagina de dire à un père

que, s'il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa

poitrine. C'étaient deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze

ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées,

écoutaient froidement le dialogue; le père répondit, en se couchant

par terre, qu'il était prêt, et l'aîné des enfants, réclamant avec

emportement son droit d'aînesse, demanda à être égorgé le premier[13].

Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de chairs informes;

les têtes étaient attachées en paquets au poteau de justice, et les

chiens des faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.»

Cela se passait en 1852. La secte de Mazdak, sous Chosroès Nouschirvan,

fut étouffée dans un pareil bain de sang. Le dévouement absolu est pour

les natures naïves la plus exquise des jouissances et une sorte de

besoin. Dans l'affaire des bâbis, on vit des gens qui étaient à peine

de la secte venir se dénoncer

[Pg 381]-[An 45]

eux-mêmes, afin qu'on les adjoignît aux patients. Il est si doux à

l'homme de souffrir pour quelque chose, que dans bien des cas l'appât

du martyre suffit pour faire croire. Un disciple qui fut le compagnon

de supplice du Bâb, suspendu à côté de lui aux remparts de Tébriz, et

attendant la mort, n'avait qu'un mot à la bouche: «Es-tu content de

moi, maître?»

Les personnes qui regardent comme miraculeux ou chimérique ce qui

dans l'histoire dépasse les calculs d'un bon sens vulgaire, doivent

trouver de tels faits inexplicables. La condition fondamentale de la

critique est de savoir comprendre les états divers de l'esprit humain.

La foi absolue est pour nous un fait complètement étranger. En dehors

des sciences positives, d'une certitude en quelque sorte matérielle,

toute opinion n'est à nos yeux qu'un à peu près, impliquant une part de

vérité et une part d'erreur. La part d'erreur peut être aussi petite

que l'on voudra; elle ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit de

choses morales, impliquant une question d'art, de langage, de forme

littéraire, de personnes. Telle n'est pas la manière de voir des

esprits étroits et obstinés, des Orientaux par exemple. L'œil de ces

gens n'est pas comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages de

mosaïques, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une

[Pg 382]-[An 45]

seule chose à la fois, cette chose les obsède, s'empare d'eux; ils ne

sont plus maîtres alors de croire ou de ne pas croire; il n'y a plus

de place en eux pour une arrière-pensée réfléchie. Une opinion ainsi

embrassée, on se fait tuer pour elle. Le martyr est en religion ce que

l'homme de parti est en politique. Il n'y a pas eu beaucoup de martyrs

très-intelligents. Les confesseurs du temps de Dioclétien durent être,

après la paix de l'Église, de gênants et impérieux personnages. On

n'est jamais bien tolérant, quand on croit qu'on a tout à fait raison

et que les autres ont tout à fait tort.

Les grands embrasements religieux, étant la conséquence d'une manière

très-arrêtée de voir les choses, deviennent ainsi des énigmes pour un

siècle comme le nôtre, où la rigueur des convictions s'est affaiblie.

Chez nous, l'homme sincère modifie sans cesse ses opinions; en

premier lieu, parce que le monde change; en second lieu, parce que

l'appréciateur change aussi. Nous croyons plusieurs choses à la fois.

Nous aimons la justice et la vérité; pour elles nous exposerions notre

vie; mais nous n'admettons pas que le juste et le vrai soient l'apanage

d'une secte ou d'un parti. Nous sommes bons Français; mais nous avouons

que les Allemands, les Anglais nous sont supérieurs à bien des égards.

Il n'en est pas ainsi aux

[Pg 383]-[An 45]

époques et dans les pays où chacun est de sa communion, de sa race,

de son école politique, d'une façon entière, et voilà pourquoi toutes

les grandes créations religieuses ont eu lieu dans des sociétés dont

l'esprit général était plus ou moins analogue à celui de l'Orient.

Jusqu'ici, en effet, la foi absolue a seule réussi à s'imposer aux

autres. Une bonne servante de Lyon, Blandine, qui s'est fait tuer

pour sa foi, il y a dix-sept cents ans, un brutal chef de bande,

Clovis, qui trouva bon, il y après de quatorze siècles, d'embrasser le

catholicisme, nous font encore la loi.

Les apôtres · 第 24 / 25 段