[63] Inscription de Lanuvium, 2_e_ col., lignes 3-5.
[64] Cicéron, _De offic._, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., _Pro Archia_,
x, 1. Comp. Plutarque, _De frat. amore_, 7; Digeste, XLVII, xxii, _de
Coll. et Corp._, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur d'une
sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés devront être de sa
religion, _ad religionem pertinentes meam_ (de Rossi, _Bullettino di
archeol. crist._, 3e année, n° 7, p. 54).
[65] Tertullien, _Ad Scapulam_, 3; de Rossi, _op. cit._, 3e année, n°
12.
[66] S. Justin, _Apol._, I, 67; Tertullien, _Apolog._, 39.
[67] Ulpien, _Fragm._, xxii, 6; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1;
XLVI, i, _de Fid. et Mand._, 22; XLVII, ii, _de Furtis_, 31; XLVII,
xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12;
Orelli, 4080; Marini, _Atti_, p. 95; Muratori, 516, 1; _Mém. de la Soc.
des Antiq. de Fr._, XX, p. 78.
[68] Dig., XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, entier; Inscr. de
Lanuvium, 1re col., lignes 10-13; Marini, _Atti_, p. 552; Muratori,
520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633,
6745; d'autres encore dans Mommsen, _op. cit._, p. 80 et suiv.
[69] Digeste, XLVII, xi, de _Extr. crim._, 2.
[70] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 2: XLVIII, iv, _ad Leg.
Jul. majest._, 1.
[71] Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, _Néron_, 16.
[72] Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan.
Pline, _Epist._, X, 43, 93, 94, 97, 98.
[73] «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum tamen
semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum collegium
coeant (Dig, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1).» «Servos quoque
licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis (_ibid._, 3).»
Cf. Pline, _Epist._, X, 94; Tertullien, _Apol._, 39.
[74] Digeste, I, xii, _de Off. præf. urbi_, I, § 14 (cf. Mommsen,
_op. cit._, p. 127); III, iv, _Quod cujusc._, 1; XLVII, xx, _de Coll.
et Corp._, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit,
autant qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, v, _de Rebus
dubiis_, 20; XL, iii, _de Manumissionibus_, 1; et même XLVII, xxii, _de
Coll. et Corp._, 1.
[Pg 366]-[An 45]
CHAPITRE XIX.
AVENIR DES MISSIONS.
Tel était le monde que les missionnaires chrétiens entreprirent
de convertir. On doit voir maintenant, ce me semble, qu'une telle
entreprise ne fut pas une folie, et que sa réussite ne fut pas un
miracle. Le monde était travaillé de besoins moraux auxquels la
religion nouvelle répondait admirablement. Les mœurs s'adoucissaient;
on voulait un culte plus pur; la notion des droits de l'homme, les
idées d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts. D'un autre
côté, la crédulité était extrême; le nombre des personnes instruites,
très-peu considérable. Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire
monothéistes, disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés de la plus
douce prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue,
se présentent à un tel monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves
[Pg 367]-[An 45]
qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un obstacle à leur
succès; le nombre de ceux qui ne croient pas au surnaturel, au miracle,
est très-faible. S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux.
L'humanité, au point où elle est, ne peut être sauvée que par un
effort venant du peuple. Les anciennes religions païennes ne sont pas
réformables; l'État romain est ce que sera toujours l'État, roide,
sec, juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour, l'avenir
appartient à celui qui touchera la source vive de la piété populaire.
Le libéralisme grec, la vieille gravité romaine sont pour cela tout à
fait impuissants.
La fondation du christianisme est, à ce point de vue, l'œuvre la
plus grande qu'aient jamais faite des hommes du peuple. Très-vite
sans doute, des hommes et des femmes de la haute noblesse romaine
s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier siècle, Flavius Clemens
et Flavie Domitille nous montrent le christianisme pénétrant presque
dans le palais des Césars[1]. A partir des premiers Antonins, il y a
des gens riches dans la communauté. Vers la fin du
[Pg 368]-[An 45]
IIe siècle, on y trouve quelques-uns des personnages les plus
considérables de l'Empire[2]. Mais, au début, tous ou presque tous
furent humbles[3]. Dans les plus anciennes Églises, pas plus qu'en
Galilée autour de Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants.
Or, en ces grandes créations, c'est la première heure qui est décisive.
La gloire des religions appartient tout entière à leurs fondateurs. Les
religions, en effet, sont affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le
chef-d'œuvre est de savoir inspirer la foi.
Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses origines, on se
représente d'ordinaire les choses sur le modèle de notre temps, et
l'on est amené ainsi à de graves erreurs. L'homme du peuple, au
premier siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et orientaux,
ne ressemblait nullement à ce qu'il est aujourd'hui. L'éducation
ne traçait pas alors entre les classes une barrière aussi forte
que maintenant. Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les
populations du Latium, lesquelles avaient disparu ou
[Pg 369]-[An 45]
avaient perdu toute importance depuis que l'empire romain, en
conquérant le monde, était devenu la chose des peuples vaincus, ces
races, dis-je, étaient moins solides que les nôtres, mais plus légères,
plus vives, plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme
de nos classes déshéritées, ce quelque chose de morne et d'éteint,
effet de nos climats et legs fatal du moyen âge, qui donne à nos
pauvres une physionomie si navrante, n'était pas le défaut des pauvres
dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules, ils ne
l'étaient guère plus que les hommes riches et puissants. Il ne faut
donc pas se représenter l'établissement du christianisme comme analogue
à ce que serait chez nous un mouvement partant des classes populaires
et finissant (chose à nos yeux impossible) par obtenir l'assentiment
des hommes instruits. Les fondateurs du christianisme étaient des gens
du peuple, en ce sens qu'ils étaient vêtus d'une façon commune, qu'ils
vivaient simplement, qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient
en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais ils n'étaient
inférieurs comme intelligence qu'à un tout petit nombre d'hommes,
survivants chaque jour plus rares du grand monde de César et d'Auguste.
Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le lien entre le siècle
d'Auguste et celui des Antonins,
[Pg 370]-[An 45]
les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés à la masse
des sujets de l'Empire, ils étaient éclairés. Parfois on les traitait
de libres penseurs; le cri de la populace contre eux était: «A mort les
athées[4]!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde faisait d'effrayants
progrès en superstition. Les deux premières capitales du christianisme
des gentils, Antioche et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire
les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le IIe et le IIIe siècle
poussèrent jusqu'à la démence la soif du merveilleux et la crédulité.
Le christianisme naquit en dehors du monde officiel, mais non pas
précisément au-dessous. C'est en apparence et selon les préjugés
mondains que les disciples de Jésus étaient de petites gens. Le mondain
aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité à l'homme
humble; l'honneur, comme il l'entend, consiste à ne pas se laisser
insulter; il méprise celui qui s'avoue faible, qui souffre tout, se
met au-dessous de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets.
Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne, lui est d'ordinaire
supérieur; la somme de vertu est chez ceux qui obéissent (servantes,
ouvriers,
[Pg 371]-[An 45]
soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui commandent et
jouissent. Et cela est presque dans l'ordre, puisque commander et
jouir, loin d'aider à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux.
Jésus comprit à merveille que le peuple a dans son sein le grand
réservoir de dévouement et de résignation qui sauve le monde. Voilà
pourquoi il proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est plus
aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens primitifs furent, par
essence, des pauvres. «Pauvres» fut leur nom[5]. Même quand le chrétien
fut riche, au IIe et au IIIe siècle, il fut en esprit un _tenuior_[6];
il se sauva grâce à la loi sur les _collegia tenuiorum_. Les chrétiens
n'étaient certes pas tous des esclaves et des gens de basse condition;
mais l'équivalent social d'un chrétien était un esclave; ce qui se
disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et d'autre,
on se fait honneur des mêmes vertus, bonté, humilité, résignation,
douceur. Le jugement des auteurs païens est à cet égard unanime. Tous
sans exception reconnaissent dans le chrétien les traits du caractère
servile, indifférence pour les grandes affaires, air triste et contrit,
jugement morose sur
[Pg 372]
le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les gymnases, les
bains[7].
En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens n'étaient pas du
monde. Ils étaient un petit troupeau à part, haï du monde, trouvant
le monde mauvais[8], cherchant à «se garder immaculé du monde[9]».
L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du mondain[10]. Le
parfait chrétien aimera l'abjection; il aura les vertus du pauvre, du
simple, de celui qui ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les
défauts de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles bien des choses
qui ne le sont pas; il rapetissera l'univers; il sera l'ennemi ou le
contempteur de la beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une
idole est un système faux ou du moins partiel; car la beauté vaut
presque le bien et le vrai. Une décadence dans l'art est, en tout cas,
inévitable avec de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien
bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est
[Pg 373]-[An 45]
trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité lui paraît chose
vaine. Confondant la grande volupté de l'âme, qui est une des manières
de toucher l'infini, avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir.
Il est trop vertueux.
Une autre loi se montre dès à présent comme devant dominer cette
histoire. L'établissement du christianisme correspond à la suppression
de la vie politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme
naît et se répand à une époque où il n'y a plus de patrie. Si
quelque chose manque totalement aux fondateurs de l'Église, c'est le
patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est
pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le sens le plus
absolu. La patrie est un composé de corps et d'âme. L'âme, ce sont les
souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances,
les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les
montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Or, jamais
on ne fut plus détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils ne
tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années, ils ont oublié
la Galilée; la gloire de la Grèce et de Rome leur est indifférente.
Les contrées où le christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre,
l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps
[Pg 374]-[An 45]
où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient encore un grand
sentiment national. Mais, à Rome, le patriotisme vivait dans l'armée
et dans quelques familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie
qu'à Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius et sa
reconstruction par César, était un ramas de gens de toute sorte. Les
vrais pays grecs, alors comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés
par le souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication
nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens. Au contraire,
ces pays mous, gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de plaisir,
de mœurs libres, de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le
gouvernement d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait de fierté
et de traditions. Les plus anciennes métropoles du christianisme,
Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, Rome, furent des villes
communes, si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne
Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage entre l'homme
et le sol, qui constitue une nation, était absolument rompu.
L'importance donnée aux questions sociales est toujours à l'inverse
des préoccupations politiques. Le socialisme prend le dessus, quand
le patriotisme s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées
sociales et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès
[Pg 375]-[An 45]
qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte universel, comme
l'islamisme, le christianisme sera au fond l'ennemi des nationalités.
Il faudra bien des siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à
former des Églises nationales avec une religion qui fut d'abord la
négation de toute patrie terrestre, qui naquit à une époque où il
n'y avait plus au monde de cité ni de citoyens, et que les vieilles
républiques, roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement
expulsée comme un poison mortel pour l'État.
Et ce fut là une des causes de grandeur du culte nouveau.
L'humanité est chose diverse, changeante, tiraillée par des désirs
contradictoires. Grande est la patrie, et saints sont les héros
de Marathon, des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie,
cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme et fils de Dieu, avant
d'être Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on
n'arrachera pas du cœur de l'homme, est la protestation contre ce que
le patriotisme a de trop exclusif. La pensée d'une organisation de
l'humanité en vue de son plus grand bonheur et de son amélioration
morale est chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir
qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela n'est pas indifférent;
car l'égoïsme est le plus puissant et le plus saisissable des mobiles
humains. Mais
[Pg 376]-[An 45]
cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette
supposition que l'homme n'est composé que d'instincts cupides se sont
trompés. Le dévouement est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de
grande race. L'organisation du dévouement, c'est la religion. Qu'on
n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations religieuses.
Chaque progrès des sociétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux.
Voilà de quelle manière ces récits d'événements étranges peuvent
être pour nous pleins d'enseignements et d'exemples. Il ne faut pas
s'arrêter à certains traits que la différence des temps fait paraître
bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y a toujours une
immense disproportion entre la grandeur du but idéal que poursuit la
foi et la petitesse des circonstances matérielles qui ont fait croire.
De là cette particularité que, dans l'histoire religieuse, des détails
choquants et des actes ressemblant à la folie peuvent être mêlés à tout
ce qu'il y a de plus sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule a
été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui ne voudrait effacer
de la vie de Jésus l'épisode des démoniaques de Gergésa? Jamais homme
de sang-froid n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne d'Arc,
Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est plus relatif que le mot
de folie appliqué au passé de
[Pg 377]-[An 45]
l'esprit humain. Si l'on suivait les idées répandues de nos jours,
il n'y a pas de prophète, pas d'apôtre, pas de saint qui n'aurait dû
être enfermé. La conscience humaine est très-instable, aux époques où
la réflexion n'est pas avancée; dans ces états de l'âme, c'est par
des passages insensibles que le bien devient le mal et que le mal
devient le bien, que le beau confine au laid et que le laid redevient
la beauté. Il n'y a pas de justice possible envers le passé, si l'on
n'admet cela. Un même souffle divin pénètre toute l'histoire et en
fait l'admirable unité; mais la variété des combinaisons que peuvent
produire les facultés humaines est infinie. Les apôtres diffèrent moins
de nous que les fondateurs du bouddhisme, lesquels étaient pourtant
plus près de nous par la langue et probablement par la race. Notre
siècle a vu des mouvements religieux tout aussi extraordinaires que
ceux d'autrefois, mouvements qui ont provoqué autant d'enthousiasme,
qui ont eu déjà, proportion gardée, plus de martyrs, et dont l'avenir
est encore incertain.
Je ne parle pas des Mormons, secte à quelques égards si sotte et si
abjecte que l'on hésite à la prendre au sérieux. Il est instructif
cependant de voir, en plein XIXe siècle, des milliers d'hommes de notre
race vivant dans le miracle, croyant avec une foi aveugle
[Pg 378]-[An 45]
des merveilles qu'ils disent avoir vues et touchées. Il y a déjà toute
une littérature pour montrer l'accord du mormonisme et de la science;
ce qui vaut mieux, cette religion, fondée sur de niaises impostures,
a su accomplir des prodiges de patience et d'abnégation; dans cinq
cents ans, des docteurs prouveront sa divinité par les merveilles de
son établissement. Le bâbisme, en Perse, a été un phénomène autrement
considérable[11]. Un homme doux et sans aucune prétention, une sorte de
Spinoza modeste et pieux, s'est vu, presque malgré lui, élevé au rang
de thaumaturge, d'incarnation divine, et est devenu le chef d'une secte
nombreuse, ardente et fanatique, qui a failli amener une révolution
comparable à celle de l'islam. Des milliers de martyrs sont accourus
pour lui avec allégresse au-devant de la mort. Un jour sans pareil
peut-être dans l'histoire du monde fut celui de la grande boucherie qui
se fit des bâbis à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues et les
bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a
[Pg 379]-[An 45]
tout su d'original[12], un spectacle que la population semble devoir
n'oublier jamais. Quand la conversation, encore aujourd'hui, se met sur
cette matière, on peut juger de l'admiration mêlée d'horreur que la
foule éprouva et que les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer
entre les bourreaux des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur
tout le corps, avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans les
blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait
marcher à coups de fouet. Enfants et femmes s'avançaient en chantant un
verset qui dit: «En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à
lui!» Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de
la foule. Quand un des suppliciés tombait et qu'on le faisait relever à
coups de fouet ou de baïonnette, pour peu que la perte de son sang, qui
ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un peu de force,
il se mettait à danser et criait avec un surcroît d'enthousiasme: «En
vérité, nous sommes à Dieu et nous retournons à lui!» Quelques-uns
des enfants expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs
corps sous les pieds de leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent
fièrement dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.
[Pg 380]-[An 45]
Quand on arriva au lieu d'exécution, on proposa encore aux victimes
la vie pour leur abjuration. Un bourreau imagina de dire à un père
que, s'il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa
poitrine. C'étaient deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze
ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées,
écoutaient froidement le dialogue; le père répondit, en se couchant
par terre, qu'il était prêt, et l'aîné des enfants, réclamant avec
emportement son droit d'aînesse, demanda à être égorgé le premier[13].
Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de chairs informes;
les têtes étaient attachées en paquets au poteau de justice, et les
chiens des faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.»
Cela se passait en 1852. La secte de Mazdak, sous Chosroès Nouschirvan,
fut étouffée dans un pareil bain de sang. Le dévouement absolu est pour
les natures naïves la plus exquise des jouissances et une sorte de
besoin. Dans l'affaire des bâbis, on vit des gens qui étaient à peine
de la secte venir se dénoncer
[Pg 381]-[An 45]
eux-mêmes, afin qu'on les adjoignît aux patients. Il est si doux à
l'homme de souffrir pour quelque chose, que dans bien des cas l'appât
du martyre suffit pour faire croire. Un disciple qui fut le compagnon
de supplice du Bâb, suspendu à côté de lui aux remparts de Tébriz, et
attendant la mort, n'avait qu'un mot à la bouche: «Es-tu content de
moi, maître?»
Les personnes qui regardent comme miraculeux ou chimérique ce qui
dans l'histoire dépasse les calculs d'un bon sens vulgaire, doivent
trouver de tels faits inexplicables. La condition fondamentale de la
critique est de savoir comprendre les états divers de l'esprit humain.
La foi absolue est pour nous un fait complètement étranger. En dehors
des sciences positives, d'une certitude en quelque sorte matérielle,
toute opinion n'est à nos yeux qu'un à peu près, impliquant une part de
vérité et une part d'erreur. La part d'erreur peut être aussi petite
que l'on voudra; elle ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit de
choses morales, impliquant une question d'art, de langage, de forme
littéraire, de personnes. Telle n'est pas la manière de voir des
esprits étroits et obstinés, des Orientaux par exemple. L'œil de ces
gens n'est pas comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages de
mosaïques, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une
[Pg 382]-[An 45]
seule chose à la fois, cette chose les obsède, s'empare d'eux; ils ne
sont plus maîtres alors de croire ou de ne pas croire; il n'y a plus
de place en eux pour une arrière-pensée réfléchie. Une opinion ainsi
embrassée, on se fait tuer pour elle. Le martyr est en religion ce que
l'homme de parti est en politique. Il n'y a pas eu beaucoup de martyrs
très-intelligents. Les confesseurs du temps de Dioclétien durent être,
après la paix de l'Église, de gênants et impérieux personnages. On
n'est jamais bien tolérant, quand on croit qu'on a tout à fait raison
et que les autres ont tout à fait tort.
Les grands embrasements religieux, étant la conséquence d'une manière
très-arrêtée de voir les choses, deviennent ainsi des énigmes pour un
siècle comme le nôtre, où la rigueur des convictions s'est affaiblie.
Chez nous, l'homme sincère modifie sans cesse ses opinions; en
premier lieu, parce que le monde change; en second lieu, parce que
l'appréciateur change aussi. Nous croyons plusieurs choses à la fois.
Nous aimons la justice et la vérité; pour elles nous exposerions notre
vie; mais nous n'admettons pas que le juste et le vrai soient l'apanage
d'une secte ou d'un parti. Nous sommes bons Français; mais nous avouons
que les Allemands, les Anglais nous sont supérieurs à bien des égards.
Il n'en est pas ainsi aux
[Pg 383]-[An 45]
époques et dans les pays où chacun est de sa communion, de sa race,
de son école politique, d'une façon entière, et voilà pourquoi toutes
les grandes créations religieuses ont eu lieu dans des sociétés dont
l'esprit général était plus ou moins analogue à celui de l'Orient.
Jusqu'ici, en effet, la foi absolue a seule réussi à s'imposer aux
autres. Une bonne servante de Lyon, Blandine, qui s'est fait tuer
pour sa foi, il y a dix-sept cents ans, un brutal chef de bande,
Clovis, qui trouva bon, il y après de quatorze siècles, d'embrasser le
catholicisme, nous font encore la loi.