À Ferney, 28 octobre 1772

Monsieur Guibert, votre écolier

Dans le grand art de la tactique,

À vu ce bel esprit guerrier

Que tout prince aujourd'hui se pique

D'imiter, sans lui ressembler,

Et que tout héros, germanique,

Espagnol, gaulois, britannique,

Vainement voudrait égaler.

Monsieur Guibert est véridique:

Il dit qu'il a lu dans vos yeux

Toute votre histoire héroïque,

Quoique votre bouche s'applique

À la cacher aux curieux.

Vous vous obstinez à vous taire

Sur tant de travaux glorieux;

Et l'Europe fait beaucoup mieux,

Car elle fait tout le contraire.

Ce M. Guibert, Sire, fait comme l'Europe; il parle de Votre Majesté avec

enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouvé en état de faire vingt

campagnes; Dieu nous en préserve! mais accordez-vous donc avec lui; car

il dit que vous avez un corps digne de votre âme, et vous prétendez que

non; il est vrai qu'il vous a contemplé principalement des jours de

revue; et ces jours-là, vous pourriez bien vous rengorger et vous

requinquer, comme une belle à son miroir.

Je ne vous proposais pas, Sire, vingt campagnes, je n'en proposais

qu'une ou deux; et encore c'était contre les ennemis de Jésus-Christ et

de tous les beaux-arts. Je disais: Il protège les jésuites, il protégera

bien la Vierge Marie contre Mahomet et la bonne Vierge lui donnera sans

doute deux ou trois belles provinces à son choix pour récompense d'une

si sainte action.

Je viens de relire l'article _Guerre_, dont Votre Majesté pacifique a la

bonté de me parler: il est vraiment un peu insolent par excès

d'humanité; mais je vous prie de considérer que toutes ces injures ne

peuvent tomber que sur les Turcs, qui sont venus du bord oriental de la

mer Caspienne jusqu'auprès de Naples, et qui, chemin faisant, se sont

emparés des lieux saints, et même du tombeau de Jésus-Christ qui ne fut

jamais enterré. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à ce

fou de Pierre l'Ermite, qui prêchait la croisade. L'empereur des

Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne

pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un très

beau royaume. On aurait pu, avant qu'il fût dix ans, jouer un opéra grec

à Constantinople. Dieu n'a pas béni mes intentions, toutes chrétiennes

qu'elles étaient, du moins les philosophes vous béniront d'ériger un

mausolée à Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait

enseigner la philosophie d'Aristote à Stamboul. Vous ne voulez point

rebâtir Athènes, mais vous élevez un monument à la raison et au génie.

Quand je vous suppliais d'être le restaurateur des beaux-arts de la

Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétablir la

démocratie athénienne; je n'aime point le gouvernement de la canaille.

Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus, ou à

quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux grecs de faire

autant de sottises que leurs ancêtres. Mais enfin j'abandonne tous mes

projets. Vous préférez le port de Dantzick à celui du Pirée: je crois

qu'au fond Votre Majesté a raison, et que, dans l'état où est l'Europe,

ce port de Dantzick est bien plus important que l'autre.

Je ne sais plus quel royaume je donnerai à l'impératrice Catherine II,

et franchement, je crois que dans tout cela vous en savez plus que moi,

et qu'il faut s'en rapporter à vous. Quelque chose qui arrive, vous

aurez toujours une gloire immortelle. Puisse votre vie en approcher!

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 92 / 125 题