Monsieur Guibert, votre écolier
Dans le grand art de la tactique,
À vu ce bel esprit guerrier
Que tout prince aujourd'hui se pique
D'imiter, sans lui ressembler,
Et que tout héros, germanique,
Espagnol, gaulois, britannique,
Vainement voudrait égaler.
Monsieur Guibert est véridique:
Il dit qu'il a lu dans vos yeux
Toute votre histoire héroïque,
Quoique votre bouche s'applique
À la cacher aux curieux.
Vous vous obstinez à vous taire
Sur tant de travaux glorieux;
Et l'Europe fait beaucoup mieux,
Car elle fait tout le contraire.
Ce M. Guibert, Sire, fait comme l'Europe; il parle de Votre Majesté avec
enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouvé en état de faire vingt
campagnes; Dieu nous en préserve! mais accordez-vous donc avec lui; car
il dit que vous avez un corps digne de votre âme, et vous prétendez que
non; il est vrai qu'il vous a contemplé principalement des jours de
revue; et ces jours-là, vous pourriez bien vous rengorger et vous
requinquer, comme une belle à son miroir.
Je ne vous proposais pas, Sire, vingt campagnes, je n'en proposais
qu'une ou deux; et encore c'était contre les ennemis de Jésus-Christ et
de tous les beaux-arts. Je disais: Il protège les jésuites, il protégera
bien la Vierge Marie contre Mahomet et la bonne Vierge lui donnera sans
doute deux ou trois belles provinces à son choix pour récompense d'une
si sainte action.
Je viens de relire l'article _Guerre_, dont Votre Majesté pacifique a la
bonté de me parler: il est vraiment un peu insolent par excès
d'humanité; mais je vous prie de considérer que toutes ces injures ne
peuvent tomber que sur les Turcs, qui sont venus du bord oriental de la
mer Caspienne jusqu'auprès de Naples, et qui, chemin faisant, se sont
emparés des lieux saints, et même du tombeau de Jésus-Christ qui ne fut
jamais enterré. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à ce
fou de Pierre l'Ermite, qui prêchait la croisade. L'empereur des
Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne
pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un très
beau royaume. On aurait pu, avant qu'il fût dix ans, jouer un opéra grec
à Constantinople. Dieu n'a pas béni mes intentions, toutes chrétiennes
qu'elles étaient, du moins les philosophes vous béniront d'ériger un
mausolée à Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait
enseigner la philosophie d'Aristote à Stamboul. Vous ne voulez point
rebâtir Athènes, mais vous élevez un monument à la raison et au génie.
Quand je vous suppliais d'être le restaurateur des beaux-arts de la
Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétablir la
démocratie athénienne; je n'aime point le gouvernement de la canaille.
Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus, ou à
quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux grecs de faire
autant de sottises que leurs ancêtres. Mais enfin j'abandonne tous mes
projets. Vous préférez le port de Dantzick à celui du Pirée: je crois
qu'au fond Votre Majesté a raison, et que, dans l'état où est l'Europe,
ce port de Dantzick est bien plus important que l'autre.
Je ne sais plus quel royaume je donnerai à l'impératrice Catherine II,
et franchement, je crois que dans tout cela vous en savez plus que moi,
et qu'il faut s'en rapporter à vous. Quelque chose qui arrive, vous
aurez toujours une gloire immortelle. Puisse votre vie en approcher!