À Potsdam, le 25 novembre 1769.
Vous avez trop de modestie, si vous avez pu croire qu'un silence comme
celui que vous avez gardé pendant deux ans peut être supporté avec
patience. Non sans doute. Tout homme qui aime les lettres doit
s'intéresser à votre conservation, et être bien aise quand vous-même lui
en donnez des nouvelles. Que des Suisses s'établissent à Clèves, ou
qu'ils restent à Genève, ce n'est pas ce qui m'intéresse; mais bien de
savoir ce que fait le héros de la raison, le Prométhée de nos jours, qui
apporte la lumière céleste pour éclairer des aveugles, et les désabuser
de leurs préjugés et de leurs erreurs.
Je suis bien aise que des sottises anglaises vous aient ressuscité:
j'aimerais les extravagants qui feraient de pareils miracles. Cela
n'empêche pas que je ne prenne l'auteur anglais pour un ancien Picte qui
ne connaît pas l'Europe. Il faut être bien nouveau pour vous traduire en
père de l'Église, qui par pitié de mon âme travaille â ma conversion. Il
serait à souhaiter que vos évêques français eussent une pareille opinion
de votre orthodoxie; vous n'en vivriez que plus tranquille....
...Pour passer à un sujet plus gai, je vous envoie un prologue de
comédie que j'ai composé à la hâte, pour en régaler l'électrice de Saxe
qui m'a rendu visite. C'est une princesse d'un grand mérite, et qui
aurait bien valu qu'un meilleur poète la chantât. Vous voyez que je
conserve mes anciennes faiblesses: j'aime les belles-lettres à la folie;
ce sont elles seules qui charment nos loisirs et qui nous procurent de
vrais plaisirs. J'aimerais tout autant la philosophie, si notre faible
raison y pouvait découvrir les vérités cachées à nos yeux, et que notre
vaine curiosité recherche si avidement; mais apprendre à connaître,
c'est apprendre à douter. J'abandonne donc cette mer si féconde en
écueils d'absurdités, persuadé que tous les objets abstraits de nos
spéculations étant hors de notre portée, leur connaissance nous serait
entièrement inutile, si nous pouvions y parvenir.
Avec cette façon de penser, je passe ma vieillesse tranquillement; je
tache de me procurer toutes les brochures du neveu de l'abbé Bazin; il
n'y a que ses ouvrages qu'on puisse lire.
Je lui souhaite longue vie, santé et contentement; et quoi qu'il ait
dit, je l'aime toujours. FÉDÉRIC.