Novembre 1769

Nul ne doit plaire à Dieu que nous et nos amis.

J'ai dit quelque part que La Motte Le Vayer, précepteur du frère de

Louis XIV, répondit un jour à un de ces maroufles: «Mon ami, j'ai tant

de religion, que je ne suis pas de ta religion.»

Ils ignorent, ces pauvres gens, que le vrai culte, la vraie piété, la

vraie sagesse, est d'adorer Dieu comme le père commun de tous les hommes

sans distinction, et d'être bienfaisant.

Ils ignorent que la religion ne consiste ni dans les rêveries des bons

quakers, ni dans celles des bons anabaptistes ou des piétistes, ni dans

l'impanation et l'invination, ni dans un pèlerinage à Notre-Dame de

Lorette, à Notre-Dame des Neiges, ou à Notre-Dame des Sept-Douleurs;

mais dans la connaissance de l'Être suprême qui remplit toute la nature,

et dans la vertu.

Je ne vois pas que ce soit une piété bien éclairée qui ait refusé aux

dissidents de Pologne les droits que leur donne leur naissance, et qui

ait appelé les janissaires de notre Saint-Père le Turc au secours des

bons catholiques romains de la Sarmatie. Ce n'est point probablement le

Saint-Esprit qui a dirigé cette affaire, à moins que ce ne soit un

saint-esprit du révérend père Malagrida, ou du révérend père Guignard ou

du révérend père Jacques Clément.

Je n'entre point dans la politique qui a toujours appuyé la cause de

Dieu, depuis le grand Constantin, assassin de toute sa famille, jusqu'au

meurtre de Charles Ier, qu'on fit assassiner par le bourreau,

l'évangile à la main; la politique n'est pas mon affaire: je me suis

toujours borné à faire mes petits efforts pour rendre les hommes moins

sots et plus honnêtes. C'est dans cette idée que, sans consulter les

intérêts de quelques souverains (intérêts à moi très inconnus), je me

borne à souhaiter très passionnément que les barbares Turcs soient

chassés incessamment du pays de Xénophon, de Socrate, de Platon, de

Sophocle et d'Euripide. Si l'on voulait, cela serait bientôt fait; mais

on a entrepris autrefois sept croisades de la superstition, et on

n'entreprendra jamais une croisade d'honneur: on en laissera tout le

fardeau à Catherine.

Au reste, sire, je suis dans mon lit depuis un an; j'aurais voulu que

mon lit fût à Clèves.

J'apprends que Votre Majesté, qui n'est pas faite pour être au lit, se

porte mieux que jamais, que vous êtes engraissé, que vous avez des

couleurs brillantes. Que le grand Être qui remplit l'univers vous

conserve! Soyez à jamais le protecteur de gens qui pensent, et le fléau

des ridicules.

Agréez le profond respect de votre ancien serviteur, qui n'a jamais

changé d'idées quoi qu'on dise.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 71 / 125 题