Nul ne doit plaire à Dieu que nous et nos amis.
J'ai dit quelque part que La Motte Le Vayer, précepteur du frère de
Louis XIV, répondit un jour à un de ces maroufles: «Mon ami, j'ai tant
de religion, que je ne suis pas de ta religion.»
Ils ignorent, ces pauvres gens, que le vrai culte, la vraie piété, la
vraie sagesse, est d'adorer Dieu comme le père commun de tous les hommes
sans distinction, et d'être bienfaisant.
Ils ignorent que la religion ne consiste ni dans les rêveries des bons
quakers, ni dans celles des bons anabaptistes ou des piétistes, ni dans
l'impanation et l'invination, ni dans un pèlerinage à Notre-Dame de
Lorette, à Notre-Dame des Neiges, ou à Notre-Dame des Sept-Douleurs;
mais dans la connaissance de l'Être suprême qui remplit toute la nature,
et dans la vertu.
Je ne vois pas que ce soit une piété bien éclairée qui ait refusé aux
dissidents de Pologne les droits que leur donne leur naissance, et qui
ait appelé les janissaires de notre Saint-Père le Turc au secours des
bons catholiques romains de la Sarmatie. Ce n'est point probablement le
Saint-Esprit qui a dirigé cette affaire, à moins que ce ne soit un
saint-esprit du révérend père Malagrida, ou du révérend père Guignard ou
du révérend père Jacques Clément.
Je n'entre point dans la politique qui a toujours appuyé la cause de
Dieu, depuis le grand Constantin, assassin de toute sa famille, jusqu'au
meurtre de Charles Ier, qu'on fit assassiner par le bourreau,
l'évangile à la main; la politique n'est pas mon affaire: je me suis
toujours borné à faire mes petits efforts pour rendre les hommes moins
sots et plus honnêtes. C'est dans cette idée que, sans consulter les
intérêts de quelques souverains (intérêts à moi très inconnus), je me
borne à souhaiter très passionnément que les barbares Turcs soient
chassés incessamment du pays de Xénophon, de Socrate, de Platon, de
Sophocle et d'Euripide. Si l'on voulait, cela serait bientôt fait; mais
on a entrepris autrefois sept croisades de la superstition, et on
n'entreprendra jamais une croisade d'honneur: on en laissera tout le
fardeau à Catherine.
Au reste, sire, je suis dans mon lit depuis un an; j'aurais voulu que
mon lit fût à Clèves.
J'apprends que Votre Majesté, qui n'est pas faite pour être au lit, se
porte mieux que jamais, que vous êtes engraissé, que vous avez des
couleurs brillantes. Que le grand Être qui remplit l'univers vous
conserve! Soyez à jamais le protecteur de gens qui pensent, et le fléau
des ridicules.
Agréez le profond respect de votre ancien serviteur, qui n'a jamais
changé d'idées quoi qu'on dise.