SUR LA MORT DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA MARGRAVE DE BAREITH

Décembre 1758.

Ombre illustre, ombre chère, âme héroïque et pure,

Toi que mes tristes yeux ne cessent de pleurer,

Quand la fatale loi de toute la nature

Te conduit dans la sépulture,

Faut-il te plaindre ou t'admirer?

Les vertus, les talents ont été ton partage

Tu vécus, tu mourus en sage;

Et voyant à pas lents avancer le trépas,

Tu montras le même courage

Qui fait voler ton frère au milieu des combats.

Femme sans préjugés, sans vice et sans mollesse,

Tu bannis loin de toi la Superstition,

Fille de l'Imposture et de l'Ambition,

Qui tyrannise la Faiblesse.

Les Langueurs, les Tourments, ministres de la Mort,

T'avaient déclaré la guerre;

Tu les bravas sans effort,

Tu plaignis ceux de la terre.

Hélas! si tes conseils avaient pu l'emporter

Sur le faux intérêt d'une aveugle vengeance,

Que de torrents de sang on eût vu s'arrêter!

Quel bonheur t'aurait dû la France!

Ton cher frère aujourd'hui, dans un noble repos,

Recueillerait son âme à soi-même rendue;

Le philosophe, le héros

Ne serait affligé que de t'avoir perdue.

Sur ta cendre adorée il jetterait des fleurs

Du haut de son char de victoire;

Et les mains de la Paix et les mains de la Gloire

Se joindraient pour sécher ses pleurs.

Sa voix célébrerait ton amitié fidèle,

Les échos de Berlin répondraient à ses chants:

Ah! j'impose silence à mes tristes accents,

Il n'appartient qu'à lui de te rendre immortelle.

Voilà, sire ce que ma douleur me dicta quelque temps après le premier

saisissement dont je fus accablé à la mort de ma protectrice. J'envoie

ces vers à Votre Majesté, puisqu'elle l'ordonne. Je suis vieux; elle

s'en apercevra bien. Mais le coeur qui sera toujours à vous et à

l'adorable soeur que vous pleurez, ne vieillira jamais. Je n'ai pu

m'empêcher de me souvenir, dans ces faibles vers, des efforts que cette

digne princesse avait faits pour rendre la paix à l'Europe. Toutes ses

lettres (vous le savez sans doute) avaient passé par moi. Le ministre,

qui pensait absolument comme elle, et qui ne put lui répondre que par

une lettre qu'on lui dicta, en est mort de chagrin. Je vois avec

douleur, dans ma vieillesse accablée d'infirmités, tout ce qui se passe;

et je me console parce que j'espère que vous serez aussi heureux que

vous méritez de l'être. Le médecin Tronchin dit que votre colique

hémorroïdale n'est point dangereuse; mais il craint que tant de travaux

n'altèrent votre sang. Cet homme est sûrement le plus grand médecin de

l'Europe, le seul qui connaisse la nature. Il m'avait assuré qu'il y

avait du remède pour l'état de votre auguste soeur, six mois avant sa

mort. Je fis ce que je pus pour engager Son Altesse Royale à se mettre

entre les mains de Tronchin; elle se confia à des ignorants entêtés; et

Tronchin m'annonça sa mort deux mois avant le moment fatal. Je n'ai

jamais senti un désespoir plus vif. Elle est morte victime de sa

confiance en ceux qui l'ont traitée. Conservez-vous, sire, car vous êtes

nécessaire aux hommes.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 60 / 125 题