DE M. DE VOLTAIRE

Avril 1742.

Sire, pendant que j'étais malade, Votre Majesté a fait de plus belles

actions que je n'ai eu d'accès de fièvre. Je ne pouvais répondre aux

dernières bontés de votre Majesté. Où aurais-je d'ailleurs adressé ma

lettre? à Vienne? à Presbourg? à Temesvar? vous pouviez être dans

quelqu'une de ces villes; et même, s'il est un être qui puisse se

trouver en plusieurs lieux à la fois, c'est assurément votre personne,

en qualité d'image de la Divinité, ainsi que le sont tous les princes,

et d'image très pensante et très agissante. Enfin, sire, je n'ai point

écrit parce que j'étais dans mon lit quand Votre Majesté courait à

cheval au milieu des neiges et des succès.

D'Esculape les favoris

Semblaient même me faire accroire

Que j'irais dans le seul pays

Où n'arrive point votre gloire;

Dans ce pays dont par malheur

On ne voit point de voyageur

Venir nous dire des nouvelles;

Dans ce pays où tous les jours

Les âmes lourdes et cruelles,

Et des Hongrois et des Pandours,

Vont au diable au son des tambours,

Par votre ordre et pour vos querelles;

Dans ce pays dont tout chrétien,

Tout juif, tout musulman raisonne;

Dont on parle en chaire, en Sorbonne,

Sans jamais en deviner rien;

Ainsi que le Parisien,

Badaud, crédule et satirique,

Fait des romans de politique,

Parle tantôt mal, tantôt bien,

De Belle-Isle et de vous peut-être,

Et dans son léger entretien

Vous juge à fond sans vous connaître.

Je n'ai mis qu'un pied sur le bord du Styx; mais je suis très fâché,

sire, du nombre des pauvres malheureux que j'ai vu passer. Les uns

arrivaient de Scharding, les autres de Prague ou d'Iglau. Ne

cesserez-vous point, vous et les rois vos confrères, de ravager cette

terre que vous avez, dites-vous, tant l'envie de rendre heureuse?

Au lieu de cette horrible guerre

Dont chacun sent les contre-coups,

Que ne vous en rapportez-vous

À ce bon abbé de Saint-Pierre?

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 49 / 125 题