1737.
.....Je ne crois pas qu'il y ait de démonstration, proprement dite, de
l'existence de cet Être indépendant de la matière. Je me souviens que je
ne laissais pas, en Angleterre, d'embarrasser un peu le fameux docteur
Clarke, quand je lui disais: on ne peut appeler démonstration, un
enchaînement d'idées qui laisse toujours des difficultés. Dire que le
carré construit sur le grand côté d'un triangle est égal au carré des
deux côtés, c'est une démonstration qui, toute compliquée qu'elle est,
ne laisse aucune difficulté. Mais l'existence d'un Être créateur laisse
encore des difficultés insurmontables à l'esprit humain. Donc cette
vérité ne peut être mise au rang des démonstrations proprement dites. Je
la crois, cette vérité; mais je la crois comme ce qui est le plus
vraisemblable; c'est une lumière qui me frappe à travers mille
ténèbres.
Il y aurait sur cela bien des choses à dire; mais ce serait porter de
l'or au Pérou que de fatiguer Votre Altesse Royale de réflexions
philosophiques.
Toute la métaphysique, à mon gré, contient deux choses: la première,
tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne
sauront jamais.
Nous savons, par exemple, ce que c'est qu'une idée simple, une idée
composée: nous ne saurons jamais ce que c'est que cet être qui a des
idées. Nous mesurons les corps: nous ne saurons jamais ce que c'est que
la matière. Nous ne pouvons juger de tout cela que par la voie de
l'analogie: c'est un bâton que la nature a donné à nous autres aveugles,
avec lequel nous ne laissons pas d'aller et aussi de tomber.
Cette analogie m'apprend que les bêtes étant faites comme moi, ayant du
sentiment comme moi, des idées comme moi, pourraient bien être ce que je
suis. Quand je veux aller au delà, je trouve un abîme; et je m'arrête
sur le bord du précipice.
Tout ce que je sais, c'est que, soit que la matière soit éternelle (ce
qui est bien incompréhensible), soit qu'elle ait été créée dans le temps
(ce qui est sujet à de grands embarras), soit que notre âme périsse avec
nous, soit qu'elle jouisse de l'immortalité, on ne peut dans ces
incertitudes prendre un parti plus sage, plus digne de vous, que celui
que vous prenez de donner à votre âme, périssable ou non, toutes les
vertus, tous les plaisirs, et toutes les instructions dont elle est
capable, de vivre en prince, en homme et en sage, d'être heureux et de
rendre les autres heureux.
Je vous regarde comme un présent que le ciel a fait à la terre. J'admire
qu'à votre âge le goût des plaisirs ne vous ait point emporté; et je
vous félicite infiniment que la philosophie vous laisse le goût des
plaisirs. Nous ne sommes point nés uniquement pour lire Platon et
Leibnitz, pour mesurer des courbes, et pour arranger des faits dans
notre tête: nous sommes nés avec un coeur qu'il faut remplir, avec des
passions qu'il faut satisfaire, sans en être maîtrisés.
Que je suis charmé de votre morale, monseigneur! que mon coeur se sent né
pour être le sujet du vôtre! J'éprouve trop de satisfaction de penser en
tout comme vous.
Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me dire, dans sa dernière
lettre, qu'elle regarde le feu czar comme le plus grand homme du dernier
siècle; et cette estime que vous avez pour lui ne vous aveugle pas sur
ses cruautés. Il a été un grand prince, un législateur, un fondateur;
mais si la politique lui doit tant, quels reproches l'humanité
n'a-t-elle pas à lui faire? On admire en lui le roi; mais on ne peut
aimer l'homme. Continuez, monseigneur, et vous serez admiré et aimé du
monde entier.
Un des plus grands biens que vous ferez aux hommes, ce sera de fouler
aux pieds la superstition et le fanatisme; de ne pas permettre qu'un
homme en robe persécute d'autres hommes qui ne pensent pas comme lui. Il
est très certain que les philosophes ne troubleront jamais les États.
Pourquoi donc troubler les philosophes? Qu'importait à la Hollande que
Bayle eût raison? Pourquoi faut-il que Jurieu, ce ministre fanatique,
ait eu le crédit de faire arracher à Bayle sa petite fortune? Les
philosophes ne demandent que la tranquillité; ils ne veulent que vivre
en paix sous le gouvernement établi, et il n'y a pas un théologien qui
ne voulût être le maître de l'État. Est-il possible que des hommes qui
n'ont d'autre science que le don de parler sans s'entendre et sans être
entendus, aient dominé et dominent encore presque partout?
Les pays du nord ont cet avantage sur le midi de l'Europe, que ces
tyrans des âmes y ont moins de puissance qu'ailleurs. Aussi les princes
du Nord sont-ils, pour la plupart, moins superstitieux et moins méchants
qu'ailleurs. Tel prince italien se servira du poison et ira à confesse.
L'Allemagne protestante n'a ni de pareils sots, ni de pareils monstres;
et, en général, je n'aurais pas de peine à prouver que les rois les
moins superstitieux ont toujours été les meilleurs princes.
Vous voyez, digne héritier de l'esprit de Marc-Aurèle, avec quelle
liberté j'ose vous parler. Vous êtes presque le seul sur la terre qui
méritiez qu'on vous parle ainsi.