DU PRINCE ROYAL

De Remusberg, le 7 avril 1737.

Mon empire sera bien petit, monsieur, s'il n'est composé que de sujets

de votre mérite. Faut-il des rois pour gouverner des philosophes? des

ignorants pour conduire des gens instruits? en un mot des hommes pleins

de leurs passions pour contenir les vices de ceux qui les suppriment,

non par la crainte des châtiments, non par la puérile appréhension de

l'enfer et des démons, mais par amour de la vertu?

La raison est votre guide; elle est votre souveraine; et Henri le Grand,

le saint qui vous protège. Une autre assistance vous serait superflue.

Cependant si je me voyais, relativement au poste que j'occupe, en état

de vous faire ressentir les effets des sentiments que j'ai pour vous,

vous trouveriez en moi un saint qui ne se ferait jamais invoquer en

vain: je commence par vous en donner un petit échantillon. Il me paraît

que vous souhaitez d'avoir mon portrait, vous le voulez, je l'ai

commandé sur l'heure.

Pour vous montrer à quel point les arts sont en honneur chez nous,

apprenez, monsieur, qu'il n'est aucune science que nous ne tâchions

d'ennoblir. Un de mes gentilshommes, nommé Knobelsdorf, qui ne borne pas

ses talents à savoir manier le pinceau, a tiré ce portrait. Il sait

qu'il travaille pour vous et que vous êtes connaisseur: c'est un

aiguillon qui suffit pour l'animer à se surpasser. Un de mes intimes

amis, le baron de Kaiserling ou Césarion, vous rendra mon effigie. Il

sera à Cirey vers la fin du mois prochain. Vous jugerez, en le voyant,

s'il ne mérite pas l'estime de tout honnête homme. Je vous prie,

monsieur, de vous confier à lui. Il est chargé de vous presser vivement

au sujet de la _Pucelle_, de la _Philosophie de Newton_, de l'_Histoire

de Louis XIV_, et de tout ce qu'il pourra vous extorquer.

Comment répondre à vos vers, à moins d'être né poète? Je ne suis pas

assez aveuglé sur moi-même pour imaginer que j'aie le talent de la

versification. Écrire dans une langue étrangère, y composer des vers, et

qui pis est, se voir désavoué d'Apollon, c'en est trop.

Je rime pour rimer: mais est-ce être poète,

Que de savoir marquer le repos dans un vers:

Et se sentant pressé d'une ardeur indiscrète,

Aller psalmodier sur des sujets divers?

Mais lorsque je te vois t'élever dans les airs,

Et d'un vol assuré prendre l'essor rapide,

Je crois, dans ce moment, que Voltaire me guide:

Mais non; Icare tombe et périt dans les mers.

En vérité, nous autres poètes nous promettons beaucoup et tenons peu.

Dans le moment même que je fais amende honorable de tous les mauvais

vers que je vous ai adressés, je tombe dans la même faute. Que Berlin

devienne Athènes, j'en accepte l'augure; pourvu qu'elle soit capable

d'attirer M. de Voltaire, elle ne pourra manquer de devenir une des

villes les plus célèbres de l'Europe.

Je me rends, monsieur, à vos raisons. Vous justifiez vos vers à

merveille. Les Romains ont eu des bottes de foin en guise d'étendards.

Vous m'éclairez, vous m'instruisez; vous savez me faire tirer profit de

mon ignorance même.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 24 / 125 题