L'action de Voltaire s'étendit sur un certain nombre de têtes plus ou
moins élevées. Quelques-unes portaient des couronnes, et le philosophe a
pu écrire avec vérité: _j'ai brelan de rois quatrième_; d'autres furent
placées à la direction de l'État dans diverses contrées de l'Europe,
d'autres enfin furent célèbres dans les arts, les sciences ou
l'industrie.
Voltaire dut cette influence générale et considérable à plusieurs
causes. Les premières furent incontestablement son génie facile et
brillant, son inconcevable activité et la radieuse expansion de son
coeur. Mais il en est de secondaires dont on doit tenir compte. Voltaire
a toujours vécu dans la haute société et, à la fin de sa carrière, sa
vie ressembla par le dehors à l'existence d'un grand seigneur très
répandu dans le monde. Il était d'une politesse exquise et entretenait
soigneusement toutes ses relations. Ses succès au théâtre, ses
publications incessantes, ses voyages en Angleterre, en Hollande et en
Allemagne, sa renommée universelle, les poésies légères qui
s'échappaient de sa main prodigue de louanges délicates, les
persécutions et les attaques passionnées dont il fut l'objet, tout
contribua à le rendre l'homme le plus vivant et le plus intéressant du
XVIIIe siècle. Il attira et força l'attention, si bien qu'il fut de
bon ton de connaître Voltaire ou tout au moins de l'avoir lu. Quelqu'un
qui n'aurait pu en parler, en bien ou en mal, eût passé pour un homme de
mauvaise compagnie ou d'esprit inculte.
Tout le monde avait les yeux sur lui. Le savant, aussi bien que le
lettré ou le philosophe, lui adressait son oeuvre. Voltaire s'était fait
centre, et comme il rayonnait pour tous, tous rayonnaient vers lui.
D'Alembert, Diderot, J.-B. et J.-J. Rousseau, Vauvenargues, Condillac,
Condorcet, Franklin, Mairan, Clairault, la Condamine, Maupertuis,
Lalande, Bailly, Réaumur, Spallanzani, Parmentier, Turgot, l'abbé
d'Olivet, Duclos, Thomas, La Harpe, Marmontel, l'abbé Morellet, Saurin,
Piron, la Motte, Rulhière, Suard, Dorat, Dubelloi, Cailhava, Champfort,
Sedaine, Saint-Lambert, Goldoni, Algarotti, la Chalottais, Servan,
Dupaty, Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, tous allèrent à
lui.
Le roi dont il s'occupa le plus et qui lui fit concevoir les plus hautes
espérances, le grand Frédéric, est peut-être celui qui, par la nature
de son caractère absolu et dur, fut le moins accessible à son influence.
Voltaire sentait juste, lorsqu'il écrivait en 1759 à d'Argental: «Je ne
puis en conscience aimer Luc (Frédéric), ce roi n'a pas une assez belle
âme pour moi.» Cependant, qui oserait dire que Voltaire ne parvint pas à
humaniser l'âme de Frédéric et ne contribua pas à fortifier en lui le
sentiment du juste et du vrai, que ce monarque posséda à un certain
degré? Ce que est certain, c'est que le roi aima véritablement le
philosophe autant que le permettait sa rude nature, qu'il lui rendit
justice et fut rempli d'admiration pour son génie et même pour son grand
coeur. Ceci devint particulièrement sensible à la fin de leur vie.
Voltaire s'acquit l'estime et l'affection des autres membres de la
famille royale de Prusse, qui lui témoignèrent toujours un véritable
attachement.