II

L'action de Voltaire s'étendit sur un certain nombre de têtes plus ou

moins élevées. Quelques-unes portaient des couronnes, et le philosophe a

pu écrire avec vérité: _j'ai brelan de rois quatrième_; d'autres furent

placées à la direction de l'État dans diverses contrées de l'Europe,

d'autres enfin furent célèbres dans les arts, les sciences ou

l'industrie.

Voltaire dut cette influence générale et considérable à plusieurs

causes. Les premières furent incontestablement son génie facile et

brillant, son inconcevable activité et la radieuse expansion de son

coeur. Mais il en est de secondaires dont on doit tenir compte. Voltaire

a toujours vécu dans la haute société et, à la fin de sa carrière, sa

vie ressembla par le dehors à l'existence d'un grand seigneur très

répandu dans le monde. Il était d'une politesse exquise et entretenait

soigneusement toutes ses relations. Ses succès au théâtre, ses

publications incessantes, ses voyages en Angleterre, en Hollande et en

Allemagne, sa renommée universelle, les poésies légères qui

s'échappaient de sa main prodigue de louanges délicates, les

persécutions et les attaques passionnées dont il fut l'objet, tout

contribua à le rendre l'homme le plus vivant et le plus intéressant du

XVIIIe siècle. Il attira et força l'attention, si bien qu'il fut de

bon ton de connaître Voltaire ou tout au moins de l'avoir lu. Quelqu'un

qui n'aurait pu en parler, en bien ou en mal, eût passé pour un homme de

mauvaise compagnie ou d'esprit inculte.

Tout le monde avait les yeux sur lui. Le savant, aussi bien que le

lettré ou le philosophe, lui adressait son oeuvre. Voltaire s'était fait

centre, et comme il rayonnait pour tous, tous rayonnaient vers lui.

D'Alembert, Diderot, J.-B. et J.-J. Rousseau, Vauvenargues, Condillac,

Condorcet, Franklin, Mairan, Clairault, la Condamine, Maupertuis,

Lalande, Bailly, Réaumur, Spallanzani, Parmentier, Turgot, l'abbé

d'Olivet, Duclos, Thomas, La Harpe, Marmontel, l'abbé Morellet, Saurin,

Piron, la Motte, Rulhière, Suard, Dorat, Dubelloi, Cailhava, Champfort,

Sedaine, Saint-Lambert, Goldoni, Algarotti, la Chalottais, Servan,

Dupaty, Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, tous allèrent à

lui.

Le roi dont il s'occupa le plus et qui lui fit concevoir les plus hautes

espérances, le grand Frédéric, est peut-être celui qui, par la nature

de son caractère absolu et dur, fut le moins accessible à son influence.

Voltaire sentait juste, lorsqu'il écrivait en 1759 à d'Argental: «Je ne

puis en conscience aimer Luc (Frédéric), ce roi n'a pas une assez belle

âme pour moi.» Cependant, qui oserait dire que Voltaire ne parvint pas à

humaniser l'âme de Frédéric et ne contribua pas à fortifier en lui le

sentiment du juste et du vrai, que ce monarque posséda à un certain

degré? Ce que est certain, c'est que le roi aima véritablement le

philosophe autant que le permettait sa rude nature, qu'il lui rendit

justice et fut rempli d'admiration pour son génie et même pour son grand

coeur. Ceci devint particulièrement sensible à la fin de leur vie.

Voltaire s'acquit l'estime et l'affection des autres membres de la

famille royale de Prusse, qui lui témoignèrent toujours un véritable

attachement.

Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse · 第 10 / 125 题