Généralement, les nations australes ont une divinité, ou pour mieux
dire, un génie quelquefois bienfaisant, le plus souvent hostile; leur
culte est moins de la vénération que de la crainte. Ce génie est nommé
_Achekemat-Kanet_ par les Patagons, _Quecubu_ par las Aucas, et
_Gualichu_ par les Puelches. Et, comme ces derniers ont plus
particulièrement parcouru le territoire où se trouve l'arbre sacré, ils
ont perpétué le nom de leur génie du mal en le donnant à l'arbre auquel
ils attribuent la même puissance.
La croyance à Gualichu remonte, dans les Pampas, à la plus haute
antiquité.
Ce dieu méchant est tout simplement un arbre rabougri qui, mêlé à
d'autres arbres, n'aurait point attiré l'attention, tandis que, seul et
comme égaré dans l'immensité des plaines, il sert de repère au voyageur
fatigué d'une longue route dans ces océans sablonneux. Il s'élève à une
hauteur de trente à trente-cinq pieds, tout tortueux, tout épineux, et
s'arrondit en une large coupe formée par son tronc vermoulu, où hommes
et femmes entassent leurs présents, tabac, verroteries, et pièces de
monnaie. Il est âgé de plusieurs siècles et appartient aux espèces
d'acacias que les Hispano-Américains désignent sous le nom
d'_algarrobo_.
Les hordes errantes des Indiens, frappées sans doute de la solitude de
cet arbre au milieu des déserts, en ont fait l'objet de leur culte. En
effet, ses branches sont couvertes d'offrandes diverses d'une certaine
valeur; là un poncho, là une mante, plus loin des rubans de laine ou des
fils de couleur; de toutes parts, sur les épines, des rameaux sont
accrochés des vêtements plus ou moins altérés et déchirés par le vent,
ce qui donne à l'arbre sacré l'aspect d'une friperie. Aucun Indien,
Patagon, Puelche, Aucas, ou Tehuelche n'oserait passer sans y laisser
quelque chose; celui qui n'a rien coupe des crins de son cheval et les
attache à une branche. L'offrande la plus précieuse et la plus efficace,
selon les Indiens est celle de leur cheval; aussi, le grand nombre de
chevaux égorgés autour de l'arbre atteste-t-il leur culte.
La religion des nations australes, tout primitive et épargnée par la
conquête, ne tient nul compte de l'être moral et ne s'arrête qu'aux
accidents de la nature, dont elle fait des dieux. Ces peuplades
cherchent à se rendre favorables les déserts, où la fatigue et la soif
amènent la mort, et les rivières qui peuvent les engloutir.
Au pied même de l'arbre de Gualichu, quelques heures après les
événements déjà racontés, une scène étrange se passait, rendue plus
étrange encore par l'épaisseur des ténèbres et par un orage qui
s'approchait. De gros nuages noirs roulaient lourdement dans l'espace;
le vent soufflait par rafales avec des sifflements aigus, et de larges
gouttes de pluie tombaient sur le sable.
Autour de l'arbre sacré, les Indiens avaient improvisé un village
composé d'une quarantaine de _toldos_ élevés à la hâte et sans ordre.
Devant chaque toldo pétillait un feu clair, auprès duquel trois ou
quatre femmes indiennes accroupies se chauffaient sans quitte de l'oeil
les chevaux entravés qui mangeaient la provende d'_alfalfa_.
Un feu immense, semblable à un bûcher, flamboyait à quelques pas de
l'arbre de Gualichu, et était entouré d'une vingtaine d'Indiens, debouts
et silencieux, plongés dans cette immobilité automatique et
contemplative qui leur était habituelle, et leurs grands costumes de
guerre faisaient penser qu'ils se préparaient à une importante cérémonie
de leur culte.
Soudain un coup de sifflet aigu fendit l'air et annonça l'arrivée de
deux cavaliers. L'un d'eux mit pied à terre, jeta la bride de son cheval
à son compagnon et s'avança dans le centre formé par les guerriers. Cet
homme portait l'uniforme d'officier de l'armée chilienne.
--Salut mes frères! dit-il en regardant autour de lui; que Gualichu les
protège.
--Salut à Pincheira! répondirent les Indiens.
--Tous les chefs sont-ils réunis? reprit-il.
--Tous, fit une voix, excepté Neham-Outah, le grand _Toqui_ (chef
suprême) des Aucas.
--Il ne peur tarder; attendons.
Le silence se fut à peine rétabli qu'un second coup de sifflet retentit
et que deux nouveaux cavaliers entrèrent dans le cercle de lumière
projeté par les flammes.
Un seul homme descendit de cheval. Il était de haute taille, d'une mine
fière, et il était vêtu du costume des guerrier aucas, la nation
indienne la plus civilisée et la plus intelligente de toute l'Amérique
du Sud. Ce sont eux qui, presque sans armes, repoussèrent Almagro et ses
soldats cuirassiers, en 1855, qui triomphèrent du malheureux Valdivia et
qui, toujours combattus par les Espagnols, n'en furent jamais vaincus.
Les Aucas Offrirent un refuge aux Incas sans asile que Pizarro traqua
comme des bêtes fauves et qui, pour prix de leur hospitalité,
introduisirent chez ces Indiens leur civilisation avancée. Peu à peu les
deux peuples se mélangèrent et leur haine contre les Espagnols s'est
perpétuée jusqu'à nos jours.
Le guerrier qui venait d'entrer dans le conseil des chefs indiens, était
un des types les plus parfaits de cette race indomptable: tous ses
traits portaient le caractère distinctif de ces fiers Incas, si
longtemps les maîtres du Pérou. Son costume différent de celui des
Patagons, qui emploient des peaux de bête, se composait de tissus de
laine broché d'argent. Un _chamal_ ou _chaman_ bleu lui entourait le
corps depuis la ceinture, où il s'attachait par un ruban de laine,
jusqu'à la moitié des jambes, semblable en tout au _chilipa_ des gauchos
qui ont emprunté aux Indiens ce vêtement et le poncho court rayé de bleu
et de rouge. Ses bottes, armées d'éperons d'argent et habilement cousues
avec des tendons d'animaux étaient faites de cuir tanné de _quemul_
(espèce de lama).
Ses cheveux se divisaient derrière sa tête en trois queues, réunies à
l'extrémité par un pompon de laine, tandis que, par devant, le reste de
sa chevelure était relevé et attaché par un _kéca_ ou ruban bleu qui,
après trois tours, retombait sur le côté et se terminait par de petits
morceaux d'argent roulés en tuyaux. Son front était ceint d'un cercle
massif, espèce de diadème large de trois doigts, au centre duquel
étincelait un soleil incrusté dans des pierreries. Un diamant d'une
énorme valeur pendait à chacune de ses oreilles, son manteau de peaux de
guanacos qui retombait jusqu'à terre, était retenu sur ses épaules par
une torsade en soie, et d'agrafait avec un diamant. Deux revolvers à six
coups luisaient à sa ceinture; à sa hanche droite, s'appuyait un
_machete_, sabre court à lame très-large; Il tenait à la main un fusil
Lefaucheux.
Aussi ce guerrier fit-il à son arrivée, une vive sensation parmi les
chefs: tous s'inclinèrent respectueusement devant lui en murmurant avec
joie:
--Neham-Outah! Neham-Outah!
Le guerrier sourit avec orgueil et prit place au premier rang des chefs.
--Le _nacurutu_ (bubo magelanique) a chanté deux fois, dit-il; l'orfraie
du Rio-Négro jette son cri lugubre; la nuit touche à sa fin; qu'ont
résolu les chefs des grandes nations?
--Il serait utile, je crois, répondit un des Indiens, d'implorer pour le
conseil la protection de Gualichu.
--L'avis de mon frère Metipan est sage. Qu'on prévienne le _matchi_.
Pendant qu'un chef s'éloignait pour prévenir le matchi ou sorcier, un
autre chef sortit du cercle, s'approcha de Neham-Outah, lui parla tout
bas à l'oreille et revint à sa place. Le toqui des Aucas, qui avait
baissé la tête affirmativement, porta la main à son machete et s'écria
d'une voix haute et menaçante:
--_Yek youri, yak miti_ (un traître est parmi nous); attention,
guerriers!
Un frémissement de colère parcourut les rangs de l'assemblée; chaque
Indien regarda à ses côtés.
--_Lar hary mutti_ (il faut qu'il meure)! s'écrièrent-ils tous ensemble.
--_Achiéh_ (c'est bien), répondit Neham-Outah.
Ces mots, échangés en langue indienne que nous reproduisons
littéralement, devaient arriver comme un vain son à l'oreille du
traître, car le dialecte aucas n'est pas généralement compris par les
Espagnols.
Cependant, un homme vêtu comme les autres chefs indiens, et protégé par
l'ombre, bondit tout à coup loin du cercle et poussant à trois reprises
différentes le glapissement rauque de l'_urubus_ (espèce d'oiseau de
proie) il s'adossa au tronc même de l'arbre de Gualichu, et, les jambes
écartées, le buste en avant, les revolvers au poing, il attendit.
Cet homme était Sanchez le bombero.
Une muraille vivante, une centaine d'Indiens, se dressait en armes
devant lui et le menaçait de toutes parts. Sanchez, à qui la fuite était
impossible, fronça les sourcils, serra les dents et écuma de rage.
--Je vous attends, chiens! cria-t-il.
--_Chew! chew!_ en avant! en avant! hurlaient les Indiens.
--Silence! fit Neham-Outah d'une voix rude; je veux l'interroger.
--A quoi bon? reprit Pincheira avec une expression haineuse. C'est un de
ces rats de la Pampa que les Espagnols appellent bomberos; je le
reconnais. Tuons-le, d'abord.
--Un bombero! hurlèrent de nouveau les Indiens. A mort! à mort!
--Silence! dit Neham-Outah; qui ose interrompre?
Au commandement du maître, le silence se rétablit.
--Qu'as-tu? demanda le toqui au bombero.
--Et toi? répondit Sanchez en ricanant et en se croisant les bras, sans
toutefois lâcher ses pistolets.
--Réponds si tu ne veux mourir: tu es en mon pouvoir.
--Un brave n'appartient qu'à lui; il a toujours la ressource de se faire
tuer.
--Peut-être
--Essayes de me prendre.
--Rends-toi, il ne te sera fait aucun mal.
--Un bombero ne se rend jamais.
--Pourquoi t'es-tu introduit parmi nous?
--Canario! je suis venu pour assister à vos jongleries indiennes et pour
connaître le but de cette réunion nocturne.
--Vous êtes franc, au moins, j'y aurai égard. Allons! la résistance
Serait inutile, rendez-vous.
--Etes-vous fou, mon maître?
--Chew! dit aux indiens Neham-Outah bouillant de colère.
Ceux-ci s'élancèrent. Deux coups de pistolet retentirent et deux Indiens
se tordirent sur les sable. Pendant que les autres hésitaient, Sanchez,
replaçant ses revolvers à sa ceinture, sait son machete.
--Place! s'écria-t-il.
--A mort! répétèrent les guerriers.
--Place! place!
Et Sanchez se précipita sur les Indiens, frappant à droite et à gauche
d'estoc et de taille. Neham-Outah se jeta au devant de lui avec un
rugissement de lion blessé.
--Ah! ah! fit le bombero; mon brave chef au soleil de diamant, à nous
deux!
Tout à coup trois coups de feu partirent derrière les Indiens, et trois
cavaliers se ruèrent sur eux, semant sur leur passage l'épouvante et la
mort. Les Indiens, ne sachant combien d'ennemis combattaient contre eux,
crurent, grâce à l'obscurité et au nombre des morts, avoir affaire à un
renfort considérable et commencèrent à se disperser dans toutes les
directions, hormis les plus résolus qui tinrent bon et continuèrent à
résister aux assaillants. On comptait parmi eux Neham-Outah, Pincheira
et quelques chefs renommés.
Les trois bomberos, appelés par le glapissement rauque de Sanchez,
s'étaient hâtés vers leur frère; ils l'aidèrent à se mettre en selle sur
son cheval qu'ils lui avaient amené.
--Ah! criait-il, sus! sus! aux Indiens! Neham-Outah lui asséna un coup
de machete auquel l'Espagnol riposta par un coup de taille qui balafra
le visage de son adversaire. Le toqui poussa un cri, non de douleur,
mais de rage.
--Eh! lui dit le bombero, je te reconnaîtrai, si jamais nous nous
rencontrons, car tu portes mes marques.
--Misérable! fit le chef, en déchargeant sur lui un de ses pistolets.
--Ah! murmura à son tour Sanchez qui s'affaissa sur sa selle.
Il serait tombé si Julian ne l'eût retenu.
Il m'a tué, reprit le blessé d'une voix entrecoupée. Courage, frères! ne
leur laissez pas mon corps.
Les trois bomberos, soutenant leur frère au milieux d'eux, redoublèrent
d'ardeur pour l'entraîner loin d'une perte inévitable; mais comment
fuir? Les Indiens, le premier mouvement de panique passé, purent compter
leurs ennemis, ils revinrent à la charge et menaçaient de les accabler
par leur nombre. La position était horrible. Sanchez, qui avait gardé
son sang froid, comprit que ses frères allaient se perdre pour lui, et,
sacrifiant sa vie pour les sauver, il leur cria:
--Fuyez! laissez-moi seul ici: dans quelques minutes je serai mort.
--Non, répondirent-ils en faisant cabrer leurs chevaux pour parer les
coups, nous vous sortirons de là où nous périrons ensemble.
Sanchez, qui connaissait ses frères, n'ignorait pas que leur résolution
était inébranlable.
Le combat se livrait, en ce moment, à deux mètres de l'arbre de
Gualichu. Sanchez, pendant que ses frères se défendaient partout à la
fois, se laissa glisser sur le sol; et, lorsque les bomberos se
retournèrent, le cheval était privé de son cavalier, Sanchez avait
disparu.
--Il est mort, que faire? dit Julian désespéré.
--Lui obéir, puisque nous n'avons pu le sauver, répondit Simon.
--En avant donc!
Et tous les trois, ensanglantant les flancs de leurs chevaux, ils
bondirent au plus épais des Indiens. Le choc fut terrible. Cependant,
quelques secondes plus tard, mis hors de danger par leur audace
incroyable, les bomberos fuyaient comme le vent dans trois directions
différentes en poussant des cris de triomphe.
Les Indiens reconnurent l'inutilité d'une poursuite à travers les
sables; ils se contentèrent de relever leurs blessés et de compter les
morts, en tout une trentaine de victimes.
--Ces Espagnols sont de véritables démons, quand ils s'y mettent, dit
Pincheira qui se souvint alors de son origine.
--Oh! lui répondit Neham-Outah ivre de fureur, si jamais je leur appuie
le pied sur la poitrine, ils expieront les maux dont ils flagellent ma
race depuis des siècles.
--Je vous suis tout dévoué, reprint Pincheira.
--Merci, mon ami! L'heure venue, je vous rappellerai votre promesse.
--Je serai prêt, mais à présent quels sont vos desseins?
--Cette balafre que cet enragé m'a taillée dans le visage me force à
mettre le feu aux poudres le plus tôt possible.
--Faites, vive Dieu! et finissons-en avec ces Espagnols maudits.
--Vous haïssez donc bien vos compatriotes?
--J'ai le coeur indien, c'est tout dire.
Je vous procurerai bientôt l'occasion d'assouvir votre haine contre eux.
--Dieu vous entende!
--Mais les chefs se sont de nouveau rassemblés autour du feu du conseil;
frère, venez.
Neham-Outah et Pincheira approchèrent de l'arbre de Gualichu où les
Indiens s'étaient groupés, immobiles, silencieux et calmes, comme si
rien n'eut troublé leur réunion.