Après un court silence, don Juan reprit la parole.
--Je sais que tu m'es dévoué, et j'ai en toi une entière confiance, mais
tu es un ivrogne, Chillito, et la boisson conseille mal.
--Je ne boirai plus, répondit le gaucho.
Don Juan sourit.
--Bois, mais sans tuer ta raison. Dans l'ivresse, comme tu l'as fait
tantôt, on lâche des mots sans remède plus meurtriers que le poignard.
Ce n'est pas le maître qui parle ici, c'est l'ami. Puis-je compter sur
vous deux?
--Oui, dirent les gauchos.
--Je pars; vous ne quittez pas la colonie et soyez prêts à tout.
Surveillez particulièrement la maison de don Luis Munoz au dehors et au
dedans. S'il arrive quelque chose d'extraordinaire à lui ou sa fille
dona Linda, vous allumerez immédiatement deux feux, l'un sur la falaise
des Urubus, l'autre sur celle de San-Xavier, et au bout de quelques
heures vous aurez de mes nouvelles. Chacun de mes ordres si
incompréhensible qu'il soit, me promettez-vous de l'exécuter avec
promptitude et dévouement.
--Nous le jurons!
--C'est bien. Un dernier mot! Liez-vous avec le plus de gauchos que vous
pourrez: tâchez, sans éveiller le soupçon qui ne dort jamais que d'un
oeil, de réunir une troupe d'homme déterminés. A propos, méfiez-vous de
Pavito: c'est un traître.
--Faut-il le tuer? demanda Mato.
--Peut-être serait-ce prudent, mais il faudrait s'en débarrasser
adroitement.
Les deux gauchos se lancèrent un regard à la dérobée; don Juan feignit
de ne pas les voir.
--Avez-vous besoin d'argent?
--Non, maître.
--N'importe! prenez cela.
Il jeta dans la main de Mato une longue bourse en filet; un grand nombre
d'onces d'or étincelaient à travers les mailles.
--Chillito, mon cheval.
Le gaucho entra dans le bois et reparut presque aussitôt, tenant en
bride un magnifique coureur sur lequel don Juan s'élança.
--Adieu, leur dit-il, prudence et fidélité! Une indiscrétion vous
coûterait la vie.
Et, ayant fait un salut amical aux deux gauchos, il donna de l'éperon
dans les flancs du cheval et s'éloigna dans la direction du Carmen. Mato
et Chillito reprirent le chemin de la Poblacion-del-Sur.
Dès qu'ils furent à une certaine distance, dans un coin de clairière
s'agitèrent les broussailles, d'où s'avança par degrés une tête pâlie
par la peur. Cette tête appartenait au Pavito, qui, un pistolet d'une
main et son couteau de l'autre, se dressa sur ses pieds en regardant
autour de lui d'un air effaré et en murmurant à mi-voix:
--Canario! me tuer adroitement! nous verrons, nous verrons. Santa Virgen
del Pilar! quels démons! Eh! eh! on a raison d'écouter.
--C'est le seul moyen d'entendre, dit quelqu'un d'un ton railleur.
--Qui va là? s'écria le Pavito, qui fit un bond de côté.
--Un ami, reprit José Diaz qui sortit de derrière l'érable et joignit le
gaucho, auquel il serra la main.
--Ah! ah! capataz (majordome) soyez le bienvenu. Vous écoutiez donc
aussi?
--Tudieu! si j'écoutais? J'ai profité de l'occasion pour m'édifier sur
don Juan.
--Eh bien?
--Ce caballero me parait un assez ténébreux scélérat: mais, Dieu aidant,
nous ruinerons ses trames pleines d'ombre.
--Ainsi soit-il!
--Et d'abord, que comptez-vous faire?
--Ma foi! je l'ignore. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Me
tuer adroitement! Mato et Chillito sont bien les plus hideux sacripants
de la pampa.
--Caramba! je les connais de longue date; à cette heure ils m'inquiètent
médiocrement.
--Mais moi?
--Bah! vous n'êtes pas encore mort.
--Je n'en vaux guère mieux.
--Auriez vous peur, vous le plus hardi chasseur de panthère que je
sache?
--Une panthère n'est, après tout, qu'une panthère, on en a raison avec
une balle; mais les deux gaillards que don Juan a lâchés après moi sont
des démons.
--C'est vrai; donc allons au plus pressé. Don Luis Munoz dont je suis le
capataz, est mon frère de lait, c'est vous dire que je lui suis dévoué à
la vie à la mort. Don Juan ourdit contre la famille de mon maître
quelque infernal complot que je veux faire échouer. Etes-vous décidé à
me prêter main-forte? Deux hommes peuvent beaucoup qui, à eux deux,
n'ont qu'une seule volonté.
--Franchise pour franchise, don José, reprit le Pavito après un instant
de réflexion. Ce matin, j'aurais refusé; ce soir, j'accepte, car je ne
risque plus de trahir les gauchos mes camarades. La position est
changée. Me tuer adroitement! Vrai Dieu, je me vengerai! Je suis à vous,
capataz, comme mon couteau est à sa poignée, à vous corps et âme, foi de
gaucho!
--A merveille! fit don José; nous saurons nous entendre. Montez à cheval
et allez m'attendre à l'Estancia: j'y retournerai après le coucher du
soleil, et là, nous dresserons le plan de contre-mine.
--D'accord. De quel côté vous dirigez-vous?
--Je me rends chez don Luis Munoz.
--A ce soir, alors!
--A ce soir!
Ils se séparèrent. Le Pavito, dont le cheval était caché à peu de
distance, galopa vers l'estancia de San-Julian, dont José était le
capataz, tandis que celui-ci descendait à grands pas le chemin de la
Poblacion.
Don Luis Munoz était un des plus riches propriétaires du Carmen, où sa
famille s'était établie depuis la fondation de la colonie. C'était un
homme d'environ quarante-cinq ans. Originaire de la vieille Castille, il
avait gardé le beau type de cette race, type qui sur son visage se
reconnaissait aux grandes lignes vigoureusement accusées, avec un
certain air de majesté fière auquel ses yeux un peu tristes ajoutaient
une expression de bonté et de douceur.
Resté veuf, après deux courtes années de mariage, don Luis avait enfermé
dans son coeur le souvenir de sa femme comme une relique sacrée, et il
croyait que c'était l'aimer encore que de se vouer tout entier à
l'éducation de leur fille Linda.
Don Luis habitait, dans la Poblacion du vieux Carmen, à peu de distance
du fort, une des plus belles et des plus vastes maisons de la colonie.
Quelques heures après les événements que nous avons rapportés, deux
personnes étaient assises auprès d'un brasero dans un salon de cette
habitation.
Dans ce salon, élégamment meublé à la française, un étranger, en
soulevant la portière, aurait pu se croire transporté au faubourg
Saint-Germain: même luxe dans les tapisseries, même goût dans le choix
et l'arrangement des meubles. Rien n'y manquait, pas même un piano
d'Erard chargé de partitions d'opéras chantés à Paris; et, comme pour
mieux prouver que la gloire va loin et que le génie a des ailes, les
romanciers et les poètes à la mode encombraient un guéridon de Boule. Là
tout rappelait la France et Paris; seul, le brasero d'argent, où
achevaient de se consumer des noyaux d'olives, indiquait L'Espagne. Des
lustres garnis de bougies roses éclairaient cette magnifique retraite.
Don Luis Munoz et sa fille Linda étaient assis auprès du brasero.
Dona Linda, âgée de quinze ans à peine, était admirablement belle. L'arc
de jais de ses sourcils, tracés comme avec un pinceau, relevait la grâce
de son front un peu bas et d'une blancheur mate; ses grand yeux bleus et
pensifs, frangés de longs cils bruns, contrastaient harmonieusement avec
ses cheveux d'un noir d'ébène qui se bouclaient autour d'un col délicat,
et où des jasmins odorants se mouraient de volupté. Petite comme toutes
les Espagnoles de race, sa taille cambrée était d'une finesse extrême;
jamais pieds plus mignons n'avaient foulé, en dansant, les pelouses
buenos-ayriennes, jamais main plus délicate n'était tombée dans la main
d'un amoureux. Sa démarche, nonchalante comme celle de toutes les
créoles, avait je ne sais quels mouvements ondulés pleins de
désinvolture et de _salero_, comme on dit en Espagne.
Son costume, d'une charmante simplicité, se composait d'un peignoir de
cachemire blanc brodé de larges fleurs en soie de couleurs vives, serré
aux hanches par une torsade. Un voile de maline était négligemment
ajusté sur ses épaules. Ses pieds, emprisonnés dans des bas de soie à
côtés, étaient chaussés de pantoufles naines roses et bordées de duvet
de cygne.
Dona Linda fumait un mince cigarillo de maïs, tout en causant avec son
père.
--Oui, père, disait-elle, aujourd'hui est arrivé au Carmen un navire de
Buenos-Ayres, chargé des plus jolis oiseaux du monde.
--Eh bien! _chica_ (petite)?
--Il me semble que mon cher petit père, fit-elle avec une admirable
moue, n'est guère galant, ce soir.
--Qu'en savez-vous, mademoiselle? répondit don Luis en souriant.
--Comment! vrai! s'écria-t-elle en bondissant de joie sur un fauteuil et
en frappant ses mains l'une contre l'autre, vous auriez pensé?...
--A vous acheter des oiseaux? Vous verrez demain votre volière peuplée
de perruches, d'aras, de bengalis, de colibris, enfin plus de quatre
cents, vilaine ingrate!
--Oh! que vous êtes bon, mon père, et que je vous aime! reprit la jeune
fille en jetant ses bras autour du cou de don Luis et en l'embrassant à
plusieurs reprises.
--Assez! assez! follette! Vas-tu m'étouffer avec tes caresses?
--Que faire pour reconnaître vos prévenances?
--Pauvre chère, je n'ai que toi à aimer désormais.
--Dites donc à adorer, mon excellent père, car c'est de l'adoration que
vous avez pour moi. Aussi je vous aime de toutes les forces aimantes que
Dieu a mises dans mon âme.
--Et pourtant, dit Luis d'un ton doux de reproche, tu ne crains pas,
méchante, de me causer des inquiétudes.
--Moi? demanda Linda avec un tressaillement intérieur.
--Oui, vous, vous, fit-il en la menaçant tendrement du doigt. Tu me
caches quelque chose.
--Mon père!
--Allez, ma fille, les yeux d'un père savent lire jusqu'au fond d'un
coeur de quinze ans, et, depuis quelques jours, si je ne me trompe, je
ne suis plus seul dans ta pensée.
--C'est vrai, répondit la jeune fille avec une certaine résolution.
--Et à qui rêves-tu ainsi, petite fille? dit don Luis en cachant son
inquiétude sous un sourire.
--A don Juan Perez.
--Ah? cria le père d'une voix étranglée, et tu l'aimes?
--Moi? Non, répondit-elle. Ecoutez, mon père, je ne veux rien vous
cacher. Non, continua-t-elle en posant la main sur son coeur, je n'aime
pas don Juan Perez; cependant, il occupe ma pensée; pourquoi? je ne
saurais le dire; mais son regard me trouble et me fascine; sa voix me
cause un sentiment de douleur indéfinissable. Cet homme est beau, ses
manières sont élégantes et nobles, il a tout d'un gentilhomme de haute
caste, et pourtant quelque chose en lui, je ne sais quoi de fatal, me
glace et m'inspire une répulsion invincible.
--Tête romanesque!
--Riez, moquez-vous de moi; mais, dit-elle avec un tremblement de voix,
vous avouerai-je tout, mon père?
--Parle avec confiance.
--Eh bien! j'ai un pressentiment que cet homme me sera funeste.
--Enfant, reprit don Luis en lui baisant au front, que peut-il te faire?
--Je l'ignore, mais j'ai peur.
--Veux-tu que je ne le reçoive plus.
--Gardez-vous-en bien; ce serait hâter le malheur qui me menace.
--Allons, tu perds la tête et te plais à te créer des chimères.
Au même moment un domestique annonça don Juan Perez que entra dans le
salon.
Le jeune homme était vêtu à la dernière mode de Paris; l'éclat des
bougies rayonna sur son beau visage.
Le père et la fille tressaillirent.
Don Juan s'approcha de dona Linda, la salua avec grâce et lui offrit un
superbe bouquet de fleurs exotiques. Elle remercia d'un sourire, prit le
bouquet, et, presque sans le regarder, le posa sur un guéridon.
On annonça successivement le gouverneur, don Luciano Quiros, accompagné
de tout son état-major, et deux ou trois famille, en tout une quinzaine
de personnes. Peu à peu la réunion s'anima, on causa.
--Eh bien! colonel, demanda don Luis au gouverneur, quelles nouvelles de
Buenos-Ayres?
--Notre grand Rosas, répondit le colonel qui étouffait dans son
uniforme, a encore battu à plates coutures les _sauvages unitaires_
d'Oribe.
--Dieu soit loué! peut-être cet avantage nous procurera-t-il un peu de
tranquillité dont le commerce a besoin.
--Oui, reprit un colon, les communications deviennent si difficiles que
ar terre on ne peut plus rien expédier.
--Est-ce que les Indiens se remueraient? demanda un négociant inquiet de
ces paroles.
--Oh! interrompit le gros commandant, il n'y a pas de danger: la
dernière leçon qu'ils ont reçue a été rude, ils s'en souviendront
longtemps, et de longtemps ils n'oseront envahir nos frontières.
Un sourire presque invisible passa sur les lèvres de don Juan.
--En cas d'invasion, les croyez-vous capables de troubler sérieusement
la colonie?
--Hum! reprit don Luciano, en somme, ce sont de pauvres hères.
Le jeune homme sourit de nouveau d'une façon amère et sinistre.
--Monsieur le gouverneur, dit-il, je suis de votre avis; je crois que
les Indiens feront bien de rester chez eux.
--Pardieu! exclama le commandant.
--Mon dieu, mademoiselle, dit don Juan en se tournant vers dona Linda,
serait-ce trop exiger de votre grâce que de vous prier de chanter le
délicieux morceau du _Domino noir_ que vous avez si bien chanté l'autre
jour?
La jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano, et d'une voix pure
chanta la romance du troisième acte.
--J'ai entendu à Paris cette romance par madame Damoreau, ce rossignol
envolé, et je ne saurais dire qui de vous ou d'elle y apporte plus de
goût et de naïveté.
--Don Juan, répondit dona Linda, vous avez trop longtemps vécu en
France.
--Pourquoi donc, mademoiselle?
--Vous en êtes devenu un détestable flatteur.
--Bravo! gloussa le gouverneur avec un gros rire. Vous le voyez, don
Juan, nos créoles valent les Parisiennes pour la vivacité de la
repartie.
--Incontestablement, colonel, reprit le jeune homme; mais laissez-moi
faire, ajouta-t-il avec un accent indéfinissable, je prendrai bientôt ma
revanche.
Et il enveloppa dona Linda dans un regard dont elle frissonna.
--Don Juan, demain, je l'espère, demanda le gouverneur, vous assisterez
au _Te Deum_ chanté en l'honneur de notre glorieux Rosas?
--Impossible, colonel; ce soir même, je pars pour un voyage forcé.
--Allons bon! encore une de vos excursions mystérieuses?
--Oui, mais celle-là ne sera pas longue et bientôt je serai de retour.
--Tant mieux!
--_Quien sabe?_ (Qui sait?) murmura le jeune homme d'une voix sinistre.
Dona Linda, qui avait entendu ces dernier mots, ne fut pas maîtresse de
son effroi.
Les visiteurs prirent congé les uns à la suite des autres. Don Juan
Perez était enfin seul avec ses hôtes.
--Senorita, dit-il en faisant ses adieux, je pars pour un voyage où je
courrai sans nul doute de grands dangers. Puis-je espérer que vous
daignerez, dans vos prières, vous souvenir du voyageur?
Linda le regarda un instant en face, et, avec une rudesse qui ne lui
était pas naturelle, elle répondit:
--Senor Caballero, je ne puis prier pour la réussite d'une expédition
dont je ne connais pas le but.
--Merci de votre franchise, mademoiselle! reprit don Juan sans
s'émouvoir; je n'oublierai point vos paroles.
Et après la politesse d'usage il se retira.
--Le Capataz de San-Julian, don José Diaz, demande à parler, pour
affaire importante, au senor don Luis Munoz.
--Faites entrer, répondit don Luis au domestique, qui avait si
longuement annoncé le capataz. Toi, Lindita, viens auprès de moi, sur ce
canapé.
Don Juan était extrêmement agité lorsqu'il sortit de la maison; il se
retourna et darda son regard de vipère sur les fenêtres du salon où se
dessinait la silhouette mobile de dona Linda.
--Orgueilleuse fille, dit-il d'une voix sourde et terrible, je te
punirai bientôt de tes dédains.
Puis, s'enveloppant dans son manteau, il se dirigea d'un pas rapide vers
une maison située à peu de distance et qui au Carmen lui servait de pied
à terre. Il y frappa deux coups; la porte s'ouvrit et se referma sur
lui.
Vingt minutes après, cette porte se rouvrait, pour livrer passage à deux
cavaliers.
--Maître, où allons-nous? demanda l'un.
--A l'arbre de Gualichu, répondit l'autre, qui ajouta tout bas: chercher
la vengeance.
Les deux cavaliers s'enfoncèrent dans l'obscurité et le galop furieux de
leurs chevaux fut vite perdu dans les profondeurs du silence.