III.--DON JUAN PEREZ

Après un court silence, don Juan reprit la parole.

--Je sais que tu m'es dévoué, et j'ai en toi une entière confiance, mais

tu es un ivrogne, Chillito, et la boisson conseille mal.

--Je ne boirai plus, répondit le gaucho.

Don Juan sourit.

--Bois, mais sans tuer ta raison. Dans l'ivresse, comme tu l'as fait

tantôt, on lâche des mots sans remède plus meurtriers que le poignard.

Ce n'est pas le maître qui parle ici, c'est l'ami. Puis-je compter sur

vous deux?

--Oui, dirent les gauchos.

--Je pars; vous ne quittez pas la colonie et soyez prêts à tout.

Surveillez particulièrement la maison de don Luis Munoz au dehors et au

dedans. S'il arrive quelque chose d'extraordinaire à lui ou sa fille

dona Linda, vous allumerez immédiatement deux feux, l'un sur la falaise

des Urubus, l'autre sur celle de San-Xavier, et au bout de quelques

heures vous aurez de mes nouvelles. Chacun de mes ordres si

incompréhensible qu'il soit, me promettez-vous de l'exécuter avec

promptitude et dévouement.

--Nous le jurons!

--C'est bien. Un dernier mot! Liez-vous avec le plus de gauchos que vous

pourrez: tâchez, sans éveiller le soupçon qui ne dort jamais que d'un

oeil, de réunir une troupe d'homme déterminés. A propos, méfiez-vous de

Pavito: c'est un traître.

--Faut-il le tuer? demanda Mato.

--Peut-être serait-ce prudent, mais il faudrait s'en débarrasser

adroitement.

Les deux gauchos se lancèrent un regard à la dérobée; don Juan feignit

de ne pas les voir.

--Avez-vous besoin d'argent?

--Non, maître.

--N'importe! prenez cela.

Il jeta dans la main de Mato une longue bourse en filet; un grand nombre

d'onces d'or étincelaient à travers les mailles.

--Chillito, mon cheval.

Le gaucho entra dans le bois et reparut presque aussitôt, tenant en

bride un magnifique coureur sur lequel don Juan s'élança.

--Adieu, leur dit-il, prudence et fidélité! Une indiscrétion vous

coûterait la vie.

Et, ayant fait un salut amical aux deux gauchos, il donna de l'éperon

dans les flancs du cheval et s'éloigna dans la direction du Carmen. Mato

et Chillito reprirent le chemin de la Poblacion-del-Sur.

Dès qu'ils furent à une certaine distance, dans un coin de clairière

s'agitèrent les broussailles, d'où s'avança par degrés une tête pâlie

par la peur. Cette tête appartenait au Pavito, qui, un pistolet d'une

main et son couteau de l'autre, se dressa sur ses pieds en regardant

autour de lui d'un air effaré et en murmurant à mi-voix:

--Canario! me tuer adroitement! nous verrons, nous verrons. Santa Virgen

del Pilar! quels démons! Eh! eh! on a raison d'écouter.

--C'est le seul moyen d'entendre, dit quelqu'un d'un ton railleur.

--Qui va là? s'écria le Pavito, qui fit un bond de côté.

--Un ami, reprit José Diaz qui sortit de derrière l'érable et joignit le

gaucho, auquel il serra la main.

--Ah! ah! capataz (majordome) soyez le bienvenu. Vous écoutiez donc

aussi?

--Tudieu! si j'écoutais? J'ai profité de l'occasion pour m'édifier sur

don Juan.

--Eh bien?

--Ce caballero me parait un assez ténébreux scélérat: mais, Dieu aidant,

nous ruinerons ses trames pleines d'ombre.

--Ainsi soit-il!

--Et d'abord, que comptez-vous faire?

--Ma foi! je l'ignore. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Me

tuer adroitement! Mato et Chillito sont bien les plus hideux sacripants

de la pampa.

--Caramba! je les connais de longue date; à cette heure ils m'inquiètent

médiocrement.

--Mais moi?

--Bah! vous n'êtes pas encore mort.

--Je n'en vaux guère mieux.

--Auriez vous peur, vous le plus hardi chasseur de panthère que je

sache?

--Une panthère n'est, après tout, qu'une panthère, on en a raison avec

une balle; mais les deux gaillards que don Juan a lâchés après moi sont

des démons.

--C'est vrai; donc allons au plus pressé. Don Luis Munoz dont je suis le

capataz, est mon frère de lait, c'est vous dire que je lui suis dévoué à

la vie à la mort. Don Juan ourdit contre la famille de mon maître

quelque infernal complot que je veux faire échouer. Etes-vous décidé à

me prêter main-forte? Deux hommes peuvent beaucoup qui, à eux deux,

n'ont qu'une seule volonté.

--Franchise pour franchise, don José, reprit le Pavito après un instant

de réflexion. Ce matin, j'aurais refusé; ce soir, j'accepte, car je ne

risque plus de trahir les gauchos mes camarades. La position est

changée. Me tuer adroitement! Vrai Dieu, je me vengerai! Je suis à vous,

capataz, comme mon couteau est à sa poignée, à vous corps et âme, foi de

gaucho!

--A merveille! fit don José; nous saurons nous entendre. Montez à cheval

et allez m'attendre à l'Estancia: j'y retournerai après le coucher du

soleil, et là, nous dresserons le plan de contre-mine.

--D'accord. De quel côté vous dirigez-vous?

--Je me rends chez don Luis Munoz.

--A ce soir, alors!

--A ce soir!

Ils se séparèrent. Le Pavito, dont le cheval était caché à peu de

distance, galopa vers l'estancia de San-Julian, dont José était le

capataz, tandis que celui-ci descendait à grands pas le chemin de la

Poblacion.

Don Luis Munoz était un des plus riches propriétaires du Carmen, où sa

famille s'était établie depuis la fondation de la colonie. C'était un

homme d'environ quarante-cinq ans. Originaire de la vieille Castille, il

avait gardé le beau type de cette race, type qui sur son visage se

reconnaissait aux grandes lignes vigoureusement accusées, avec un

certain air de majesté fière auquel ses yeux un peu tristes ajoutaient

une expression de bonté et de douceur.

Resté veuf, après deux courtes années de mariage, don Luis avait enfermé

dans son coeur le souvenir de sa femme comme une relique sacrée, et il

croyait que c'était l'aimer encore que de se vouer tout entier à

l'éducation de leur fille Linda.

Don Luis habitait, dans la Poblacion du vieux Carmen, à peu de distance

du fort, une des plus belles et des plus vastes maisons de la colonie.

Quelques heures après les événements que nous avons rapportés, deux

personnes étaient assises auprès d'un brasero dans un salon de cette

habitation.

Dans ce salon, élégamment meublé à la française, un étranger, en

soulevant la portière, aurait pu se croire transporté au faubourg

Saint-Germain: même luxe dans les tapisseries, même goût dans le choix

et l'arrangement des meubles. Rien n'y manquait, pas même un piano

d'Erard chargé de partitions d'opéras chantés à Paris; et, comme pour

mieux prouver que la gloire va loin et que le génie a des ailes, les

romanciers et les poètes à la mode encombraient un guéridon de Boule. Là

tout rappelait la France et Paris; seul, le brasero d'argent, où

achevaient de se consumer des noyaux d'olives, indiquait L'Espagne. Des

lustres garnis de bougies roses éclairaient cette magnifique retraite.

Don Luis Munoz et sa fille Linda étaient assis auprès du brasero.

Dona Linda, âgée de quinze ans à peine, était admirablement belle. L'arc

de jais de ses sourcils, tracés comme avec un pinceau, relevait la grâce

de son front un peu bas et d'une blancheur mate; ses grand yeux bleus et

pensifs, frangés de longs cils bruns, contrastaient harmonieusement avec

ses cheveux d'un noir d'ébène qui se bouclaient autour d'un col délicat,

et où des jasmins odorants se mouraient de volupté. Petite comme toutes

les Espagnoles de race, sa taille cambrée était d'une finesse extrême;

jamais pieds plus mignons n'avaient foulé, en dansant, les pelouses

buenos-ayriennes, jamais main plus délicate n'était tombée dans la main

d'un amoureux. Sa démarche, nonchalante comme celle de toutes les

créoles, avait je ne sais quels mouvements ondulés pleins de

désinvolture et de _salero_, comme on dit en Espagne.

Son costume, d'une charmante simplicité, se composait d'un peignoir de

cachemire blanc brodé de larges fleurs en soie de couleurs vives, serré

aux hanches par une torsade. Un voile de maline était négligemment

ajusté sur ses épaules. Ses pieds, emprisonnés dans des bas de soie à

côtés, étaient chaussés de pantoufles naines roses et bordées de duvet

de cygne.

Dona Linda fumait un mince cigarillo de maïs, tout en causant avec son

père.

--Oui, père, disait-elle, aujourd'hui est arrivé au Carmen un navire de

Buenos-Ayres, chargé des plus jolis oiseaux du monde.

--Eh bien! _chica_ (petite)?

--Il me semble que mon cher petit père, fit-elle avec une admirable

moue, n'est guère galant, ce soir.

--Qu'en savez-vous, mademoiselle? répondit don Luis en souriant.

--Comment! vrai! s'écria-t-elle en bondissant de joie sur un fauteuil et

en frappant ses mains l'une contre l'autre, vous auriez pensé?...

--A vous acheter des oiseaux? Vous verrez demain votre volière peuplée

de perruches, d'aras, de bengalis, de colibris, enfin plus de quatre

cents, vilaine ingrate!

--Oh! que vous êtes bon, mon père, et que je vous aime! reprit la jeune

fille en jetant ses bras autour du cou de don Luis et en l'embrassant à

plusieurs reprises.

--Assez! assez! follette! Vas-tu m'étouffer avec tes caresses?

--Que faire pour reconnaître vos prévenances?

--Pauvre chère, je n'ai que toi à aimer désormais.

--Dites donc à adorer, mon excellent père, car c'est de l'adoration que

vous avez pour moi. Aussi je vous aime de toutes les forces aimantes que

Dieu a mises dans mon âme.

--Et pourtant, dit Luis d'un ton doux de reproche, tu ne crains pas,

méchante, de me causer des inquiétudes.

--Moi? demanda Linda avec un tressaillement intérieur.

--Oui, vous, vous, fit-il en la menaçant tendrement du doigt. Tu me

caches quelque chose.

--Mon père!

--Allez, ma fille, les yeux d'un père savent lire jusqu'au fond d'un

coeur de quinze ans, et, depuis quelques jours, si je ne me trompe, je

ne suis plus seul dans ta pensée.

--C'est vrai, répondit la jeune fille avec une certaine résolution.

--Et à qui rêves-tu ainsi, petite fille? dit don Luis en cachant son

inquiétude sous un sourire.

--A don Juan Perez.

--Ah? cria le père d'une voix étranglée, et tu l'aimes?

--Moi? Non, répondit-elle. Ecoutez, mon père, je ne veux rien vous

cacher. Non, continua-t-elle en posant la main sur son coeur, je n'aime

pas don Juan Perez; cependant, il occupe ma pensée; pourquoi? je ne

saurais le dire; mais son regard me trouble et me fascine; sa voix me

cause un sentiment de douleur indéfinissable. Cet homme est beau, ses

manières sont élégantes et nobles, il a tout d'un gentilhomme de haute

caste, et pourtant quelque chose en lui, je ne sais quoi de fatal, me

glace et m'inspire une répulsion invincible.

--Tête romanesque!

--Riez, moquez-vous de moi; mais, dit-elle avec un tremblement de voix,

vous avouerai-je tout, mon père?

--Parle avec confiance.

--Eh bien! j'ai un pressentiment que cet homme me sera funeste.

--Enfant, reprit don Luis en lui baisant au front, que peut-il te faire?

--Je l'ignore, mais j'ai peur.

--Veux-tu que je ne le reçoive plus.

--Gardez-vous-en bien; ce serait hâter le malheur qui me menace.

--Allons, tu perds la tête et te plais à te créer des chimères.

Au même moment un domestique annonça don Juan Perez que entra dans le

salon.

Le jeune homme était vêtu à la dernière mode de Paris; l'éclat des

bougies rayonna sur son beau visage.

Le père et la fille tressaillirent.

Don Juan s'approcha de dona Linda, la salua avec grâce et lui offrit un

superbe bouquet de fleurs exotiques. Elle remercia d'un sourire, prit le

bouquet, et, presque sans le regarder, le posa sur un guéridon.

On annonça successivement le gouverneur, don Luciano Quiros, accompagné

de tout son état-major, et deux ou trois famille, en tout une quinzaine

de personnes. Peu à peu la réunion s'anima, on causa.

--Eh bien! colonel, demanda don Luis au gouverneur, quelles nouvelles de

Buenos-Ayres?

--Notre grand Rosas, répondit le colonel qui étouffait dans son

uniforme, a encore battu à plates coutures les _sauvages unitaires_

d'Oribe.

--Dieu soit loué! peut-être cet avantage nous procurera-t-il un peu de

tranquillité dont le commerce a besoin.

--Oui, reprit un colon, les communications deviennent si difficiles que

ar terre on ne peut plus rien expédier.

--Est-ce que les Indiens se remueraient? demanda un négociant inquiet de

ces paroles.

--Oh! interrompit le gros commandant, il n'y a pas de danger: la

dernière leçon qu'ils ont reçue a été rude, ils s'en souviendront

longtemps, et de longtemps ils n'oseront envahir nos frontières.

Un sourire presque invisible passa sur les lèvres de don Juan.

--En cas d'invasion, les croyez-vous capables de troubler sérieusement

la colonie?

--Hum! reprit don Luciano, en somme, ce sont de pauvres hères.

Le jeune homme sourit de nouveau d'une façon amère et sinistre.

--Monsieur le gouverneur, dit-il, je suis de votre avis; je crois que

les Indiens feront bien de rester chez eux.

--Pardieu! exclama le commandant.

--Mon dieu, mademoiselle, dit don Juan en se tournant vers dona Linda,

serait-ce trop exiger de votre grâce que de vous prier de chanter le

délicieux morceau du _Domino noir_ que vous avez si bien chanté l'autre

jour?

La jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano, et d'une voix pure

chanta la romance du troisième acte.

--J'ai entendu à Paris cette romance par madame Damoreau, ce rossignol

envolé, et je ne saurais dire qui de vous ou d'elle y apporte plus de

goût et de naïveté.

--Don Juan, répondit dona Linda, vous avez trop longtemps vécu en

France.

--Pourquoi donc, mademoiselle?

--Vous en êtes devenu un détestable flatteur.

--Bravo! gloussa le gouverneur avec un gros rire. Vous le voyez, don

Juan, nos créoles valent les Parisiennes pour la vivacité de la

repartie.

--Incontestablement, colonel, reprit le jeune homme; mais laissez-moi

faire, ajouta-t-il avec un accent indéfinissable, je prendrai bientôt ma

revanche.

Et il enveloppa dona Linda dans un regard dont elle frissonna.

--Don Juan, demain, je l'espère, demanda le gouverneur, vous assisterez

au _Te Deum_ chanté en l'honneur de notre glorieux Rosas?

--Impossible, colonel; ce soir même, je pars pour un voyage forcé.

--Allons bon! encore une de vos excursions mystérieuses?

--Oui, mais celle-là ne sera pas longue et bientôt je serai de retour.

--Tant mieux!

--_Quien sabe?_ (Qui sait?) murmura le jeune homme d'une voix sinistre.

Dona Linda, qui avait entendu ces dernier mots, ne fut pas maîtresse de

son effroi.

Les visiteurs prirent congé les uns à la suite des autres. Don Juan

Perez était enfin seul avec ses hôtes.

--Senorita, dit-il en faisant ses adieux, je pars pour un voyage où je

courrai sans nul doute de grands dangers. Puis-je espérer que vous

daignerez, dans vos prières, vous souvenir du voyageur?

Linda le regarda un instant en face, et, avec une rudesse qui ne lui

était pas naturelle, elle répondit:

--Senor Caballero, je ne puis prier pour la réussite d'une expédition

dont je ne connais pas le but.

--Merci de votre franchise, mademoiselle! reprit don Juan sans

s'émouvoir; je n'oublierai point vos paroles.

Et après la politesse d'usage il se retira.

--Le Capataz de San-Julian, don José Diaz, demande à parler, pour

affaire importante, au senor don Luis Munoz.

--Faites entrer, répondit don Luis au domestique, qui avait si

longuement annoncé le capataz. Toi, Lindita, viens auprès de moi, sur ce

canapé.

Don Juan était extrêmement agité lorsqu'il sortit de la maison; il se

retourna et darda son regard de vipère sur les fenêtres du salon où se

dessinait la silhouette mobile de dona Linda.

--Orgueilleuse fille, dit-il d'une voix sourde et terrible, je te

punirai bientôt de tes dédains.

Puis, s'enveloppant dans son manteau, il se dirigea d'un pas rapide vers

une maison située à peu de distance et qui au Carmen lui servait de pied

à terre. Il y frappa deux coups; la porte s'ouvrit et se referma sur

lui.

Vingt minutes après, cette porte se rouvrait, pour livrer passage à deux

cavaliers.

--Maître, où allons-nous? demanda l'un.

--A l'arbre de Gualichu, répondit l'autre, qui ajouta tout bas: chercher

la vengeance.

Les deux cavaliers s'enfoncèrent dans l'obscurité et le galop furieux de

leurs chevaux fut vite perdu dans les profondeurs du silence.

Le fils du Soleil (1879) · 第 7 / 32 题