Les particularités de la radiation thorique ont été l'objet

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RECHERCHES SUR LES SUBSTANCES RADIOACTIVES.

THÈSE PRÉSENTÉE A LA FACULTÉ DES SCIENCES DE PARIS

POUR OBTENIR LE GRADE DE DOCTEUR ÈS SCIENCES PHYSIQUES;

PAR

Mme SKLODOWSKA CURIE.

DEUXIÈME ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.

[Illustration]

PARIS,

GAUTHIER-VILLARS, IMPRIMEUR-LIBRAIRE

DU BUREAU DES LONGITUDES, DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE,

Quai des Grands-Augustins, 55.

1904

PARIS.--IMPRIMERIE GAUTHIER-VILLARS,

35119 Quai des Grands-Augustins, 55.

RECHERCHES

SUR LES

SUBSTANCES RADIOACTIVES.

INTRODUCTION.

Le présent travail a pour but d'exposer les recherches que je poursuis

depuis plus de 4 ans sur les substances radioactives. J'ai commencé ces

recherches par une étude du rayonnement uranique qui a été découvert par

M. Becquerel. Les résultats auxquels ce travail me conduisit parurent

ouvrir une voie si intéressante, qu'abandonnant ses travaux en train,

M. Curie se joignit à moi, et nous réunîmes nos efforts en vue d'aboutir

à l'extraction des substances radioactives nouvelles et de poursuivre

leur étude.

Dès le début de nos recherches nous avons cru devoir prêter des

échantillons des substances découvertes et préparées par nous à quelques

physiciens, en premier lieu à M. Becquerel, à qui est due la découverte

des rayons uraniques. Nous avons ainsi nous-mêmes facilité les

recherches faites par d'autres que nous sur les substances radioactives

nouvelles. A la suite de nos premières publications, M. Giesel en

Allemagne se mit d'ailleurs aussi à préparer de ces substances et en

prêta des échantillons à plusieurs savants allemands. Ensuite ces

substances furent mises en vente en France et en Allemagne, et le sujet

prenant de plus en plus d'importance donna lieu à un mouvement

scientifique, de sorte que de nombreux Mémoires ont paru et paraissent

constamment sur les corps radioactifs, principalement à l'étranger. Les

résultats des divers travaux français et étrangers sont nécessairement

enchevêtrés, comme pour tout sujet d'études nouveau et en voie de

formation. L'aspect de la question se modifie, pour ainsi dire, de jour

en jour.

Cependant, au point de vue chimique, un point est définitivement établi;

_c'est l'existence d'un élément nouveau fortement radioactif: le

radium_. La préparation du chlorure de radium pur et la détermination du

poids atomique du radium constituent la partie la plus importante de mon

travail personnel. En même temps que ce travail ajoute aux corps simples

actuellement connus avec certitude un nouveau corps simple de propriétés

très curieuses, une nouvelle méthode de recherches chimiques se trouve

établie et justifiée. Cette méthode, basée sur la radioactivité,

considérée comme une propriété atomique de la matière, est précisément

celle qui nous a permis, à M. Curie et moi, de découvrir l'existence du

radium.

Si, au point de vue chimique, la question que nous nous sommes

primitivement posée peut être considérée comme résolue, l'étude des

propriétés physiques des substances radioactives est en pleine

évolution. Certains points importants ont été établis, mais un grand

nombre de conclusions portent encore le caractère du provisoire. Cela

n'a rien d'étonnant, si l'on considère la complexité des phénomènes

auxquels donne lieu la radioactivité et les différences qui existent

entre les diverses substances radioactives. Les recherches des divers

physiciens qui étudient ces substances viennent constamment se

rencontrer et se croiser. Tout en cherchant à me conformer au but précis

de ce travail et à exposer surtout mes propres recherches, j'ai été

obligée d'exposer en même temps les résultats d'autres travaux dont la

connaissance est indispensable.

J'ai d'ailleurs désiré faire de ce travail un Mémoire d'ensemble sur

l'état actuel de la question.

J'ai exécuté ce Travail dans les laboratoires de l'École de Physique et

de Chimie industrielles de la Ville de Paris avec l'autorisation de

Schützenberger, le regretté Directeur de cette École, et de M. Lauth, le

Directeur actuel. Je tiens à exprimer ici toute ma reconnaissance pour

l'hospitalité bienveillante que j'ai reçue dans cette École.

HISTORIQUE.

La découverte des phénomènes de la radioactivité se rattache aux

recherches poursuivies depuis la découverte des rayons Röntgen sur les

effets photographiques des substances phosphorescentes et fluorescentes.

Les premiers tubes producteurs de rayons Röntgen étaient ces tubes sans

anticathode métallique. La source de rayons Röntgen se trouvait sur la

paroi de verre frappée par les rayons cathodiques; en même temps cette

paroi était vivement fluorescente. On pouvait alors se demander si

l'émission de rayons Röntgen n'accompagnait pas nécessairement la

production de la fluorescence, quelle que fût la cause de cette

dernière. Cette idée a été énoncée tout d'abord par M. Henri

Poincaré[1].

[1] _Revue générale des Sciences_, 30 janvier 1896.

Peu de temps après, M. Henry annonça qu'il avait obtenu des impressions

photographiques au travers du papier noir à l'aide du sulfure de zinc

phosphorescent[2]. M. Niewenglowski obtint le même phénomène avec du

sulfure de calcium exposé à la lumière[3]. Enfin, M. Troost obtint de

fortes impressions photographiques avec de la blende hexagonale

artificielle phosphorescente agissant au travers du papier noir et un

gros carton[4].

[2] _Comptes rendus_, t. CXXII, p. 312.

[3] _Comptes rendus_, t. CXXII, p. 386.

[4] _Comptes rendus_, t. CXXII, p. 564.

Les expériences qui viennent d'être citées n'ont pu être reproduites

malgré les nombreux essais faits dans ce but. On ne peut donc nullement

considérer comme prouvé que le sulfure de zinc et le sulfure de calcium

soient capables d'émettre, sous l'action de la lumière, des radiations

invisibles qui traversent le papier noir et agissent sur les plaques

photographiques.

M. Becquerel a fait des expériences analogues sur les sels d'uranium

dont quelques-uns sont fluorescents[5]. Il obtint des impressions

photographiques au travers du papier noir avec le sulfate double

d'uranyle et de potassium.

[5] BECQUEREL, _Comptes rendus_, 1896 (plusieurs Notes).

M. Becquerel crut d'abord que ce sel, qui est fluorescent, se comportait

comme le sulfure de zinc et le sulfure de calcium dans les expériences

de MM. Henry, Niewenglowski et Troost. Mais la suite de ses expériences

montra que le phénomène observé n'était nullement relié à la

fluorescence. Il n'est pas nécessaire que le sel soit éclairé; de plus,

l'uranium et tous ses composés, fluorescents ou non, agissent de même,

et l'uranium métallique est le plus actif. M. Becquerel trouva ensuite

qu'en plaçant les composés d'urane dans l'obscurité complète, ils

continuent à impressionner les plaques photographiques au travers du

papier noir pendant des années. M. Becquerel admit que l'uranium et ses

composés émettent des rayons particuliers: _rayons uraniques_. Il prouva

que ces rayons peuvent traverser des écrans métalliques minces et qu'ils

déchargent les corps électrisés. Il fit aussi des expériences d'après

lesquelles il conclut que les rayons uraniques éprouvent la réflexion,

la réfraction et la polarisation.

Les travaux d'autres physiciens (Elster et Geitel, lord Kelwin, Schmidt,

Rutherford, Beattie et Smoluchowski) sont venus confirmer et étendre les

résultats des recherches de M. Becquerel, sauf en ce qui concerne la

réflexion, la réfraction et la polarisation des rayons uraniques,

lesquels, à ce point de vue, se comportent comme les rayons Röntgen,

comme cela a été reconnu par M. Rutherford d'abord et ensuite par M.

Becquerel lui-même.

CHAPITRE I.

RADIOACTIVITÉ DE L'URANIUM ET DU THORIUM.

MINÉRAUX RADIOACTIFS.

_Rayons de Becquerel._--Les _rayons uraniques_, découverts par M.

Becquerel, impressionnent les plaques photographiques à l'abri de la

lumière; ils peuvent traverser toutes les substances solides, liquides

et gazeuses, à condition que l'épaisseur en soit suffisamment faible; en

traversant les gaz, ils les rendent faiblement conducteurs de

l'électricité[6].

[6] BECQUEREL, _Comptes rendus_, 1896 (plusieurs Notes).

Ces propriétés des composés d'urane ne sont dues à aucune cause

excitatrice connue. Le rayonnement semble spontané; il ne diminue point

d'intensité quand on conserve les composés d'urane dans l'obscurité

complète pendant des années; il ne s'agit donc pas là d'une

phosphorescence particulière produite par la lumière.

La spontanéité et la constance du rayonnement uranique se présentaient

comme un phénomène physique tout à fait extraordinaire. M. Becquerel a

conservé un morceau d'uranium pendant plusieurs années dans l'obscurité

et il a constaté qu'au bout de ce temps l'action sur la plaque

photographique n'avait pas varié sensiblement. MM. Elster et Geitel ont

fait une expérience analogue et ont trouvé également que l'action était

constante[7].

[7] BECQUEREL, _Comptes rendus_, t. CXXVIII, p. 771.--ELSTER et

GEITEL, _Beibl._, t. XXI, p. 455.

J'ai mesuré l'intensité du rayonnement de l'uranium en utilisant

l'action de ce rayonnement sur la conductibilité de l'air. La méthode de

mesures sera exposée plus loin. J'ai ainsi obtenu des nombres qui

prouvent la constance du rayonnement dans les limites de précision des

expériences, c'est-à-dire à 2 pour 100 ou 3 pour 100 près[8].

[8] Mme CURIE, _Revue générale des Sciences_, janvier 1899.

On utilisait pour ces mesures un plateau métallique recouvert d'une

couche d'uranium en poudre; ce plateau n'était d'ailleurs pas conservé

dans l'obscurité, cette condition s'étant montrée sans importance

d'après les observateurs cités précédemment. Le nombre des mesures

effectuées avec ce plateau est très grand, et actuellement ces mesures

portent sur un intervalle de temps de 5 années.

Des recherches furent faites pour reconnaître si d'autres substances

peuvent agir comme les composés d'urane. M. Schmidt publia le premier

que le thorium et ses composés possèdent également cette faculté[9]. Un

travail analogue fait en même temps m'a donné le même résultat. J'ai

publié ce travail, n'ayant pas encore eu connaissance de la publication

de M. Schmidt[10].

[9] SCHMIDT, _Wied. Ann._, t. LXV, p. 141.

[10] Mme CURIE, _Comptes rendus_, avril 1898.

Nous dirons que l'uranium, le thorium et leurs composés émettent des

_rayons de Becquerel_. J'ai appelé _radioactives_ les substances qui

donnent lieu à une émission de ce genre[11]. Ce nom a été depuis

généralement adopté.

[11] P. CURIE et Mme CURIE, _Comptes rendus_, 18 juillet 1898.

Par leurs effets photographiques et électriques les rayons de Becquerel

se rapprochent des rayons de Röntgen. Ils ont aussi, comme ces derniers,

la faculté de traverser toute matière. Mais leur pouvoir de pénétration

est extrêmement différent: les rayons de l'uranium et du thorium sont

arrêtés par quelques millimètres de matière solide et ne peuvent

franchir dans l'air une distance supérieure à quelques centimètres;

tout au moins en est-il ainsi pour la grosse partie du rayonnement.

Les travaux de divers physiciens, et, en premier lieu, de M. Rutherford,

ont montré que les rayons de Becquerel n'éprouvent ni réflexion

régulière, ni réfraction, ni polarisation[12].

[12] RUTHERFORD, _Phil. Mag._, janvier 1899.

Le faible pouvoir pénétrant des rayons uraniques et thoriques conduirait

à les assimiler aux rayons secondaires qui sont produits par les rayons

Röntgen, et dont l'étude a été faite par M. Sagnac[13], plutôt qu'aux

rayons Röntgen eux-mêmes.

[13] SAGNAC, _Comptes rendus_, 1897, 1898, 1899 (plusieurs Notes).

D'autre part, on peut chercher à rapprocher les rayons de Becquerel de

rayons cathodiques se propageant dans l'air (rayons de Lenard). On sait

aujourd'hui que ces divers rapprochements sont tous légitimes.

_Mesure de l'intensité du rayonnement._--La méthode employée consiste

à mesurer la conductibilité acquise par l'air sous l'action des

substances radioactives; cette méthode a l'avantage d'être rapide et de

fournir des nombres qu'on peut comparer entre eux. L'appareil que j'ai

employé à cet effet se compose essentiellement d'un condensateur à

plateaux AB (_fig._ 1). La substance active finement pulvérisée est

étalée sur le plateau B; elle rend conducteur l'air entre les plateaux.

Pour mesurer cette conductibilité, on porte le plateau B à un potentiel

élevé, en le reliant à l'un des pôles d'une batterie de petits

accumulateurs P, dont l'autre pôle est à la terre. Le plateau A étant

maintenu au potentiel du sol par le fil CD, un courant électrique

s'établit entre les deux plateaux. Le potentiel du plateau A est indiqué

par un électromètre E. Si l'on interrompt en C la communication avec le

sol, le plateau A se charge, et cette charge fait dévier l'électromètre.

La vitesse de la déviation est proportionnelle à l'intensité du courant

et peut servir à la mesurer.

[Illustration: Fig. 1.]

Mais il est préférable de faire cette mesure en compensant la charge que

prend le plateau A, de manière à maintenir l'électromètre au zéro. Les

charges, dont il est question ici, sont extrêmement faibles; elles

peuvent être compensées au moyen d'un quartz piézo-électrique Q, dont

une armature est reliée au plateau A, et l'autre armature est à terre.

On soumet la lame de quartz à une traction connue produite par des poids

placés dans un plateau π; cette traction est établie progressivement et

a pour effet de dégager progressivement une quantité d'électricité

connue pendant un temps qu'on mesure. L'opération peut être réglée de

telle manière, qu'il y ait à chaque instant compensation entre la

quantité d'électricité qui traverse le condensateur et celle de signe

contraire que fournit le quartz[14]. On peut ainsi mesurer _en valeur

absolue_ la quantité d'électricité qui traverse le condensateur pendant

un temps donné, c'est-à-dire l'_intensité du courant_. La mesure est

indépendante de la sensibilité de l'électromètre.

[14] On arrive très facilement à ce résultat en soutenant le poids à

la main et en ne le laissant peser que progressivement sur le plateau

π, et cela de manière à maintenir l'image de l'électromètre au zéro.

Avec un peu d'habitude on prend très exactement le tour de main

nécessaire pour réussir cette opération. Cette méthode de mesure des

faibles courants a été décrite par M. J. Curie dans sa thèse.

En effectuant un certain nombre de mesures de ce genre, on voit que la

radioactivité est un phénomène susceptible d'être mesuré avec une

certaine précision. Elle varie peu avec la température, elle est à peine

influencée par les oscillations de la température ambiante; elle n'est

pas influencée par l'éclairement de la substance active. L'intensité du

courant qui traverse le condensateur augmente avec la surface des

plateaux. Pour un condensateur donné et une substance donnée le courant

augmente avec la différence de potentiel qui existe entre les plateaux,

avec la pression du gaz qui remplit le condensateur et avec la distance

des plateaux (pourvu que cette distance ne soit pas trop grande par

rapport au diamètre). Toutefois, pour de fortes différences de

potentiel, le courant tend vers une valeur limite qui est pratiquement

constante. C'est le _courant de saturation_ ou _courant limite_. De même

pour une certaine distance des plateaux assez grande, le courant ne

varie plus guère avec cette distance. C'est le courant obtenu dans ces

conditions qui a été pris comme mesure de radioactivité dans mes

recherches, le condensateur étant placé dans l'air à la pression

atmosphérique.

Voici, à titre d'exemple, des courbes qui représentent l'intensité du

courant en fonction du champ moyen établi entre les plateaux pour deux

distances des plateaux différentes. Le plateau B était recouvert d'une

couche mince d'uranium métallique pulvérisé; le plateau A, réuni à

l'électromètre, était muni d'un anneau de garde.

La figure 2 montre que l'intensité du courant devient constante pour les

fortes différences de potentiel entre les plateaux. La figure 3

représente les mêmes courbes à une autre échelle, et comprend seulement

les résultats relatifs aux faibles différences de potentiel. Au début,

la courbe est rectiligne; le quotient de l'intensité du courant par la

différence de potentiel est constant pour les tensions faibles, et

représente la conductance initiale entre les plateaux.

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

On peut donc distinguer deux constantes importantes caractéristiques du

phénomène observé: 1º la _conductance initiale_ pour différences de

potentiel faibles; 2º le _courant limite_ pour différences de potentiel

fortes. C'est le courant limite qui a été adopté comme mesure de la

radioactivité.

En plus de la différence de potentiel que l'on établit entre les

plateaux, il existe entre ces derniers une force électromotrice de

contact, et ces deux causes de courant ajoutent leurs effets; c'est

pourquoi la valeur absolue de l'intensité du courant change avec le

signe de la différence de potentiel extérieure. Toutefois, pour des

différences de potentiel notables, l'effet de la force électromotrice de

contact est négligeable, et l'intensité du courant est alors la même,

quel que soit le sens du champ entre les plateaux.

L'étude de la conductibilité de l'air et d'autres gaz soumis à l'action

des rayons de Becquerel a été faite par plusieurs physiciens[15]. Une

étude très complète du sujet a été publiée par M. Rutherford[16].

[15] BECQUEREL, _Comptes rendus_, t. CXXIV, p. 800, 1897.--KELWIN,

BEATTIE et SMOLAN, _Nature_, t. LVI, 1897.--BEATTIE et SMOLUCHOWSKI,

_Phil. Mag._, t. XLIII, p. 418.

[16] RUTHERFORD, _Phil. Mag._, janvier, 1899.

Les lois de la conductibilité produite dans les gaz par les rayons de

Becquerel sont les mêmes que celles trouvées avec les rayons Röntgen. Le

mécanisme du phénomène paraît être le même dans les deux cas. La théorie

de l'ionisation des gaz par l'effet des rayons Röntgen ou Becquerel rend

très bien compte des faits observés. Cette théorie ne sera pas exposée

ici. Je rappellerai seulement les résultats auxquels elle conduit:

1º Le nombre d'ions produits par seconde dans le gaz est considéré comme

proportionnel à l'énergie du rayonnement absorbé par le gaz;

2º Pour obtenir le courant limite relatif à un rayonnement donné, il

faut, d'une part, faire absorber intégralement ce rayonnement par le

gaz, en employant une masse absorbante suffisante; d'autre part, il faut

utiliser pour la production du courant tous les ions créés, en

établissant un champ électrique assez fort pour que le nombre des ions

qui se recombinent devienne une fraction insignifiante du nombre total

des ions produits dans le même temps, qui sont presque tous entraînés

par le courant et amenés aux électrodes. Le champ électrique moyen

nécessaire pour obtenir ce résultat est d'autant plus élevé que

l'ionisation est plus forte.

D'après des recherches récentes de M. Townsend, le phénomène est plus

complexe quand la pression du gaz est faible. Le courant semble d'abord

tendre vers une valeur limite constante quand la différence de potentiel

augmente; mais, à partir d'une certaine différence de potentiel, le

courant recommence à croître avec le champ, et cela avec une rapidité

très grande. M. Townsend admet que cet accroissement est dû à une

ionisation nouvelle produite par les ions eux-mêmes quand ceux-ci, sous

l'action du champ électrique, prennent une vitesse suffisante pour

qu'une molécule du gaz, rencontrée par un de ces projectiles, se trouve

brisée et divisée en ses ions constituants. Un champ électrique intense

et une pression faible favorisent cette ionisation par les ions déjà

présents, et, aussitôt que celle-ci commence à se produire, l'intensité

du courant croît constamment avec le champ moyen entre les plateaux[17].

Le courant limite ne saurait donc être obtenu qu'avec des causes

ionisantes, dont l'intensité ne dépasse pas une certaine valeur, de

telle façon que la saturation corresponde à des champs pour lesquels

l'ionisation par choc des ions ne peut encore avoir lieu. Cette

condition se trouvait réalisée dans mes expériences.

[17] TOWNSEND, _Phil. Mag._, 1901, 6e série, t. I, p. 198.

L'ordre de grandeur des courants de saturation que l'on obtient avec les

composés d'urane est de 10^{-11} ampères pour un condensateur dont les

plateaux ont 8cm de diamètre et sont distants de 3cm. Les composés de

thorium donnent lieu à des courants du même ordre de grandeur, et

l'activité des oxydes d'uranium et de thorium est très analogue.

_Radioactivité des composés d'uranium et de thorium._--Voici les nombres

que j'ai obtenus avec divers composés d'urane; je désigne par _i_

l'intensité du courant en ampères:

_i_ × 10^{11}.

Uranium métallique (contenant un peu

de carbone) 2,3

Oxyde d'urane noir U_2 O_5 2,6

Oxyde d'urane vert U_3 O_4 1,8

Acide uranique hydraté 0,6

Uranate de sodium 1,2

Uranate de potassium 1,2

Uranate d'ammonium 1,3

Sulfate uraneux 0,7

Sulfate d'uranyle et de potassium 0,7

Azotate d'uranyle 0,7

Phosphate de cuivre et d'uranyle 0,9

Oxysulfure d'urane 1,2

L'épaisseur de la couche du composé d'urane employé a peu d'influence,

pourvu que la couche soit continue. Voici quelques expériences à ce

sujet:

Épaisseur

de la couche. _i_ × 10^{11}.

mm

Oxyde d'urane 0,5 2,7

» 3,0 3,0

Uranate d'ammonium 0,5 1,3

» 3,0 1,4

On peut conclure de là, que l'absorption des rayons uraniques par la

matière qui les émet est très forte, puisque les rayons venant des

couches profondes ne peuvent pas produire d'effet notable.

Les nombres que j'ai obtenus avec les composés de thorium[18] m'ont

permis de constater:

1º Que l'épaisseur de la couche employée a une action considérable,

surtout avec l'oxyde;

2º Que le phénomène n'est régulier que si l'on emploie une couche active

mince (0mm,25 par exemple). Au contraire, quand on emploie une couche de

matière épaisse (6mm), on obtient des nombres oscillant entre des

limites étendues, surtout dans le cas de l'oxyde:

Épaisseur

de la couche. _i_ × 10^{11}.

mm

Oxyde de thorium 0,25 2,2

» 0,5 2,5

» 2,5 4,7

» 3,0 5,5 en moyenne

» 6,0 5,5 »

Sulfate de thorium 0,25 0,8

Il y a dans la nature du phénomène une cause d'irrégularités qui

n'existe pas dans le cas des composés d'urane. Les nombres obtenus pour

une couche d'oxyde de 6mm d'épaisseur variaient entre 3,7 et 7,3.

[18] Mme CURIE, _Comptes rendus_, avril 1898.

Les expériences que j'ai faites sur l'absorption des rayons uraniques et

thoriques ont montré que les rayons thoriques sont plus pénétrants que

les rayons uraniques et que les rayons émis par l'oxyde de thorium en

couche épaisse sont plus pénétrants que ceux qu'il émet en couche mince.

Voici, par exemple, les nombres qui indiquent la fraction du

rayonnement que transmet une lame d'aluminium dont l'épaisseur est

0mm,01:

Fraction

du rayonnement

transmise

Substance rayonnante. par la lame.

Uranium 0,18

Oxyde d'urane U_2 O_5 0,20

Uranate d'ammonium 0,20

Phosphate d'urane et de cuivre 0,21

mm

Oxyde de thorium sous épaisseur. 0,25 0,38

» » 0,5 0,47

» » 3,0 0,70

» » 6,0 0,70

Sulfate de thorium 0,25 0,38

Avec les composés d'urane, l'absorption est la même quel que soit le

composé employé, ce qui porte à croire que les rayons émis par les

divers composés sont de même nature.

Les particularités de la radiation thorique ont été l'objet de

publications très complètes. M. Owens[19] a montré que la constance du

courant n'est obtenue qu'au bout d'un temps assez long en appareil clos,

et que l'intensité du courant est fortement réduite par l'action d'un

courant d'air (ce qui n'a pas lieu pour les composés d'uranium). M.

Rutherford a fait des expériences analogues et les a interprétées en

admettant que le thorium et ses composés émettent non seulement des

rayons de Becquerel, mais encore une _émanation,_ constituée par des

particules extrêmement ténues, qui restent radioactives pendant quelque

temps après leur émission et peuvent être entraînées par un courant

d'air[20].

[19] OWENS, _Phil. Mag._, octobre 1899.

[20] RUTHERFORD, _Phil. Mag._, janvier 1900.

Les caractères de la radiation thorique qui sont relatifs à l'influence

de l'épaisseur de la couche employée et à l'action des courants d'air

ont une liaison étroite avec le phénomène de la _radioactivité induite

et de sa propagation de proche en proche_. Ce phénomène a été observé

pour la première fois avec le radium et sera décrit plus loin.

La radioactivité des composés d'uranium et de thorium se présente comme

une _propriété atomique_. M. Becquerel avait déjà observé que tous les

composés d'uranium sont actifs et avait conclu que leur activité était

due à la présence de l'élément uranium; il a montré également que

l'uranium était plus actif que ses sels[21]. J'ai étudié à ce point de

vue les composés de l'uranium et du thorium et j'ai fait un grand nombre

de mesures de leur activité dans diverses conditions. Il résulte de

l'ensemble de ces mesures que la radioactivité de ces substances est

bien effectivement une propriété atomique. Elle semble ici liée à la

présence des atomes des deux éléments considérés et n'est détruite ni

par les changements d'état physique ni par les transformations

chimiques. Les combinaisons chimiques et les mélanges contenant de

l'uranium ou du thorium sont d'autant plus actifs qu'ils contiennent une

plus forte proportion de ces métaux, toute matière inactive agissant à

la fois comme matière inerte et matière absorbant le rayonnement.

[21] BECQUEREL, _Comptes rendus_, t. CXXII, p. 1086.

_La radioactivité atomique est-elle un phénomène général?_--Comme il a

été dit plus haut, j'ai cherché si d'autres substances que les composés

d'uranium et de thorium étaient radioactives. J'ai entrepris cette

recherche dans l'idée qu'il était fort peu probable que la

radioactivité, considérée comme propriété atomique, appartînt à une

certaine espèce de matière, à l'exclusion de toute autre. Les mesures

que j'ai faites me permettent de dire que pour les éléments chimiques

actuellement considérés comme tels, y compris les plus rares et les plus

hypothétiques, les composés étudiés par moi ont été toujours au moins

100 fois moins actifs dans mon appareil que l'uranium métallique. Dans

le cas des éléments répandus, j'ai étudié plusieurs composés; dans le

cas des corps rares, j'ai étudié les composés que j'ai pu me procurer.

Voici la liste des substances qui ont fait partie de mon étude sous

forme d'élément ou de combinaison:

1º Tous les métaux ou métalloïdes que l'on trouve facilement et

quelques-uns, plus rares, produits purs, provenant de la collection de

M. Etard, à l'École de Physique et de Chimie industrielles de la Ville

de Paris;

2º Les corps rares suivants: gallium, germanium, néodyme, praséodyme,

niobium, scandium, gadolinium, erbium, samarium et rubidium

(échantillons prêtés par M. Demarçay); yttrium, ytterbium avec nouvel

erbium [échantillons prêtés par M. Urbain[22]];

[22] Je suis très reconnaissante aux savants cités plus haut, auxquels

je dois des échantillons qui ont servi pour mon étude. Je remercie

également M. Moissan qui a bien voulu donner pour cette étude de

l'uranium métallique.

3º Un grand nombre de roches et de minéraux.

Dans les limites de sensibilité de mon appareil je n'ai pas trouvé de

substance simple autre que l'uranium et le thorium, qui soit douée de

radioactivité atomique. Il convient toutefois de dire quelques mots sur

ce qui est relatif au phosphore. Le phosphore blanc humide, placé entre

les plateaux du condensateur, rend conducteur l'air entre les

plateaux[23]. Toutefois, je ne considère pas ce corps comme radioactif à

la façon de l'uranium et du thorium. Le phosphore, en effet, dans ces

conditions, s'oxyde et émet des rayons lumineux, tandis que les composés

d'uranium et de thorium sont radioactifs sans éprouver aucune

modification chimique appréciable par les moyens connus. De plus, le

phosphore n'est actif ni à l'état de phosphore rouge, ni à l'état de

combinaison.

[23] ELSTER et GEITEL, _Wied. Ann._, 1890.

Dans un travail récent, M. Bloch vient de montrer que le phosphore, en

s'oxydant en présence de l'air, donne naissance à des ions très peu

mobiles qui rendent l'air conducteur et provoquent la condensation de la

vapeur d'eau[24].

[24] BLOCH, _Société de Physique_, 6 février 1903.

Certains travaux récents conduiraient à admettre que la radioactivité

appartient à toutes les substances à un degré extrêmement faible[25].

L'identité de ces phénomènes très faibles avec les phénomènes de la

radioactivité atomique ne peut encore être considérée comme établie.

[25] MAC LENNAN et BURTON, _Phil. Mag._, juin 1903.--STRUTT, _Phil.

Mag._, juin 1903.--LESTER COOKE, _Phil. Mag._, octobre 1903.

L'uranium et le thorium sont les deux éléments qui possèdent les plus

forts poids atomiques (240 et 232); ils se rencontrent fréquemment dans

les mêmes minéraux.

_Minéraux radioactifs._--J'ai examiné dans mon appareil plusieurs

minéraux[26]; certains d'entre eux se sont montrés actifs, entre autres

la pechblende, la chalcolite, l'autunite, la monazite, la thorite,

l'orangite, la fergusonite, la clévéite, etc. Voici un Tableau qui donne

en ampères l'intensité _i_ du courant obtenu avec l'uranium métallique

et avec divers minéraux.

_i_ × 10^{11}.

Uranium 2,3

Pechblende de Johanngeorgenstadt 8,3

» de Joachimsthal 7,0

Pechblende de Pzibran 6,5

» de Cornwallis 1,6

Clévéite 1,4

Chalcolite 5,2

Autunite 2,7

{ 0,1

{ 0,3

Thorites diverses { 0,7

{ 1,3

{ 1,4

Orangite 2,0

Monazite 0,5

Xenotime 0,03

Aeschynite 0,7

Fergusonite, 2 échantillons { 0,4

{ 0,1

Samarskite 1,1

Niobite, 2 échantillons { 0,1

{ 0,3

Tantalite 0,02

Carnotite[27] 6,2

[26] Plusieurs échantillons de minéraux de la collection du Muséum ont

été obligeamment mis à ma disposition par M. Lacroix.

[27] La carnotite est un minerai de vanadate d'urane récemment

découvert par Friedel et Cumenge.

Le courant obtenu avec l'orangite (minerai d'oxyde de thorium) variait

beaucoup avec l'épaisseur de la couche employée. En augmentant cette

épaisseur depuis 0mm,25 à 6mm, on faisait croître le courant de 1,8 à

2,3.

Tous les minéraux qui se montrent radioactifs contiennent de l'uranium

ou du thorium; leur activité n'a donc rien d'étonnant, mais l'intensité

du phénomène pour certains minéraux est inattendue. Ainsi, on trouve des

pechblendes (minerais d'oxyde d'urane) qui sont 4 fois plus actives que

l'uranium métallique. La chalcolite (phosphate de cuivre et d'urane

cristallisé) est 2 fois plus active que l'uranium. L'autunite (phosphate

d'urane et de chaux) est aussi active que l'uranium. Ces faits étaient

en désaccord avec les considérations précédentes, d'après lesquelles

aucun minéral n'aurait dû se montrer plus actif que l'uranium ou le

thorium.

Pour éclaircir ce point, j'ai préparé de la chalcolite artificielle par

le procédé de Debray, en partant de produits purs. Ce procédé consiste à

mélanger une dissolution d'azotate d'uranyle avec une dissolution de

phosphate de cuivre dans l'acide phosphorique, et à chauffer vers 50° ou

60°. Au bout de quelque temps, des cristaux de chalcolite se forment

dans la liqueur[28]. La chalcolite ainsi obtenue possède une activité

tout à fait normale, étant donnée sa composition; elle est deux fois et

demie moins active que l'uranium.

[28] DEBRAY, _Ann. de Chim. et de Phys._, 3e série, t. LXI, p. 445

Il devenait dès lors très probable que si la pechblende, la chalcolite,

l'autunite ont une activité si forte, c'est que ces substances

renferment en petite quantité une matière fortement radioactive,

différente de l'uranium, du thorium et des corps simples actuellement

connus. J'ai pensé que, s'il en était effectivement ainsi, je pouvais

espérer extraire cette substance du minerai par les procédés ordinaires

de l'analyse chimique.

CHAPITRE II.

LES NOUVELLES SUBSTANCES RADIOACTIVES.

_Méthode de recherches._--Les résultats de l'étude des minéraux

radioactifs, énoncés dans le Chapitre précédent, nous ont engagés, M.

Curie et moi, à chercher à extraire de la pechblende une nouvelle

substance radioactive. Notre méthode de recherches ne pouvait être basée

que sur la radioactivité, puisque nous ne connaissions aucun autre

caractère de la substance hypothétique. Voici comment on peut se servir

de la radioactivité pour une recherche de ce genre. On mesure la

radioactivité d'un produit, on effectue sur ce produit une séparation

chimique; on mesure la radioactivité de tous les produits obtenus, et

l'on se rend compte si la substance radioactive est restée intégralement

avec l'un d'eux, ou bien si elle s'est partagée entre eux et dans quelle

proportion. On a ainsi une indication qui peut être comparée, en une

certaine mesure, à celle que pourrait fournir l'analyse spectrale. Pour

avoir des nombres comparables, il faut mesurer l'activité des substances

à l'état solide et bien desséchées.

_Polonium, radium, actinium._--L'analyse de la pechblende, avec le

concours de la méthode qui vient d'être exposée, nous a conduits à

établir l'existence, dans ce minéral, de deux substances fortement

radioactives, chimiquement différentes: le _polonium_, trouvé par nous,

et le _radium_, que nous avons découvert en collaboration avec M.

Bémont[29].

[29] P. CURIE et Mme CURIE, _Comptes rendus_, juillet 1898.--P. CURIE,

Mme CURIE et G. BÉMONT, _Comptes rendus_, décembre 1898.

Le _polonium_ est une substance voisine du bismuth au point de vue

analytique et l'accompagnant dans les séparations. On obtient du bismuth

de plus en plus riche en polonium par l'un des procédés de

fractionnement suivants:

1º Sublimation des sulfures dans le vide; le sulfure actif est beaucoup

plus volatil que le sulfure de bismuth.

2º Précipitation des solutions azotiques par l'eau; le sous-nitrate

précipité est beaucoup plus actif que le sel qui reste dissous.

3º Précipitation par l'hydrogène sulfuré d'une solution chlorhydrique

extrêmement acide; les sulfures précipités sont considérablement plus

actifs que le sel qui reste dissous.

Le _radium_ est une substance qui accompagne le baryum retiré de la

pechblende; il suit le baryum dans ses réactions et s'en sépare par

différence de solubilité des chlorures dans l'eau, l'eau alcoolisée ou

l'eau additionnée d'acide chlorhydrique. Nous effectuons la séparation

des chlorures de baryum et de radium, en soumettant leur mélange à une

cristallisation fractionnée, le chlorure de radium étant moins soluble

que celui de baryum.

Une troisième substance fortement radioactive a été caractérisée dans la

pechblende par M. Debierne, qui lui a donné le nom d'_actinium_[30].

L'actinium accompagne certains corps du groupe du fer contenus dans la

pechblende; il semble surtout voisin du thorium dont il n'a pu encore

être séparé. L'extraction de l'actinium de la pechblende est une

opération très pénible, les séparations étant généralement incomplètes.

[30] DEBIERNE, _Comptes rendus_, octobre 1899 et avril 1900.

Toutes les trois substances radioactives nouvelles se trouvent dans la

pechblende en quantité absolument infinitésimale. Pour les obtenir à

l'état concentré, nous avons été obligés d'entreprendre le traitement de

plusieurs tonnes de résidus de minerai d'urane. Le gros traitement se

fait dans une usine; il est suivi de tout un travail de purification et

de concentration. Nous arrivons ainsi à extraire de ces milliers de

kilogrammes de matière première quelques décigrammes de produits qui

sont prodigieusement actifs par rapport au minerai dont ils proviennent.

Il est bien évident que l'ensemble de ce travail est long, pénible et

coûteux[31].

[31] Nous avons de nombreuses obligations envers tous ceux qui nous

sont venus en aide dans ce travail. Nous remercions bien sincèrement

MM. Mascart et Michel Lévy pour leur appui bienveillant. Grâce à

l'intervention bienveillante de M. le professeur Suess, le

gouvernement autrichien a mis gracieusement à notre disposition la

première tonne de résidu traitée (provenant de l'usine de l'État, à

Joachimsthal, en Bohème). L'Académie des Sciences de Paris, la Société

d'Encouragement pour l'Industrie nationale, un donateur anonyme, nous

ont fourni le moyen de traiter une certaine quantité de produit. Notre

ami, M. Debierne, a organisé le traitement du minerai, qui a été

effectué dans l'usine de la Société centrale de Produits chimiques.

Cette Société a consenti à effectuer le traitement sans y chercher de

bénéfice. A tous nous adressons nos remerciments bien sincères.

Plus récemment, l'Institut de France a mis à notre disposition une

somme de 20000fr pour l'extraction des matières radioactives. Grâce à

cette somme, nous avons pu mettre en train le traitement de 5t de

minerai.

D'autres substances radioactives nouvelles ont encore été signalées à la

suite de notre travail. M. Giesel, d'une part, MM. Hoffmann et Strauss,

d'autre part, ont annoncé l'existence probable d'une substance

radioactive voisine du plomb par ses propriétés chimiques. On ne possède

encore que peu de renseignements sur cette substance[32].

[32] GIESEL, _Ber. deutsch. chem. Gesell._, t. XXXIV, 1901, p.

3775.--HOFFMANN et STRAUSS, _Ber. deutsch. chem. Gesell._, t. XXXIII,

1900, p. 3126.

De toutes les substances radioactives nouvelles, le radium est, jusqu'à

présent, la seule qui ait été isolée à l'état de sel pur.

_Spectre du radium._--Il était de première importance de contrôler, par

tous les moyens possibles, l'hypothèse, faite dans ce travail, de

l'existence d'éléments nouveaux radioactifs. L'analyse spectrale est

venue, dans le cas du radium, confirmer d'une façon complète cette

hypothèse.

M. Demarçay a bien voulu se charger de l'examen des substances

radioactives nouvelles, par les procédés rigoureux qu'il emploie dans

l'étude des spectres d'étincelle photographiés.

Le concours d'un savant aussi compétent a été pour nous un grand

bienfait, et nous lui gardons une reconnaissance profonde d'avoir

consenti à faire ce travail. Les résultats de l'analyse spectrale sont

venus nous apporter la certitude, alors que nous étions encore dans le

doute sur l'interprétation des résultats de nos recherches[33].

[33] Tout récemment, nous avons eu la douleur de voir mourir ce savant

si distingué, alors qu'il poursuivait ses belles recherches sur les

terres rares et sur la spectroscopie, par des méthodes dont on ne

saurait trop admirer la perfection et la précision. Nous conservons un

souvenir ému de la parfaite obligeance avec laquelle il avait consenti

à prendre part à notre travail.

Les premiers échantillons de chlorure de baryum radifère médiocrement

actif, examinés par Demarçay, lui montrèrent, en même temps que les

raies du baryum, une raie nouvelle d'intensité notable et de longueur

d'onde λ = 381μμ,47 dans le spectre ultra-violet. Avec des produits plus

actifs, préparés ensuite, Demarçay vit la raie 381μμ,47 se renforcer; en

même temps d'autres raies nouvelles apparurent, et dans le spectre les

raies nouvelles et les raies du baryum avaient des intensités

comparables. Une nouvelle concentration a fourni un produit, pour

lequel le nouveau spectre domine, et les trois plus fortes raies du

baryum, seules visibles, indiquent seulement la présence de ce métal à

l'état d'impureté. Ce produit peut être considéré comme du chlorure de

radium à peu près pur. Enfin j'ai pu, par une nouvelle purification,

obtenir un chlorure extrêmement pur, dans le spectre duquel les deux

raies dominantes du baryum sont à peine visibles.

Voici, d'après Demarçay[34], la liste des raies principales du radium

pour la portion du spectre comprise entre λ = 500,0 et λ = 350,0

millièmes de micron (μμ). L'intensité de chaque raie est indiquée par un

nombre, la plus forte raie étant marquée 16.

λ. Intensité. λ. Intensité.

482,63 10 453,35 9

472,69 5 443,61 8

469,98 3 434,06 12

469,21 7 381,47 16

468,30 14 364,96 12

464,19 4

[34] DEMARÇAY, _Comptes rendus_, décembre 1898, novembre 1899 et

juillet 1900.

Toutes les raies sont nettes et étroites, les trois raies 381,47, 468,30

et 434,06 sont fortes; elles atteignent l'égalité avec les raies les

plus intenses actuellement connues. On aperçoit également dans le

spectre deux bandes nébuleuses fortes. La première, symétrique, s'étend

de 463,10 à 462,19 avec maximum à 462,75. La deuxième, plus forte, est

dégradée vers l'ultra-violet; elle commence brusquement à 446,37, passe

par un maximum à 445,52; la région du maximum s'étend jusqu'à 445,34,

puis une bande nébuleuse, graduellement dégradée, s'étend jusque vers

439.

Dans la partie la moins réfrangible non photographiée du spectre

d'étincelle, la seule raie notable est la raie 566,5 (environ), bien

plus faible cependant que 482,63.

L'aspect général du spectre est celui des métaux alcalino-terreux; on

sait que ces métaux ont des spectres de raies fortes avec quelques

bandes nébuleuses.

D'après Demarçay, le radium peut figurer parmi les corps ayant la

réaction spectrale la plus sensible. J'ai, d'ailleurs, pu conclure,

d'après mon travail de concentration, que, dans le premier échantillon

examiné qui montrait nettement la raie 381,47, la proportion de radium

devait être très faible (peut-être de 0,02 pour 100). Cependant, il faut

une activité 50 fois plus grande que celle de l'uranium métallique pour

apercevoir nettement la raie principale du radium dans les spectres

photographiés. Avec un électromètre sensible, on peut déceler la

radioactivité d'un produit quand elle n'est que 1/100 de celle de

l'uranium métallique. On voit que, pour déceler la présence du radium,

la radioactivité est un caractère plusieurs milliers de fois plus

sensible que la réaction spectrale.

Le bismuth à polonium très actif et le thorium à actinium très actif,

examinés par Demarçay, n'ont encore respectivement donné que les raies

du bismuth et du thorium.

Dans une publication récente, M. Giesel[35], qui s'est occupé de la

préparation du radium, annonce que le bromure de radium donne lieu à une

coloration carmin de la flamme. Le spectre de flamme du radium contient

deux belles bandes rouges, une raie dans le bleu vert et deux lignes

faibles dans le violet.

[35] GIESEL, _Phys. Zeitschrift_, 15 septembre 1902.

_Extraction des substances radioactives nouvelles._--La première partie

de l'opération consiste à extraire des minerais d'urane le baryum

radifère, le bismuth polonifère et les terres rares contenant

l'actinium. Ces trois premiers produits ayant été obtenus, on cherche,

pour chacun d'eux, à isoler la substance radioactive nouvelle. Cette

deuxième partie du traitement se fait par une méthode de fractionnement.

On sait qu'il est difficile de trouver un moyen de séparation très

parfait entre des éléments très voisins; les méthodes de fractionnement

sont donc tout indiquées. D'ailleurs, quand un élément se trouve mélangé

à un autre à l'état de trace, on ne peut appliquer au mélange une

méthode de séparation parfaite, même en admettant que l'on en connaisse

une; on risquerait, en effet, de perdre la trace de matière qui aurait

pu être séparée dans l'opération.

Je me suis occupée spécialement du travail ayant pour but l'isolement du

radium et du polonium. Après un travail de quelques années, je n'ai

encore réussi que pour le premier de ces corps.

La pechblende étant un minerai coûteux, nous avons renoncé à en traiter

de grandes quantités. En Europe, l'extraction de ce minerai se fait dans

la mine de Joachimsthal, en Bohême. Le minerai broyé est grillé avec du

carbonate de soude, et la matière résultant de ce traitement est

lessivée d'abord à l'eau chaude, puis à l'acide sulfurique étendu. La

solution contient l'uranium qui donne à la pechblende sa valeur. Le

résidu insoluble est rejeté.

Ce résidu contient des substances radioactives; son activité est 4 fois

et demie plus grande que celle de l'uranium métallique. Le gouvernement

autrichien, auquel appartient la mine, nous a gracieusement donné une

tonne de ce résidu pour nos recherches, et a autorisé la mine à nous

fournir plusieurs autres tonnes de cette matière.

Il n'était guère facile de faire le premier traitement du résidu à

l'usine par les mêmes procédés qu'au laboratoire. M. Debierne a bien

voulu étudier cette question et organiser le traitement dans l'usine. Le

point le plus important de la méthode qu'il a indiquée consiste à

obtenir la transformation des sulfates en carbonates par l'ébullition de

la matière avec une dissolution concentrée de carbonate de soude. Ce

procédé permet d'éviter la fusion avec le carbonate de soude.

Le résidu contient principalement des sulfates de plomb et de chaux, de

la silice, de l'alumine et de l'oxyde de fer. On y trouve, en outre, en

quantité plus ou moins grande, presque tous les métaux (cuivre, bismuth,

zinc, cobalt, manganèse, nickel, vanadium, antimoine, thallium, terres

rares, niobium, tantale, arsenic, baryum, etc.). Le radium se trouve,

dans ce mélange, à l'état de sulfate et en constitue le sulfate le moins

soluble. Pour le mettre en dissolution, il faut éliminer autant que

possible l'acide sulfurique. Pour cela, on commence par traiter le

résidu par une solution concentrée et bouillante de soude ordinaire.

L'acide sulfurique combiné au plomb, à l'alumine, à la chaux, passe, en

grande partie, en dissolution à l'état de sulfate de soude que l'on

enlève par des lavages à l'eau. La dissolution alcaline enlève en même

temps du plomb, de la silice, de l'alumine. La portion insoluble lavée à

l'eau est attaquée par l'acide chlorhydrique ordinaire. Cette opération

désagrège complètement la matière et en dissout une grande partie. De

cette dissolution on peut retirer le polonium et l'actinium: le premier

est précipité par l'hydrogène sulfuré, le second se trouve dans les

hydrates précipités par l'ammoniaque dans la dissolution séparée des

sulfures et peroxydée. Quant au radium, il reste dans la portion

insoluble. Cette portion est lavée à l'eau, puis traitée par une

dissolution concentrée et bouillante de carbonate de soude. S'il ne

restait plus que peu de sulfates non attaqués, cette opération a pour

effet de transformer complètement les sulfates de baryum et de radium en

carbonates. On lave alors la matière très complètement à l'eau, puis on

l'attaque par l'acide chlorhydrique étendu exempt d'acide sulfurique. La

dissolution contient le radium, ainsi que du polonium et de l'actinium.

On la filtre et on la précipite par l'acide sulfurique. On obtient ainsi

des sulfates bruts de baryum radifère contenant aussi de la chaux, du

plomb, du fer et ayant aussi entraîné un peu d'actinium. La dissolution

contient encore un peu d'actinium et de polonium qui peuvent en être

retirés comme de la première dissolution chlorhydrique.

On retire d'une tonne de résidu 10kg à 20kg de sulfates bruts, dont

l'activité est de 30 à 60 fois plus grande que celle de l'uranium

métallique. On procède à leur purification. Pour cela, on les fait

bouillir avec du carbonate de soude et on les transforme en chlorures.

La dissolution est traitée par l'hydrogène sulfuré, ce qui donne une

petite quantité de sulfures actifs contenant du polonium. On filtre la

dissolution, on la peroxyde par l'action du chlore et on la précipite

par de l'ammoniaque pure.

Les oxydes et hydrates précipités sont très actifs, et l'activité est

due à l'actinium. La dissolution filtrée est précipitée par le carbonate

de soude. Les carbonates alcalino-terreux précipités sont lavés et

transformés en chlorures.

Recherches sur les substances radioactives · 第 1 / 10 段