c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens,
bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions
convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était
parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu
parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le
samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième,
voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne
pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne
réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus
l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai,
et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle
n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le
même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes
blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard.
J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je
n'en connais pas de meilleure.
XI
LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.
Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les
soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord,
ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont
envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les
rues qui aboutissent à une porte, et surtout la _digue_, vaste place
à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et
vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de
fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries
sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes
les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des
barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez
le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie,
chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire,
l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants
des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan.
L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend
le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre
prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade
que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres
jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville
semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la
magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier
chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une
cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce
sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à
beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées
ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à
la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les
lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est
remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues
lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans
celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se
frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.
Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de
petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des
toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce
que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette
heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut
ni ne peut plus reprendre son fromage. Il _doit_ le vendre de même
que les marchands de première main _doivent_ l'acheter. Faire le plus
haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement
stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend
excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle
se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme
si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées
qu'il faut du sang versé.--Puis viennent les porteurs de fromage avec
leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans
leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit
être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.
C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du
nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre
les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester
tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir
si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage.
Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le
dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a
été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et
les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la
kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme
aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup
d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse
1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse
sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par
tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de
paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre,
et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux,
et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années;
et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration
sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables
farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,--à
cause de la brièveté du temps,--épargnées par le propriétaire foncier,
pour valider ses comptes.
Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu
ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire
d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les
yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous
les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de
tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent,
est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est
fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun
avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les
porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La
culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les
confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers,
fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns
qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur
écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan
m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous
connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet
en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon,
pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de
vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau
entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la
soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les
yeux ou vers la nuque.--Il y a dix à parier contre un que le vieux est
un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide,
soupçonneux.
Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la
Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand
de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives
que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds:
il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière?
Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce
un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il
honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il
aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse
de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines,
et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux?
Il va régulièrement à l'église.
Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant,
dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans
que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres
domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son
cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune
pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il
va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante
de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée,
et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement
le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas
pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur
Greffer des pommiers, cueillir des poires,
Faire la moisson et le foin,
Entasser dans la grange les fruits des champs,
Presser les pis, tondre les moutons,
et bien d'autres choses encore!
XII
LA GARDE.
Le nom de la garde (_baker_) est une preuve évidente (bien que le
peuple dise _baakster_), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas
avoir d'accès aux _étoiles_ (_ster_) pour faire connaître le titulaire
d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi _féminin_, et s'il ne
l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes
a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de
l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient
au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille
pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous
autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance,
nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je
n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer
quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas
d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il
_gardé_, monsieur? Un homme aurait-il pu vous _garder?_ Loin de là. Le
soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux
seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des
bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui
ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers
le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!--dont vous aviez besoin
au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de
ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort,
que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de
bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce
soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon
une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes
pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et
gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses
yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si
compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre
vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous
portiez encore bien moins des lunettes.
Le nom de _baker_ vient de _baken_, chauffer, choyer. Avoir eu une
_baker_, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé
et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur
jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode
laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige,
au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous
envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage
restaient seuls visibles,--et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour
faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient:
Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe
eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous
votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement
et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est
possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père.
Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps,
et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous:
les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment
plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous?
Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.
Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures
anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la
femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la
main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu.
Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère
encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme
elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né
était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait
mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous
sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un
étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec
tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami
de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a
récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance.
J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement
ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de
votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.
Puisque le moment arrive où vous direz:--O ma _Baakster_, dite _Baker!_
vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à
votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout
le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous
faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes
et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable.
Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et
vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de
médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous
donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans
toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a
toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance
envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai
la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs
gardes...
Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté
par un maître de gymnastique.
Ce morceau semble ne parler que des bonnes _bakers._
Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un
mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle
garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.
1840.
FIN DES TYPES HOLLANDAIS,
ÉPILOGUE
ET
DÉDICACE À UN AMI
PREMIÈRE ÉDITION.
Mon excellent ami!
Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y
manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le
monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel
ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais
contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme
je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien
renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes
attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui
me..., j'aurais pu dire,--ils devront _conspuer._ C'est un mot solennel
et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille
chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques.
Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été
mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et
comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de
fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour
cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable
maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire
dans le voisinage de ton nom?
Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des
heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades
et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où
un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos.
Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont
être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme
tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et
d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y
retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix.
Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades
doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de
nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.
Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont
deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret,
ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de
plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le
bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle _Jaap_
ou _Hildebrand?_
Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était
très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une
seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût
pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la _Camera obscura_,
et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre
avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant[1].
Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre
quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle.
Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose
d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui
ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus
naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés,
et demande pardon pour les fautes d'impression[2].
Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il
y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela
est-il possible?), _onverschilligst_ (le plus indifférent), au lieu
de _onbillykst_ (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des
centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai
pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la
page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler
d'une paysanne _skalksche_ (rusée), que de dire une paysanne _geksche_
(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait _sckalks_, que; Elle
riait _mals_, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la
page 160, regarder _schalk._ Alors vint le compositeur, il secoua la
tête et mit _schalks._ J'intervins et me fâchai contre le compositeur,
j'enlevai l'_s_, et je mis à côté le _deleatur_; je reçus une épreuve,
j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main
se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je
n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de
mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit
devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à
cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens
écrivains.
Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page
101, il y a _bragt_ au lieu de _bracht._ Cela vient de la prétention
d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous
en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle
d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun.
Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux
autres: _Hanc veniam petimusque damusque vicissim._
Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre,
et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence
d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la
dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque
chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira
à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein
d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se
renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du
ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on
se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait,
et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans
affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!
J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais
il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la
dernière page, ce qui revient presque au même!
[Footnote 1: Voir cette citation dans l'introduction.]
[Footnote 2: Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se
plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de
commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion
toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les
diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse
j'ai craint que cela ne fût trop joli.]
DEUXIÈME ÉDITION
Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.
On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel
j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes
d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des
personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction
que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su
nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir
posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que,
dans ce bas monde, tant de _nurks_ et de _stastok_ exhibassent leurs
aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les
montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon
public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention
malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime
jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg,
ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits
tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos
propres changements.
Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que
je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au _Mouchoir
bigarré_ de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé
un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les
acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du
professeur Vrolyk, à propos d'_Une Ménagerie_ (bien que ce dernier
morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation,
sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.
Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au
public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant
d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait
étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre;
attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la
_Chambre obscure_, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la
dédicace de ce volume.
ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.