II

Après une promenade de trois heures, nous revînmes, lord William et moi,

à Ville-d'Avray mais nous ne fûmes point rejoints par Mérédith et madame

Babington.

Sans doute ils s'étaient attardés à boire de la limonade dans quelque

bouchon campagnard et, sans nous inquiéter de ces marcheurs intrépides,

lord William, qui soignait ses malaises de vieillard d'après des

procédés spéciaux, se fit servir un bitter.

Il pouvait bien être six heures et demie quand une sorte de guimbarde

pénétra jusque devant la terrasse.

Madame Marcelle en sauta avec une légèreté d'oiseau.

--Venez vite, me cria-t-elle, secourez ce pauvre Mérédith qui s'est

foulé le pied. Supprimé le train de minuit, beaux sires! Vous voilà

nos prisonniers jusqu'à demain où l'on avisera au moyen de transporter

Mérédith chez lui! Je vais faire préparer votre chambre, car vous

partagerez celle de Mérédith, docteur, la plus belle lady de France et

d'Angleterre ne pouvant vous offrir que ce qu'elle a.

Et madame Marcelle se précipita vers l'escalier.

Aidé des domestiques, je portai Mérédith sur le divan oriental à côté du

piano.

Il refusa d'aller plus loin prétendant que c'était bien assez de

souffrir sans s'ennuyer. On le monterait quand il serait l'heure de se

coucher, mais il entendait sinon dîner, du moins assister au repas.

J'obtins seulement de lui de visiter son pied. Il était peut-être un peu

gonflé par un excès de marche, mais je n'y vis rien d'inquiétant, rien

même qui décelât nettement la cause des douleurs dont il se plaignait.

--Ce n'est pas une foulure, affirmai-je, peut-être une crampe violente.

Les élèves d'Eton sont-ils devenus des demoiselles qu'ils se mettent à

la diète pour si peu de chose? Vous allez dîner, Mérédith, et, je le

souhaite, de bon appétit.

Madame Marcelle reparut au salon, à peine avais-je décidé Mérédith à

substituer à ses fines chaussures de grosses pantoufles de repos.

Elle paraissait fort gaie, milady, plus rieuse et plus taquine que

d'ordinaire, mais elle semblait à son habitude se soucier fort peu de

Mérédith.

Après le dîner, où lord William ne manqua pas de faire apporter du

Champagne pour boire à la guérison de son neveu, le rival de lord Elgin

s'endormit dans son fauteuil, tandis que madame Marcelle, au piano,

jouait des polonaises et des berceuses de Chopin, son maître favori.

Mérédith fumait silencieusement. Accoudé sur le Pleyel, je tournais les

feuillets, échangeant de temps en temps un mot avec la musicienne.

Sur les onze heures, lord William se réveilla et donna le signal de la

retraite.

Nous montâmes Mérédith au deuxième étage, éclairés par madame Marcelle

qui me recommanda, notre chambre n'ayant pas de sonnette, de frapper au

plancher si Mérédith avait besoin de quoi que ce fût.

--Ma chambre est immédiatement sous celle-ci et je préviendrai les

domestiques, car malheureusement, Jeanne, ma femme de chambre, qui

couche habituellement dans mon cabinet de toilette, est en congé jusqu'à

demain soir.

J'aidai Mérédith à se coucher, et, une fois les lumières éteintes, je ne

tardai pas à m'endormir.

Quand je m'éveillai, il faisait une nuit noire et sans lune.

Je frottai une allumette pour consulter ma montre.

Il était deux heures et quart.

J'allais souffler la bougie quand, n'entendant pas la respiration de

Mérédith, je tournai presque machinalement la tête vers son lit.

Le lit était vide.

«Voilà, pensai-je, qui m'explique cette foulure bizarre. Mon Mérédith

est un bon comédien et madame Marcelle, avec ses losanges de peau

d'orange qui m'ont tant intrigué, lui marquait tout simplement l'heure

du berger! Allez croire après cela à la vertu des tantes et au serment

des neveux: «Je n'aime pas ma tante, elle me déteste cordialement.» Il

n'y aurait pas besoin d'aller bien loin pour en avoir la preuve, si

j'avais comme le diable boiteux la faculté de décoiffer les maisons

de leurs toits et les chambres de leurs plafonds. Et, cependant, lord

William dort du sommeil du juste: c'est dans l'ordre. Mais aussi ce

vieillard de soixante-cinq ans avait bien besoin d'aller épouser une

femme de vingt ans... N'importe, si mon ami Mérédith allait donner cette

nuit un héritier à son oncle, il la trouverait sans doute mauvaise.

Docteur, mon ami, tous les hommes sont fous. Toi-même, tu bats la

breloque. N'es-tu pas dans ton lit pour dormir et non pour philosopher?

Eh bien! dors sans te préoccuper des vicissitudes de la vie d'autrui.

Mais ces beaux raisonnements ne me rendirent pas le sommeil et ce n'est

qu'au petit jour que je pus enfin dormir...

Le crime de Lord Arthur Savile · 第 26 / 31 题