C'était un soir à l'Épatant.
Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec
lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de
ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on
n'en voit guère.
Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours
entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:
--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez
fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a
bien des chances pour que vous me répondiez par la négative?
--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers
de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an
passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde
en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis
ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham.
«Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et
de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne
fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements.
Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences,
grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée,
magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon
cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa
géographie.
--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester
vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez
parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai
dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou
la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes,
et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de
Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.
De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste
railleur:
--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin
Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de
course.
--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du
soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si
je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du
cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs,
car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des
policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à
minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques
lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez,
mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les
_calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la
noche_.
--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir
en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la
Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne
serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que
l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus
amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle
ressemble fort à celle de l'Intimé.
Il dit fort posément ce dont on n'a que faire
Et court le grand galop quand il est à son fait,
Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère.
Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme
disait cet animal de Lippmann.
--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est
encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon
cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi
écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la
gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la
bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur
de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de
Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du
brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce
n'est qu'une anecdote.
Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon
existence.
Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.
J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour
l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce
devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus
volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce
Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé
jusqu'à monsieur de Cerneval.
J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un
personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que
l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire
à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la
paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous
plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en
compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il
vous en dégoisait une vraie fanfare.
J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en
quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des
souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry
ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est
singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au
suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de
ses historiettes.
Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui
aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi
je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé
la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus
réveillé.
Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière
à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old
Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son
geôlier de père.
J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William
Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par
an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous
forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.
La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du
grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce
rapprochement qui me charmait.
Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition,
qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon
immoralité.
Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc
éclat de rire.
--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The
Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste,
une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson
sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un
chirurgien connu de Nottingham.
Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné
pour ce que l'on appelle les droits personnels.
Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un
point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité
humaine ailleurs. Simple question de latitude.
Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au
fond la différence pour le guillotiné ou le pendu.
Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte
livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de
vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est
bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que
les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express
consentement du corps d'un pendu.
D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de
visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin
de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas
leur âme, mais leur guenille.
C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père.
Les cavaliers du brouillard de Old Bishop's étaient tout aussi pénétrés
que notre législation de ce sentiment de la dignité humaine. Ils
consentaient à être pendus parce qu'ils ne pouvaient faire autrement,
mais vendre leur corps au chirurgien, jamais, monsieur.
Ni or, ni banknotes, ni alléchantes promesses de «beuveries et franches
lippées», comme dit votre Rabelais, n'y firent rien: les seigneurs
cavaliers furent intraitables et notre chirurgien se retirait tout navré
de son insuccès, quand il songea à demander au père Dickson si Old
Bishop's ne contenait aucun condamné à mort.
--Nous en avons encore un, votre Honneur, mais ce n'est pas un
gentleman, celui-là!... C'est un failli fils du diable, reprit Dickson,
en se grattant l'oreille, comme un homme qui a quelque chose de
difficile à dire.
Vous savez, Loiselier, la jolie petite cage d'écureuil, cet amour de
moulin où les condamnés se livrent à tour de rôle à une si expressive
mimique, vous avez cru peut-être que c'était là un supplice du
moyen âge: pas du tout, mon cher. C'est une pénalité moderne, une
amélioration. Le supplice ancien était plus cruel; mais aussi en
ces temps reculés il n'y avait pas plus de télégraphistes _ad usum
principis_, que de pages d'opéra pour les financiers de votre genre.
L'estimable prisonnier de Old Bishop's attendait l'heure du bourreau.
Après son complet insuccès dans les autres cachots, le chirurgien fut
tout surpris de trouver dans le «failli fils du diable» un homme à qui
il ne répugnait nullement d'accepter trois guinées.
Un quart d'heure plus tard, il quittait la prison avec son parchemin
bien en règle.
Trois jours s'écoulèrent.
Le client du chirurgien faisait bombance.
La première guinée s'était fondue comme par enchantement.
Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous
forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du
prisonnier.
A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture,
sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable».
Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui
brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et
comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent
dès lors des rasades.
--Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient
ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra
supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair.
Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un
attendrissement d'ivrogne.
--Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte:
«sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je
connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc
du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes
cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai....
Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à
son habitude.
--Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe.
En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là
que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en
travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous
n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de
Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le
père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris
du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.