Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en
sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent
le sentier de Buenavista.
Au hasard il tira.
Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le
temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil,
le Navarrais ne sut point tirer.
La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs
descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux
brillants.
Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et
de la République.
La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey
neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées
à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des
mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses
de pierre du chaos de Mallorta.
Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque
mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa
faction.
--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont
fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que
tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des
bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!
Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière:
--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les
nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine
a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la
Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!
Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un
bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans
les nuages.
Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de
navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.
--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant
sa carabine.
Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la
kyrielle des blasphèmes.
Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de
sang que rendait le corps de la femme éventrée.
Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.
Martinez n'essaya pas de nier la querelle.
De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement
de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène.
--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée
d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins
Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en
s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de
vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi
confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton
_confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.
--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction...
Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle!
Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la
cervelle sur les deux cadavres.
--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi
Carlos n'aurait plus d'armée!