Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits
de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la
prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait
par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux
passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de
se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que
ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la
compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus,--notons
le détail:--n’a jamais lu Alcindor...
Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa
personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont
commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation:
--Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre
sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît?
--C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous
chanter, mademoiselle...
Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie.
Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin
plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé
de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!...
Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit
cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point?
Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la
peindre plus complaisamment.
Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne
rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière.
Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si
elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni
l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes
qui sont des pleurs de rage.
Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était
pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit
précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait
et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et,
s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des
poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre...
En vérité, ceci était à considérer.
Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de
faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait
pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être,
mais en somme pareil à la plupart des compliments.
Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature; et il va de soi que
l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes
devint thème à conversations et à papotages.
Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle; c’est qu’il
jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne
valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun
poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète
pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor.
Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances:
elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer
ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces
sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui
commençait lui-même à s’agiter.
Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne
surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A
son avis, Jacquette était encore une enfant; on lui devait faire plus de
plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui
donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par
exemple, jadis, la «Belle Zébutte».
On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille,
sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et
majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous
ses brevets.
Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre
la gouvernante--c’était dans l’ordre;--et si elle n’eût possédé encore
de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je
crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit
comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui
avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas; il pestait, et disait
tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements
nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que
de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait
envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille,
commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était
d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points.
Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et
il le voulait comme tel.
Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa
fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise,
dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en
large, faisant trembler les girandoles.
Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient
pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le
marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même
une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre
de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure
perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était
terminée; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la
terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui
conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre,
symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite
ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de
la Loire.
Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La
rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli
d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout.
Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant
l’avenir; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de
l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent,
qui semble absorber tout l’avenir.
Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un
quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son
temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon
amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de
la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là
ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un
laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille: d’une
part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt; de
l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles
et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires
que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des
déesses au bain; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre
silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse; et, lorsque l’atmosphère
était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore,
les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor...
Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y
tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre
des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se
portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain
jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui,
faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la
queue-leu-leu, sur le chemin de halage.
Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle
a vu Alcindor...
Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,...
à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau.
Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir; il lui a paru et plus haut et
plus beau aussi que tout le monde; et quand le bateau a passé devant
elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il
allait la perdre de vue.
Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi
imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre...
Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître; et il a
fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et
muet passage.
O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus
cruelle privation!...
Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit
obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de
Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête
exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château,
où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera
convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de
Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier
avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi
tous les autres hommes?
Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses
paroles même ne lui appartiennent plus; tout cela est féal et serf du
marquis et de la marquise de Chamarande; mais Jacquette pense qu’il y a
quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu: c’est
son cœur.
Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main
féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la
balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de
l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la
mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle,
l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre.
J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et
si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces
jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle
retient...