VIII

Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la

même volonté, jusqu’à l’entière extirpation du moindre désir

contraire, et un total assujettissement de son cœur?

Bossuet.

Qui nous avait trahis? Qui nous avait sauvés? Quel ange? Quel démon?

La prudence? la peur? la raison?

Non, d’abord--certainement j’étais dans le vrai en le pensant, en le

voyant,--la perfection d’Aimée, son terrible défaut de besoins.

Ainsi je ne portais pas la faute principale.

Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord aperçu en elle, et

redouté, qui s’était à nouveau fait sentir: «Elle peut tellement bien se

passer de moi!»

Notre crise de rire avait pu me faire croire un moment à

l’évanouissement de toute barrière entre nous. Mais sitôt que je m’étais

rapproché d’elle physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi

inexplicable qu’invincible. Oh! comme je m’étais senti frêle tout à coup

et léger contre elle! Même l’entrain, même la décision qui m’avaient

manqué, n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser cette

différence de densité entre nous.

J’avais effleuré son sein d’une main surprise, égarée, tremblante, mais

tout de suite il n’avait plus été qu’un lieu où m’abîmer, que le champ

de ma défaite; et c’était la joue contre lui, seulement, quand je

m’étais vu bien indiscutablement frustré, que j’avais osé endurer un

instant son indulgente chaleur.

J’étais venu sur Aimée comme une vague trop caressante. Et elle, même

pendant le temps où elle m’avait désiré peut-être, ou attendu, elle ne

s’était démunie de rien en ma faveur, elle ne s’était même pas atténuée

d’un soupir! Au terme de mon élan, je l’avais retrouvée plénière,

inattaquée.

Oui, c’était bien la rage toute seule qui eût pu, à la limite, la

transporter aux bras d’un amant; mais elle y fût arrivée encore intacte,

fermée, à déshabiller entièrement. Même entre les mains d’un plus

audacieux que moi, elle n’eût été qu’un cadeau brusque et insaisissable

comme l’esprit.

Ces yeux clos, ce visage détourné que j’avais eus sous moi un instant,

il m’avait été aussi impossible d’y lire la moindre abdication que ce

jour, si ancien déjà, où elle s’en était servie à la fois pour signifier

sa souffrance et pour décourager ma consolation.

Je n’avais fait naître, ni chanter, aucune plainte sur ses lèvres; moi

qui savais si bien déclencher son esprit, je n’avais pas su trouver le

secret de cette musique qui se fût élevée de son corps touché et

défaillant.

C’était bien à plus fort que moi que j’avais eu affaire, à plus seul en

tout cas, à plus hautement situé. Aimée, mon sang, ma vie, ma joie, mon

désespoir, ma haine, Aimée n’était rien au niveau de quoi je pusse me

hausser jamais durablement. A chaque fois que je m’approchais d’elle, en

quelque intention que ce fût, elle se retournait instinctivement vers sa

solitude et lui demandait secours; toujours elle remontait vers cet être

plus grand, plus comblé que son âme actuelle, vers cet ange affreux en

elle sur qui mes mains glissaient et dérapait mon étreinte.

* * * * *

Et pourtant étais-je bien sûr, dans mon échec, d’être, moi, sans

responsabilité? Cette force d’Aimée, qui m’avait repoussé, était-elle

bien en soi insurmontable? Pouvais-je la séparer de ma faiblesse? Les

effets de l’une étaient-ils vraiment à démêler des effets de l’autre?

Non,--j’étais bien obligé de le voir,--elles s’étaient combinées toutes

deux pour nous vaincre tous deux. De cet arrêt cruel qui frappait

d’inachèvement mon amour, je devais bien comprendre que je n’étais pas

l’auteur moins qu’Aimée.

Une lucidité désolante commença à pénétrer mon esprit. Je reconnaissais

une à une toutes les fautes que j’avais commises, je remontais jusqu’aux

malformations de mon caractère qui m’y avaient fait tomber.

Il y avait d’abord cette sincérité absurde à laquelle j’avais cédé

constamment comme à un vin trop persuasif. Et sans doute c’était bien à

elle que je devais notre intimité et ce qui s’était éveillé dans le cœur

d’Aimée d’affection pour moi; mais c’était elle aussi qui du même coup

avait posé, à l’une comme à l’autre, ces limites auxquelles je me

heurtais et me meurtrissais maintenant.

Je m’étais toujours approché d’Aimée avec toute mon âme, et pour la lui

livrer. Comment me fussé-je méfié? C’était si bon! Mon seul souci, en

l’abordant, était l’exactitude. Quelque sentiment qui me possédât, je ne

trouvais d’entrain et de facilité qu’à le lui décrire; en allant

chercher les siens, pour les lui éclairer, je lui apportais tous les

miens par surcroît, et définis, spécifiés, quantifiés avec le plus

religieux scrupule. La nuance les minait. Tant pis! Je m’appliquais à

rendre surtout leur nuance, leur degré.

Je me souvenais maintenant de scènes entre nous vraiment sublimes,

vraiment ridicules! Souvent, m’étant laissé entraîner à lui peindre mon

amour plus vif, m’apercevais-je, que je ne l’éprouvais dans l’instant:

«Arrêtons-nous, Aimée! lui criais-je avec transport. Je mens. Ce n’est

pas tout à fait ça que je ressens.» Et je reprenais ma description en

serrant de plus près le véritable état de mon cœur.

Elle riait, s’enthousiasmait; rien ne lui paraissait plus adorable que

ces corrections. Elle me remerciait:

--Quand on me dit la vérité, s’écriait-elle, ou quand on me la fait voir

en moi, c’est comme une nourriture qu’on me donne.

Oui, mais qui ne profitait qu’à son esprit, qui dégarnissait d’autant le

mien. Peu à peu je m’étais émietté en elle; je n’avais gardé aucun

secret autour duquel sa pensée eût à tourner, à s’inquiéter; rien en moi

ne subsistait qu’elle pût mal entendre et sur quoi pussent se greffer

ces tendres et spécieuses images qui font errer le sentiment.

Je me représentais fort bien maintenant l’aspect que je devais avoir

pour elle; c’était celui d’une ville démantelée. Aucune tour, aucun

rempart du haut desquels elle eût loisir de se sentir menacée. Elle

pouvait entrer de plain-pied partout; partout mes aveux l’accueillaient

et lui rendaient la promenade exquise, oui, mais encore plus,

indifférente.

Oh! comme j’étais trahi! Ce mouvement si doux qui me faisait courir vers

elle, sitôt que j’avais découvert du nouveau dans mon cœur, pour le lui

offrir, il m’avait perdu. Tout ce qu’elle avait reçu de moi sans y

répondre lui servait maintenant à ne subir pas mes prestiges. L’ivresse

même que nous avions goûtée si souvent dans nos entretiens, avait pour

jamais tari la possibilité de cette autre ivresse que nous nous fussions

procurée l’un à l’autre sans paroles et par le seul mystère de nos corps

emmêlés. L’ignorance ne nous envelopperait plus jamais de sa faveur; et

cette ombre ne reviendrait plus sur nos âmes qui eût permis la méprise

de nos lèvres et nous eût laissés nous gorger bouche à bouche, à l’abri

de toute idée, du long miel endormi dans nos membres.

* * * * *

L’évidence m’aveuglait: je ne serais jamais son amant; je ne serais même

jamais un amant; l’amour en moi prenait parti contre l’amour; toutes les

forces qu’il donne aux autres, il me les enlevait; j’avais une nature

trop aimante pour qu’elle sût devenir amoureuse.

Je ne savais pas prendre ni plier contre moi l’objet qu’avait choisi mon

désir; j’errais autour de lui, je l’effleurais de mille caresses

mentales, mais je m’adaptais en même temps à tous ses contours et

recevais sa forme au lieu de lui donner la mienne.

Partout où j’avais rencontré la volonté d’Aimée, ou sa répugnance, ou

son hésitation seulement, je m’étais replié aussitôt. Je n’avais pas su

durer un seul instant contre elle; il m’était impossible de distraire ma

pensée un temps assez long de son agrément pour que le mien put naître

et s’imposer.

Je ne songeais jamais que son cœur pouvait être incertain de ses vœux et

attendre de moi leur détermination. Je ne prenais jamais l’initiative de

l’enchanter. Je ne savais pas devenir la source de son plaisir, ni son

fauteur d’oubli. Je manquais irrémédiablement de ce tranquille égoïsme

qui seul change l’homme en maître, pour la femme, d’extase et de

ravissement.

Il eût fallu, laissant aller les pensées d’Aimée, prendre posément son

visage entre mes mains et le couvrir de baisers: ils eussent bien créé

tout seuls ce courant dans son cœur qui me l’eût apportée toute; ah!

j’aurais dû me confier à ce sortilège.

Hélas! Hélas! je voyais maintenant l’abîme, en moi, de trop pure

tendresse, qui me rendait à jamais incapable de choisir et surtout

d’exécuter une si simple machination.

Une scène me revenait à l’esprit, qui me faisait rire amèrement. Elle

datait seulement de quelques semaines. J’étais sorti avec Aimée; nous

attendions un tramway; le temps était frais; je la vis frissonner un

peu. Aussitôt la crainte qu’elle ne prît froid m’envahit, submergea

toutes mes autres préoccupations; je cherchai un taxi; sur la vaste

place où nous étions, il en passait beaucoup, mais tous étaient occupés;

je courais pourtant après chacun, faisais signe au chauffeur; je me

sentais lancé en avant comme une balle par quelque chose en moi d’aussi

irrésistible qu’inopportun; une serviabilité quasi-folle m’animait, dont

je voyais maintenant qu’Aimée avait dû s’apercevoir. Je me rappelais le

regard dont elle m’avait suivi; j’y lisais rétrospectivement de

l’attendrissement, de la reconnaissance, mais surtout une sorte de

pitié. Il voulait dire: «Pourquoi? Pourquoi tant de dévouement? Ce n’est

pas ainsi que vous pouvez me plaire! Que ne restez-vous près de moi?

Pourquoi ne me dictez-vous pas cet instant au lieu de le subir? Il

faudrait passer outre à mon bien-être; il faudrait penser à vous

davantage; il faudrait être le plus fort. Songez que je ne puis avoir, à

vous aimer, aucune autre excuse.»

Oui, je m’étais moi-même détruit à l’avance dans son cœur et cela était

irréparable; jamais je ne redeviendrais pour elle celui qui commande,

qui conduit, qui enivre. Jamais l’idée ne lui viendrait de se suspendre

à moi, les yeux fermés, ni de glisser, entre mes bras, assoupie, remise,

dans le grand exil du plaisir.

* * * * *

Il me tardait d’arriver à la maison. L’effondrement de mon amour me

semblait si complet que j’avais hâte de retrouver Marthe et de m’en

consoler près d’elle.

Elle m’attendait justement et avec une inquiétude dont elle n’était pas

coutumière. Je ne lui avais pas caché, tant j’avais horreur du

clandestin, que je sortais ce jour-là avec Aimée. Elle n’avait pas

protesté mais en la revoyant, je compris tout de suite qu’elle en avait

eu du chagrin.

Ce fut un nouveau choc pour moi, un nouvel obstacle aussitôt que je

ressentis.

Elle m’interrogeait:

--Où êtes-vous allés? Que vous êtes-vous raconté tous les deux toute la

journée?

Il y avait à peine de reproche dans sa voix, mais assez de souffrance

pour me désemparer. J’écartais faiblement, maladroitement, la pointe de

ses questions. Je comprenais que, pour la rassurer, il m’eût fallu faire

preuve à nouveau de cette possession de moi-même et de cet esprit de

domination dont je venais d’éprouver si cruellement le manque en face

d’Aimée.

Je tenais Marthe contre moi, je caressais son front, je lissais ses

cheveux, je lui balbutiais des tendresses, je l’aimais infiniment.

--Je ne pourrai jamais lui faire ce mal, pensais-je. Jamais je ne la

tromperai. Je ne suis pas un misérable.

Ma voie s’encombrait de plus en plus; je trouvais des impossibilités de

plus en plus prochaines à ce que j’avais rêvé, et celle-là, la dernière,

la plus forte maintenant, qui avait pris corps et visage et qu’il me

fallait bercer avec amour et désolation sur mes genoux.

--Non, promettais-je à Marthe mentalement, non, tu ne souffriras jamais

cela de moi, cette douleur ne t’atteindra jamais de me savoir à une

autre, et même pas cette injustice d’être trahie secrètement.

J’avais beau faire: remontant l’avenir avec mon esprit, je ne découvrais

pas le moment où je me déciderais à faire entrer le malheur de Marthe

comme ingrédient dans mon bonheur. Normalement mon destin m’y obligeait;

mais devant cette nécessité, tout mon cœur faiblissait, comme un autre

eût faibli devant celle du renoncement.

* * * * *

Ainsi de tous côtés je reconnaissais l’insurmontable. Pour la première

fois je le contemplais bien en face et j’épiais curieusement quels

sentiments en moi allaient se former pour y répondre.

La résignation ne se montrait pas encore. C’était de l’accablement

plutôt que j’éprouvais. Oh! je me savais bien trop lâche. Pourtant

regardant autour de moi, examinant avec une sorte d’impartialité les

différentes issues qui s’offraient encore à moi, je ne pouvais pas

empêcher que la mort ne se recommandât comme la plus pratique. Elle

n’avait rien en elle-même de plus attirant qu’à l’habitude et, même,

elle ne m’effrayait pas moins qu’elle n’avait toujours fait; mais on ne

pouvait pas lui retirer son opportunité ni sa valeur purgative. Elle

seule apportait une solution complète et vraiment rafraîchissante à mes

embarras. Je ne l’affrontais pas, mais je biaisais doucement vers elle,

en pensée, séduit par toute la simplification que j’y devinais.

--Mourir, mourir, me disais-je intérieurement, mais en laissant presque

le mot se dessiner sur mes lèvres, dans le vil espoir que Marthe le

surprendrait. Mourir, céder la place à cette monstrueuse combinaison de

sentiments qui occupe mon cœur et que je ne saurai jamais dénouer.

Mourir, n’être plus là, n’être plus responsable de rien!

Je tâtais en moi tout ce qui d’autre que la vie pouvait encore être

changé, demeurait accessible à la volonté; et c’était vrai que je ne

trouvais rien. Aucune de mes pensées n’était plus amovible. Aimée

s’était refermée sur elles comme un arbre sur la cognée. Il était donc

tout naturel d’écarter la seule chose en moi qui pût l’être encore: ce

souffle obstiné, acharné, borné qui soulevait ma poitrine et facilitait

vainement mon martyre.

* * * * *

Mais en même temps j’avais honte. Je savais, je sentais qu’on ne meurt

pas d’amour, ou si rarement! Sans imaginer comment il s’y prendrait,

j’entrevoyais que le premier venu eût trouvé d’emblée une issue simple

et normale aux difficultés qui m’opprimaient. J’étais jaloux de lui.

«Georges, par exemple, me disais-je, n’admettrait pas un instant cette

impossibilité contre laquelle je me débats; il aurait l’intuition de son

bonheur qui lui donnerait aussitôt des lumières et de l’énergie; il

verrait un chemin.» Je ne pouvais pourtant pas aller lui demander

conseil! Mais je tâchais de deviner ce qu’il ferait à ma place.

Prétendre, vouloir, m’affirmer! voilà ce que j’apercevais de nouveau

nécessaire. Reprendre la direction des évènements, remettre le cap sur

le bonheur.

Je continuais à caresser Marthe, mais en même temps une sourde

irritation me gagnait, comme toutes les fois que la vertu en moi a pris

l’avantage.

Je commençais à oublier tout ce que je venais de découvrir qui me la

rendait obligatoire.

Il y avait une glace en face de moi: je m’y regardais instamment,

cherchant sur mon visage la trace d’un peu de volonté, d’un peu

d’égoïsme; je l’analysais, ce visage, comme s’il eût été peint, ou eût

appartenu à un autre. Je n’y surprenais rien de fuyant, ni de proprement

lâche; il était plutôt craintif, ou mieux encore susceptible; il y avait

autour de la bouche quelque chose d’avide et de mal décidé. On y lisait

clairement la lutte entre la gourmandise et la timidité, entre le désir

et la tendresse.

La seule lumière que j’y visse briller,--je le reconnaissais sans

modestie,--c’était celle de l’intelligence, mais elle ne pouvait me

servir à rien.

Pourtant je lui envoyais à distance des sommations: qu’il eût à

reprendre tout de suite de l’autorité. Je n’admettais plus ce reflet

qu’il me renvoyait de mon indécision. Je lui donnais deux minutes pour

redevenir assuré, exigeant.

Au dedans mon désespoir peu à peu s’était aigri. Je ne m’adressais plus

la parole qu’avec hostilité. Pensant à Aimée, «je ne l’aurai jamais, me

disais-je cruellement, mais c’est parce que je suis un poltron. Cette

coupe qu’est son visage, et pleine de la seule liqueur dont mes sens

puissent jamais s’enivrer, je ne la ferai jamais chavirer entre mes

mains tout à coup méchantes, je n’y tremperai jamais profondément mes

lèvres; ces yeux, dont je n’ai qu’à rencontrer la lueur pour que tout

mon sang aussitôt charrie poison, chaleur, folie, je ne les ferai jamais

s’agrandir sous mes caresses ni douter de leur joie jusqu’au rêve; mais

c’est uniquement parce que je ne sais pas le vouloir, parce que j’ai

peur de mon plaisir, parce que tout est pourri dans ce cœur misérable.»

Et en même temps, je fouillais mon cœur haineusement, je le travaillais,

je l’excitais. Je tâchais de le fortifier, de l’aguerrir contre les

obstacles qu’il avait rencontrés.

Je lui faisais faire des exercices. Supposant telle scène entre Aimée et

moi du genre de celle où j’avais été vaincu, je le lançais à nouveau sur

la brèche, m’appliquant à bien le distraire de toutes les craintes qui

l’y avaient fait chanceler. De mes mains, entre temps, comme par des

passes magnétiques, j’insensibilisais Marthe pour qu’elle n’eût à

souffrir de rien.

Peu à peu ainsi l’idée d’un nouvel et dernier assaut à livrer entrait

dans mon esprit. L’orgueil, qui me tient lieu de vanité, me rendait une

sorte d’enthousiasme fiévreux. Je ne pensais plus à mourir. Il fallait

essayer mes forces une dernière fois.

Je me levai doucement et déposai Marthe à ma place dans le fauteuil où

elle resta engourdie et calmée.

* * * * *

Ce ne fut que le surlendemain pourtant que je me résolus à affronter

Aimée.

Je la connaissais suffisamment pour ne pas craindre que notre dernière

aventure l’eût convaincue de me fermer sa porte. Le cœur me battait

pourtant lorsque j’y frappai.

Mais j’entendis sa voix calme, au travers, qui m’invitait à entrer.

Je la trouvai en plein déménagement. Une malle était au milieu de la

chambre, à moitié remplie. Sur tous les fauteuils des robes étaient

étalées; des piles de linge s’entassaient sur le lit.

--Vous partez donc? lui demandai-je, en proie à une brusque terreur.

--Oui, demain; j’ai fait une tournée aujourd’hui et j’ai découvert tout

près de Paris, au bord des bois de Chaville, une petite auberge bien

plus gentille que tout ce que nous avons vu ensemble. Je vais m’y

installer. Il faudra venir me voir.

Je ne pus rien dire d’abord; la proximité de l’endroit qu’elle avait

choisi me rassurait pourtant. Elle continua ses rangements.

Pour mieux plier un vêtement, elle s’agenouilla devant la malle, me

tournant le dos. Je me mis à contempler ses épaules, je les mesurais du

regard: «Voici donc tout l’obstacle, pensais-je, contre lequel ma vie

est butée! Comme il est étroit! Comment le courant qui traverse mon cœur

ne l’a-t-il pas encore emporté?» Et naïvement, comme devant un miracle

physique, je me demandais: «Comment peut-elle supporter ce poids,

l’arrêter? D’où lui vient cette force absurde? Quelle magie est donc ici

à l’œuvre? Oh! que toute la montagne de mes sentiments puisse se réduire

à n’être plus que quelque chose contre ces épaules de si délicatement,

de si timidement appuyé!»

Puis la colère revint et, en paquet avec elle, le désir. Je me mis à

trembler: Je ne vais pourtant pas la laisser s’évader de mes mains?

pensai-je.

Je m’arrachai du fauteuil où je m’étais assis, je m’approchai d’elle

traîtreusement par derrière; le tapis étouffait mes pas.

Mes bras cependant restaient collés à mon corps. Impossible d’imaginer à

quelle caresse ils allaient se décider.

J’avais froid.

Il fallait la prendre pourtant, non pour lui emprunter aucun plaisir,

mais pour l’empêcher une bonne fois de me nuire, pour éteindre contre

moi sa virulence. Si je réussissais à passer mes bras autour d’elle,

c’était fait. Tous les traits qui de toutes parts à chaque instant

pouvaient m’atteindre, en un seul faisceau à la fin rassemblés, me

laisseraient inoffensivement cueillir leur pointe.

Il fallait la prendre pour l’aveugler; je serrerais sa tête contre ma

poitrine, je ne verrais plus son visage; captée au piège de mes baisers,

elle laisserait peut-être enfin commencer un peu de paix pour moi...

J’étendis les bras tout à coup.

Mais à ce moment, et sans qu’elle se méfiât de rien, je pense, Aimée,

s’appuyant des deux mains au rebord de la malle, se releva, se retourna,

me fit face.

Je fus surpris par l’air de tristesse qu’il y avait sur son visage. Elle

étendit à son tour les bras vers moi et les posant sur mes épaules, elle

me repoussa doucement, avec un sourire mélancolique, jusqu’au fauteuil

d’où je m’étais levé. Elle me força à m’y rasseoir et resta debout

devant moi.

Puis m’abandonnant ses deux mains en signe de confiance et de trêve:

--François, dit-elle enfin, il faut que vous me veniez en aide. Tout ce

que je vous ai dit l’autre jour au sujet de Georges, vous savez, c’était

vrai; mais ce n’est pas toujours vrai. Il y a des moments où il est

terrible vraiment. Non pas méchant, mais si distrait! Ce matin, je ne

comprends pas bien moi-même ce qui s’est passé: nous nous sommes un peu

disputés. Oh! pas grand’chose! (Je voyais, je sentais l’effort qu’elle

faisait contre son orgueil.) Mais il est parti sans me dire au revoir.

C’est la première fois depuis que nous sommes mariés. J’ai du chagrin.

Elle s’étendit longuement sur sa mauvaise chance, précisant bien qu’elle

n’accusait personne, qu’elle trouvait seulement le sort trop injuste

envers elle:

--Je sais pourtant qu’il m’aime, disait-elle. J’en ai des preuves...

Elle parlait, fière et soumise, avec un besoin visible de trouver en moi

appui et réconfort et avec la certitude que je les lui offrirais

désintéressés.

Je l’écoutais; la vague de désir qui m’avait soulevé s’effondrait

cruellement au dedans de moi, emmenant des particules de mon âme.

J’avais ses longues mains fraîches dans les miennes; je regardais ses

bagues. Sa confiance me déchirait:

--Voilà donc tout ce qu’il me faut espérer d’elle, pensais-je.

Elle passait de toutes ses forces à travers moi. Il y avait une chose

que, pour la première fois peut-être, je pouvais voir et toucher:

c’était la direction de ses pensées. Georges en était le terme évident.

Elles allaient vers lui avec une facilité, un élan contre lesquels il

eût été fou de vouloir lutter. Ah! si elle avait pu s’assurer pour

toujours sa tendresse, combien vite j’eusse cessé de compter pour elle!

Déjà, en cet instant où elle implorait mon secours et voulait bien

dépendre à cet égard de moi, je me découvrais pourtant impitoyablement

écarté, rejeté sur la rive de ses sentiments. Et il me fallait, penché

sur cet amour qui fuyait vers un autre, non seulement étouffer

l’affreuse soif que j’en avais, mais encore trouver des mots pour la

convaincre qu’il ne coulerait pas toujours vainement.

Jamais encore pareille exigence n’avait pesé sur moi: le changement

d’âme qui m’était brusquement demandé touchait à l’impossible. Dans la

minute même où le désir suppliait en moi, il me fallait résigner, en

plus, tout mon amour.

Ou lui trouver un autre usage.

Devant cette obligation surhumaine je me sentais sans aucune force.

Pourtant au bout d’un moment je remarquai, non sans étonnement, qu’elle

ne m’avait pas encore écrasé. Quelque chose en moi, sous mon

accablement, la considérait, l’évaluait, ne la jugeait pas d’emblée

absolument inexécutable.

J’attendis avec curiosité ce qui allait se passer.

Tout à coup, levant les yeux vers Aimée, qui parlait encore:

--Que son bonheur soit fait, et non le mien! pensai-je.

Je ne compris pas moi-même tout de suite ce que je voulais dire avec ces

mots. Ils étaient sortis de mon esprit comme un ange ignoré et soudain.

Mais en moi, déjà, un calme délicieux se répandait,--si délicieux que je

laissai s’évanouir toute pensée et m’abandonnai entièrement à ma

sensation. Elle était d’une douceur que je n’avais jamais connue. Tous

les plis de mon âme se défaisaient; je me tranquillisais à perte de vue.

Pour la première fois j’échappais à la contraction et à l’angoisse.

«Quel est cet étrange pays, me demandais-je émerveillé? Quelle est cette

bienfaisante admission?»

Reprenant et pressant certains de mes souvenirs, il me semblait y

retrouver un avant-goût de ce que j’éprouvais maintenant. Oui, bien que

plus fugitive, une douceur pareille m’avait envahi le jour, par exemple,

où ne recevant pas de réponse à ma lettre, je m’étais décidé à quitter

le grief que je croyais avoir contre Aimée et à l’adorer seulement telle

qu’elle était.

Peu à peu, ainsi, la mémoire m’amenait à l’intelligence de ce qui venait

de se produire en moi.

Hélas! tant de suavité, c’était celle du désespoir: mais d’un désespoir

actif, délibéré. Le renoncement venait d’entrer--et pour toujours cette

fois--dans mon âme.

Depuis longtemps il était de connivence avec elle; depuis longtemps il

la sollicitait en cachette. Seule ma continuelle vigilance l’avait

empêché de s’en rendre maître. Contre lui j’avais construit tous ces

pauvres échafaudages d’intentions qui l’écartaient tant bien que mal.

Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve qui venait de m’être

infligée, l’avait trop bien favorisé. Dans mon âme enfin brisée, enfin

retournée jusqu’à l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre, il

se trouvait tout à coup malgré moi souverain.

--Que son bonheur soit fait et non le mien! me répétai-je. Que cet amour

dont elle a besoin lui soit donné! Que je sois déçu! Que je sois trompé!

Qu’elle puisse devenir assez riche pour se passer même du secours

qu’elle me permet de lui prêter en cet instant!

Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus du regard (aucun

autre signe pourtant ne pouvait l’avertir de ce qui se passait en moi).

Je voyais remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement, avec

une bonne foi entière, je faisais abjuration de moi-même. Je détestais

bien exactement, et une fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais

formés pour moi; j’étouffais avec une fermeté absolue toute idée où se

révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple trace, l’influence de mon moi.

Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son bonheur que je

faisais ainsi passer avant les miens; c’était elle-même que je préférais

à moi-même, et, en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais

pu maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit d’abord, mon cœur

ensuite, enfin mes mains avaient si longtemps tâché de saisir la forme,

et qui s’était toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais

chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans restriction mentale

d’aucune sorte, sans effort pour rien sauver de moi, dans l’aveuglement

et dans l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin d’un seul

coup à la place de moi-même.

Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais de voir combien

risible et déshonorant aux yeux du monde était ce mouvement de mon cœur;

mais l’extase et la quiétude dominaient tout.

Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais moi-même et ces

prières que je murmurais avaient sur mes lèvres une douceur

insurpassable. Tout reprenait autour de moi un visage familier,

encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un paysage connu. Tandis que

tout à l’heure encore, je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi,

la route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux jusqu’à l’horizon.

Tous les soins, tous les services que je pouvais rendre à Aimée

m’apparaissaient distinctement; j’avais l’idée de mille délicatesses qui

les compliqueraient et les rendraient plus exquis.

Je pensais:

--Il eût été bien dommage décidément de laisser perdre une telle

vocation!

* * * * *

Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire attention avec

laquelle je la regardais.

--Qu’avez-vous? me demanda-t-elle avec un sourire timide et intrigué.

--Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la réponse qu’elle

m’avait faite si souvent, je vous écoute...

Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé en moi et pendant

un instant l’envie la tint d’en approfondir le mystère. Elle me

regardait en souriant, me questionnant du visage. Mais en même temps les

facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon abdication, se

laissaient confusément percevoir par elle et son amour blessé

l’entraînait si violemment qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en

profiter.

Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle découvrait ce profond

asile devant elle, plein de chaleur et de rayons, que formait mon âme,

et oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son seul bien-être

persuadée, elle s’y installait sans ménagement.

Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec Georges. Elle me

raconta comment elle avait été conquise par lui, à première vue:

--Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par plus d’un visage

que j’avais rencontré, mais jamais sur aucun je n’avais lu ce que je

déchiffrai du premier coup sur le sien... J’ai senti du premier coup que

je devais aller vers lui; j’ai reçu comme une promesse en pleine figure.

Légalement ou non--ça m’était bien indifférent--il fallait que je sois

sa femme. S’il n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement

devenue sa maîtresse.

J’avais beau être préparé: cette déclaration d’Aimée amena une nouvelle

onde en moi d’affreuse jalousie; le poison courut avec agilité le long

de mes veines, ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux sous

son atteinte, et me mordre les lèvres.

Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien ouvert au mal

qu’elle me faisait, de façon qu’il pût me traverser et s’évanouir.

Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que je revivais par

dessous; la joie revenait comme l’eau par les fentes d’une écluse, une

joie honteuse, absurde, immense qui me soulevait tout entier et

m’enflait d’un dévouement sans bornes.

Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer Aimée; je lui

découvris toutes les raisons qui pouvaient l’aider à croire à l’amour de

Georges; je lui fis valoir des indices persistants de cet amour, que

j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps, et qui m’avaient

navré; je les lui présentai sous le jour le plus convaincant que je pus

trouver.

Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de mes paroles.

Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident du matin, qu’elle

m’avait raconté, dans le cadre général de la vie de Georges:

--Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je. C’est ce qui explique

sa mauvaise humeur. Cette affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup

trop...

Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation:

--Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner sa vie, il pourrait

bien laisser tout cela tranquille. Si vous voulez, j’essaierai de lui

parler, je le convaincrai de se désintéresser de cette entreprise. Vous

verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous...

Aimée reprenait vie et couleur comme une rose battue par l’orage qu’on

relève et qu’on rattache à son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne

pas accepter directement mon offre:

--Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle seulement avec toute la

profondeur qu’elle put.

Je tenais toujours ses mains; le jour s’éteignait lentement dans la

chambre.

Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni même d’espoir. J’étais

comme un champ moissonné, pillé; mais sur lequel une brise soufflait

désormais infinie, intarissable, alimentée par le paradis.

--Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé! Si pourtant vous tenez

registre de nos sacrifices, inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon

crédit.

Et au bout d’un instant:

--Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime un jour comme j’aime

cette femme.

* * * * *

A peine dehors, les conséquences pratiques de ce que je venais de sentir

m’apparurent dans un jour éblouissant; je vis devant moi un certain

nombre de dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai sans

hésitation.

Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le droit d’enseigner,

j’avais tardé à demander un poste de professeur, sachant qu’il ne me

serait accordé qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je

rédigeai ma demande et l’expédiai.

Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de l’atmosphère

d’inquiétude où elle commençait à se sentir entraînée, qu’elle me pria

même de la laisser partir tout de suite en vacances.

Je restai donc seul à Paris pour régler les détails de notre

déménagement et terminer toutes les affaires que nous y avions en

suspens.

L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais le long des avenues

bien arrosées; je respirais le parfum de la terre mouillée; les longues

automobiles aux reins souples fuyaient, comme des animaux de luxe, sous

les arbres, dans le parc quasi privé que Paris était devenu pour moi.

Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais plus pressé de la

revoir. J’allais tout doucement en compagnie de son image, l’exécrant de

toute ma tendresse.

--Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse! pensais-je. Que me soit

seulement ôtée pour toujours, par la force même de l’amour que je

nourris pour toi, cette épine affreuse qui de temps à autre encore me

déchire.

Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais jamais vue; des

messages délicieux s’échappaient vers elle de ma pensée, comme d’une

antenne saturée, pour aller mourir là-bas à ses pieds.

--Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je. Je ne peux pas

m’en aller sans lui avoir expliqué combien elle est plus belle que tout

ce que Dieu jamais le plus amoureusement forma de ses mains.

Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller à Chaville. Un

billet d’Aimée, depuis la veille, m’en priait instamment.

Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant, à la lisière des

bois. Il y avait un bout de pré, quelques pommiers, un piquet et un âne

qui tournait autour, au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en

rond. Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et de tous les

coins d’alentour on devait entendre monter la musique furieuse des

pianos mécaniques, mais en semaine on goûtait là une solitude imprévue,

dont le charme me fut tout de suite sensible.

Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre d’un arbre. Elle

lisait. Dès que j’eus contourné le coin de la maison, pourtant, son

regard vint vers moi comme s’il m’attendait; j’en reconnus la longue

lumière brune; comme le jour de ma déclaration, je reçus sa caresse

profonde, tempérée de reconnaissance.

Elle me remercia d’être venu.

--J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle presque timidement.

--Mais non, pourquoi?

--Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande pardon.

--Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous ne pouvez plus me faire

souffrir. Il faut vous résigner à cela. Je vous échappe, mon amie...

Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu à cette réaction

que mon cœur sauta dans ma poitrine:

--Rassurez-vous, repris-je cependant; je veux dire que je vous aime

d’une façon toute nouvelle et qui fait que ni vos humeurs, ni vos

confiances ne peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime contre

moi-même. Je n’existe plus en face de vous; je suis détruit, je suis

dissous à votre profit.

--Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux pas du tout. J’ai trop

de tendresse pour vous pour accepter un tel sacrifice.

--Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans douceur. C’est

peut-être par égoïsme que je m’y suis rangé.

Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait incompréhensible, mais

justement--Dieu sait pourtant si j’avais été loin, cette fois, de tout

calcul!--c’était ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un intérêt

pour moi.

La curiosité la reprit sous mes yeux; je fus de nouveau l’objet de sa

préoccupation. (C’était toujours l’esprit en elle qui montrait le chemin

au sentiment.)

--Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux sans exister, sans

être soi, fit-elle. Le bonheur implique d’abord qu’on s’appartient.

Je me sentis méchant pour une minute et décidai de me passer le

mouvement qui s’ensuivit.

--Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui vous rend fermée à

d’immenses joies. Le bonheur c’est de ne plus s’appartenir; le bonheur

c’est de recevoir congé de soi.

--Croyez-vous? demanda-t-elle en réfléchissant tout à coup sur elle-même

avec l’attention profonde et la docilité dont elle avait coutume.

--J’en suis persuadé; mais peu importe! Ce qu’il faut bien plutôt que

vous sachiez, c’est que vous êtes parfaite ainsi, c’est que vous

représentez une des réussites les plus merveilleuses de la nature... ou

de Dieu.

Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de ces joies intérieures

que j’avais fait luire en passant à ses yeux. Sans le vouloir j’avais

réussi à la rendre jalouse. Et de quoi? Du sentiment même que

j’éprouvais pour elle.

--J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme humaine est capable,

dit-elle.

Et se tournant vers moi:

--Montrez-vous!

Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement de façon à

pouvoir plonger dans mes yeux:

--Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression de quelque chose

que je ne connais pas.

Elle laissa retomber son bras avec nostalgie; puis au bout d’un instant:

--Je vous aime bien, François, dit-elle à voix basse. Je suis surtout

heureuse que vous ne souffriez plus. Je vous plaignais beaucoup, vous

savez. Pardonnez-moi.

* * * * *

Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel, au dessus de nous.

Paris au loin faisait tout bas son bruit de travail et de plaisir.

Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à opérer tout seul; il

s’était comme dégagé de moi et, à ma place, il accomplissait quelque

chose du miracle qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su

produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée par cette âme

nouvelle que je lui laissais entrevoir. J’accueillais avec un délire

sans illusion l’onde qui me la rapportait.

Nous étions là enfin tous les deux accordés dans un ton insoupçonnable

pour quiconque n’était pas au fait de nos instincts fanatiques et

bizarres. En dehors de toute ressemblance, en dehors de toute

possession, nous étions unis par une religion enfin parfaitement

sincère! Pour la première fois, sans bien comprendre comment, nous

trouvions ensemble le repos.

Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu, et peignait

doucement comme des algues nos âmes flottantes et pacifiées.

Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre; je la pris dans les

miennes, je la pressai: elle me répondit légèrement. Ainsi

scellâmes-nous nos fiançailles, celles auxquelles nous avions droit,

auxquelles personne ne pouvait trouver à redire et que l’éternité même

n’effacerait pas.

* * * * *

Le moment approchait pourtant de faire face à la réalité et de briser

cette extase.

--Et maintenant qu’allez-vous faire? me demanda justement Aimée.

--Je vous ai bien dit que je partais après-demain en vacances?

--Mais non, voyons! Vous ne m’avez rien dit. Pourquoi?... Comme c’est

tôt! Alors c’est la dernière fois que je vous vois aujourd’hui?

--Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.

Une brusque tentation me vint d’ajouter: La dernière fois sur cette

terre! Mais d’abord je trouvai cela romantique. Puis j’eus peur de ne

pas voir paraître sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en

fallait. Enfin: «Ce sera bien plus doux, à force d’être plus cruel, si

je m’en vais pour toujours sans la prévenir.» Et ma rancune

reparaissant: «Oui, il faut que je lui fasse cette surprise. Il faut que

je la trompe de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire

d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute la vengeance que je

prendrai de toi, ô mon atroce amour», fis-je muettement en me tournant

vers elle et en la regardant dans une telle fureur d’adoration que mon

visage en fut empourpré.

De nouveau elle rêvait; mais je sentais que c’était à moi; il se faisait

tout un travail autour de moi dans sa pensée; elle m’estimait mieux;

elle comprenait mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour

son bonheur.

Elle cherchait des mots; plusieurs durent se présenter à son esprit: je

vis qu’elle choisissait le plus tendre:

--Heureusement que je vous ai! dit-elle enfin en me pressant la main

avec force.

Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai:

--Ai-je vraiment tant d’importance pour vous? lui demandai-je.

--Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.

Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea dans mon cœur.

Ainsi elle tenait à moi! Je ne me demandai pas comment c’était possible,

ni même si c’était vrai. Il y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle

venait de dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante mélodie.

Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à la quitter de

volonté seulement, pour que son attachement pour moi apparût. Qui

pouvait savoir ce qu’elle me révèlerait si je lui annonçais cette

éternelle absence à laquelle j’étais résolu dans mon cœur? Oh! pourquoi,

au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt sur notre horizon, et

m’en servir? Au lieu d’un fait, pourquoi ne serait-elle pas entre mes

mains un instrument?

De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que je pouvais faire

surgir devant moi tout à coup peut-être par le seul mot perfide et

magicien d’«Adieu!»

Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée serait assez forte pour ne

pas me décevoir...

J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la raison universellement

firent retour en moi.

Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette lourdeur de plomb que

laissaient à chaque fois dans mes veines nos entretiens sans baisers. Je

me retrouvai traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les yeux

sur chaque femme qui passait comme sur une bouée, mais que par sortilège

Aimée m’eût rendue à l’avance inaccessible; je fus de nouveau, en

mémoire, tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez de moi:

assombri, retranché, stérile, plein de passion punie. «Cela ne sera

plus», décidai-je.

Et en même temps, mon esprit, avec une véritable intrépidité critique,

réduisait à leur valeur exacte les mots qu’elle venait de dire. Il

voyait, et me montrait, de quelle sorte d’affection ils étaient sortis:

«Elle ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le feu qui brûle

en elle, ses flambées ne feront jamais une ardeur vers toi ni même un

rayonnement qui dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse; oui, elle

sait ce qu’elle te doit; elle t’est reconnaissante comme elle le doit.

Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais.»

En quelques minutes le calme fut rétabli en moi, et sans que je me fusse

compromis d’un mot. Je pris ce qui m’était donné, je refusai de rien

attendre de plus et je regardai de nouveau bien sagement vers l’abîme où

j’allais m’enfoncer.

* * * * *

Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions plus que de petites

choses indifférentes; nous n’effleurions nos sentiments que par

d’imperceptibles allusions, comme un clavier dont nous n’eussions joué

qu’en rêve.

Comme elle avait une petite piqûre à la joue et qu’elle l’avait

égratignée:

--Oh! je vais me défigurer, fit Aimée.

--Tant mieux! répondis-je, cela m’aidera à ne plus vous aimer.

Tout à coup avec une sorte de haine:

--C’est cette espèce de visage que vous avez!

Puis avec accablement:

--Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça qui m’a fait tant de

mal!

--Voyons, François! fit-elle simplement.

Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit, faisant

remonter un peu sa robe étroite d’où ses longues jambes fines sortirent

comme d’un fourreau, plus dures à mon cœur que des épées. Elle les

balança doucement un moment sous elle.

La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement calme. Pas

un souffle de vent. Sur la lueur pâle de la nuit on voyait toutes les

feuilles des arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait halte.

Nous restâmes longtemps silencieux.

Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une sorte de satisfaction

morale, comme quand on a bien employé sa journée. Pour une fois mes

remords, cette sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait

à faire, me laissaient tranquille.

D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le passé eût-il bien

pu trouver un souffle pour le porter jusqu’à moi?

--Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.

J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le condamné celle du

prêtre, pour m’aider à mieux passer dans l’autre monde, mais j’eus peur

de me trahir.

Je me levai une première fois.

--Vous avez bien le temps! me dit-elle.

Je cédai et me rassis.

A la fin une idée me vint, absolument irrésistible. Je lui pris les

mains, la fis descendre du lit et d’un geste dont je lui laissai voir à

l’avance qu’il était sans agression, je la serrai contre moi:

--Rien que pour voir la place que vous auriez tenue contre mon cœur! lui

dis-je.

Elle appuya sa tête sur mon épaule.

Une dernière fois, avec solennité, de sa taille qu’ils entouraient, le

désir passa dans mes bras, circula lentement, comme un souvenir déjà,

dans tout mon corps, me peignit les délices auxquelles je renonçais,

s’apaisa enfin sous une injonction féroce de ma volonté.

Je repoussai Aimée brusquement.

--Séparons-nous maintenant, lui dis-je.

Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous tenant par la main.

Sur la route:

--Combien de temps allez-vous être absent, me demanda-t-elle?

--Deux mois, je pense.

--Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi sans y penser les

paroles mêmes de l’amour.

Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la côte abrupte. Paris

reparaissait avec ses lumières entre les feuillages luisants. La

chaussée mal pavée avait des trous. Je me tordis les pieds et faillis

tomber. En me retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte

de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée était déjà

rentrée.

Je fus seul un moment dans la nuit; chaque pas que je faisais était

comme une marche que j’eusse descendue dans ma propre mort.

Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement à me tuer quand,

du fond de l’ombre, je sentis quelque chose s’élever tout doucement à ma

rencontre; je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà; par une

sorte de pudeur, je m’en taisais encore le nom; et ce ne fut que

quand elle eut pris toute son évidence, que je me décidai à

reconnaître,--timide, blessée, mais non découragée, et toute radieuse

même de tendresse et de pardon,--l’image de Marthe.

Aimée · 第 12 / 14 题