VII

Rien ne peut enlever son esprit à cette solitude.

Ste-Thérèse.

Dure perplexité et qui ne devait pas trouver de si tôt un terme. Car

Aimée ne fit rien d’abord pour la dissiper. J’eus beau venir la voir

tous les jours, j’eus beau me river à elle: sa conduite demeura aussi

énigmatique qu’elle l’avait été dans les trois précédentes semaines.

Ce fut un mélange extraordinaire d’admission et de refus, d’audience et

d’absence, d’élan vers moi et de totale distraction.

Régi maintenant par une gravitation inflexible, j’arrivais chaque jour

vers cinq heures. L’escalier déjà était difficile à monter, à cause de

mes jambes qu’affaiblissait l’émotion. Je posais le doigt sur la

sonnette. Il y avait une glace près de la porte: je m’y voyais livide.

Comment allais-je la trouver? Que répondrait-elle à mes questions? Dans

quelle mesure serait-elle disposée à l’écho? Qu’obtiendrais-je de cet

instrument mystérieux? Jusqu’où irait notre consonnance?

J’entrais. Je suivais le couloir qui menait à sa chambre. Je frappais

doucement à la porte. «Bonjour, vous!» me disait-elle d’une voix si bien

posée qu’il était impossible d’y reconnaître ni joie ni ennui de me

voir.

Je m’asseyais: «Je vous attendais», ajoutait-elle. Ou bien: «Je pensais

justement à vous.» Ou même parfois: «J’avais besoin de vous voir.»

Pourtant notre conversation prenait, suivant les jours, un essor bien

différent. Il y en avait où elle ne réussissait pas à quitter le sol;

nous nous traînions de banalité en banalité, épuisant trop vite la

provision de petites nouvelles que nous avions à nous annoncer, ne

sachant plus ensuite quoi chercher qui fît pont entre nos esprits trop

distants.

C’était à ces moments qu’Aimée laissait paraître ce qu’il y avait de

court en elle. Aucune de ses pensées ne parvenait à durer; à peine

énoncées, elle les laissait mourir avec indifférence. Moi, de mon côté,

j’étais trop maladroit pour les reprendre et les ranimer. Quand je la

voyais ainsi lente et lointaine, je ne pensais plus qu’à souffrir et

toute inspiration se retirait de moi.

J’essayais bien parfois de l’intéresser à mes affaires; elle m’écoutait,

faisait effort pour me suivre; mais cet effort, justement, m’était si

pénible à voir que j’écartais aussitôt, de moi-même, le thème que

j’avais amené:

--Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec mes histoires, disais-je.

Et c’était fini.

Même le pur bavardage nous était refusé. Je n’ai pas d’esprit. Elle

gouvernait trop lentement ses mots quand ils n’exprimaient pas

l’essentiel de ses sentiments. Nous ne trouvions pas de pente à

descendre sans penser. Et comme je ne pouvais pas malgré tout m’arracher

à sa présence, nous restions à nous martyriser d’ennuyeuses réflexions

sur les évènements, qu’il nous fallait aller puiser au plus profond de

notre indifférence.

Mais il y avait d’autres jours, ceux où dès la porte je reconnaissais

Aimée en proie à son démon. C’est dans leur espérance que je venais,

bien qu’il fût impossible de prévoir quand ils surgiraient.

«Rayonnante» n’est pas assez fort pour exprimer l’état où je la trouvais

ces jours-là; «furieuse» l’est à peine trop, mais risque tout de même de

suggérer une exubérance, des gestes dont elle n’avait même pas l’idée.

Elle brûlait seulement; ses yeux, que mon premier regard avait cherchés,

cueillis, perdaient à flot leur électricité; dès que nous nous mettions

à parler, de grandes ondes de rire la dépassaient, irrésistibles; il y

avait quelque chose qui ne souffrait plus sa seule âme comme contenant.

Quelque chose que je n’avais même pas besoin de comprendre pour y

répondre; quelque chose que je sentais soudain en tout moi-même le

pouvoir délicieux d’accroître, de développer et de satisfaire.

Je me mettais à rire moi aussi, à lui jeter des questions, des

tendresses, des injures; je la comparais à tout ce que je pouvais

imaginer de véhément, de cruel, d’inhumain. La pensée de ce qu’il y

avait d’anormal, de scandaleux dans le plaisir qu’elle attendait de moi,

m’exaspérant autant qu’elle me ravissait:

--Quel monstre vous faites! lui criais-je.

Toute la révérence qui d’habitude m’encombrait était remplacée par cette

colère lucide qui m’avait envahi le jour du concert.

Peu à peu, profitant de la distraction où la plongeait le bizarre encens

que je faisais monter vers elle, je me frayais un chemin jusqu’à son

âme, et tout à coup:

--Qu’avez-vous dit? l’interrompais-je.

Nous nous arrêtions, je recueillais le mot qui venait de lui échapper,

je le lui apportais délicatement comme un nid d’où peu à peu je faisais

s’envoler vingt traits de son caractère qui s’y tenaient tapis.

Sérieuse maintenant, appliquée comme une écolière, elle m’aidait; elle

rectifiait ce que mes inductions avaient de téméraire, elle confirmait

le reste, m’approvisionnant d’exemples au moment où j’étais sur le point

d’en manquer, allant chercher des détails de sa vie que j’ignorais et

qui me donnaient raison.

Un moment nous nous acheminions ainsi sans trop de bonds, unis par un

sentiment presque abstrait, penchés sur nous-mêmes dans un même esprit

de froide observation.

Il y avait cette lumière qui avait paru devant nous, qu’il fallait

suivre, sans en laisser rien perdre, et porter soigneusement chacun à

notre tour, jusqu’à ce qu’elle s’éteignît d’elle-même entre nos mains.

Mais peu à peu nos découvertes mêmes nous rendaient notre transport;

notre dialogue reprenait sa vitesse de vertige; il se mettait à

zigzaguer comme l’éclair, sans que nous eussions seulement le temps

d’apercevoir ce qui y passait et de nouveau des flèches adorables, des

flèches trempées du plus exquis venin de l’intelligence s’échangeaient

entre nous comme en rêve.

* * * * *

Qu’Aimée goûtât avec moi, dans ces instants, un plaisir violent et

d’ordre presque amoureux, c’est ce dont il me suffisait d’un regard jeté

sur elle pour ne plus pouvoir douter.

Je ne restai d’ailleurs pas longtemps seul à le remarquer. Un jour,

Georges arriva au milieu d’une de nos orgies; le visage d’Aimée tout de

suite le frappa; il se mit à le considérer attentivement, puis se

tournant vers moi, il me dit avec sa perfide innocence:

--Regardez comme elle est laide aujourd’hui! Mais qu’a-t-elle donc? Elle

a l’air d’une fille.

Éperonné par ce que ces mots contenaient de jalousie inavouée, l’espoir,

ce soir-là, fit en moi un nouveau bond: Elle m’aime, pensai-je; ce

trouble, dont Georges s’est aperçu, ne peut pas avoir d’autre sens; tout

cela ne peut se terminer que par des baisers. Je croyais les sentir dans

l’air qui nous enveloppait, ces baisers, comme l’électricité d’un orage.

* * * * *

Pourtant quelque chose dans l’attitude d’Aimée, que je n’arrivais pas à

me définir, continuait à me dérouter. Même dans nos jours de communion,

même aux instants où nous sentions nos âmes tournées l’une vers l’autre

dans une de ces terribles crises de ressemblance, même quand elles

s’imitaient l’une l’autre au point de ne plus rien refléter du monde

entier qu’elles-mêmes, Aimée gardait pour moi quelque chose de

désespérément solitaire et inaccessible.

Je ne sais comment expliquer cette impression. Prompte, certes, adroite,

et soumise même, elle l’était autant que je pouvais le désirer. Par

mille mots, si vifs, si utiles, si rapides que je ne puis songer à les

reproduire, elle me montrait le chemin de son cœur, elle m’amenait au

centre de son plaisir.

Son instinct des phrases qui nous en rapprochaient était même si subtil

qu’il me plongeait à chaque fois dans l’admiration; elle suivait, comme

l’indien, une trace pour tout autre invisible et ses gestes avaient la

même grâce farouche, la même économie.

Mais une fois le contact trouvé, dès que j’avais commencé à la

questionner, dès qu’elle me voyait sur le bon chemin, elle ne bougeait

plus, je veux dire qu’elle se bornait à me répondre, à favoriser mon

inquisition, sans jamais rien m’offrir en échange, sans jamais esquisser

le moindre mouvement vers moi.

Tout en elle était attente; rien n’y était offrande, ni même abandon. Je

sentais cela à la façon déjà dont elle s’installait sur son divan pour

m’écouter; elle y mettait un soin exalté et minutieux; elle tapotait les

coussins, choisissait le plus moelleux pour le glisser sous sa nuque,

voulant n’être plus distraite par aucune gêne physique de ce que

j’allais lui dire.

Un jour, exaspéré par tant de préparatifs:

--Je sens, lui criai-je, que je vais être brutal.

--C’est ça, répondit-elle tranquillement, dites-moi des choses

horribles.

Et elle se mit à les espérer dans le plus extravagant silence. Son

visage était noyé dans l’ombre rose que versait l’abat-jour dont elle

avait coiffé profondément la lampe, mais du coin où elle était réfugiée

je voyais ses yeux venir vers moi, avides et paisibles, chargés de

curiosité, de tendresse et d’égoïsme. J’aurais dû lui poser un marché

peut-être, lui demander un gage positif de ses sentiments pour moi avant

de lui rien procurer de ces délices dont je détenais la clef. Mais bien

que l’ambition de mon amour se fût accrue considérablement depuis

quelque temps, je restais incapable de tout calcul, et même de toute

exigence intéressée.

Je ne pouvais faire que ce que je sentais qu’elle attendait de moi. Son

désir déterminait et limitait exactement le champ de mes entreprises; le

mien avait beau s’enflammer, s’irriter, gagner tout mon corps: il ne

sortait pas de cette invisible prison où le seul regard d’Aimée, qui

l’avait fait naître, l’enfermait aussi.

Je fis donc pleuvoir une fois de plus sur elle mes questions et une fois

de plus je la vis frémir vainement de volupté sous mes yeux.

Elle m’avait bien prévenu. C’était vrai qu’elle était sur son plaisir

affreusement repliée; ses pensées perdaient par rapport à lui toute

indépendance, tout éloignement; elles ne volaient plus, et même pas vers

moi qui le lui donnais; comme mille abeilles sur une même fleur, elles

restaient toutes là, abattues et ravies, à sucer ce miel.

--Qu’y a-t-il? A quoi pensez-vous? Où êtes-vous? lui dis-je tout-à-coup.

Je m’approchai, je lui pris la main, je la secouai presque brutalement,

comme pour la réveiller d’un songe.

--Mais je vous écoute, répondit-elle sans le moindre trouble et sans

paraître comprendre ce qui pouvait m’en donner.

--Par pitié, un mot, livrez-moi un mot qui ne soit pas sur vous,

seulement, sur votre être, mais sur vos sentiments plutôt, un mot qui me

guide, qui me renseigne.

--Mais que voulez-vous que je vous dise? reprit-elle avec un sincère

étonnement, et tout engourdie encore d’ivresse.

Pourtant, comme elle me voyait en colère, repensant à moi, elle m’aima

de nouveau, je sentis son affection m’envelopper silencieusement comme

un grand manteau qu’on m’eût jeté sur les épaules.

* * * * *

Il eût fallu profiter du courage que me rendit cette sensation. Et j’en

profitai en effet, mais de la manière absurde dont j’avais le secret: je

me plaignis.

--Aimée, m’écriai-je, je ne peux plus y tenir, j’étouffe, je meurs.

Venez à mon secours! Vous êtes là devant moi, je pourrais vous toucher

(mes mains firent un geste, mais que la crainte aussitôt amputa); deux

pas à peine nous séparent; vous me permettez un accès invraisemblable

dans vos sentiments. Et pourtant que sais-je de vous? Vous m’êtes aussi

étrangère que si vous viviez dans un autre monde. Je pensais ces

jours-ci--ah! pardonnez-moi, ce n’est qu’une phrase et je souffre

tant!--je pensais: Ses yeux sont un gouffre où passe tout ce que j’ai.

Oui, tout ce que j’ai d’esprit, d’imagination, de désir, je vous le

donne, je le verse en vous. Et que me livrez-vous en échange? C’est

effrayant d’y songer: je n’ai rien, je ne sais rien, pas même où mes

pauvres paroles vont se loger en vous, une fois que vous me les avez

prises! Vous m’entendez pourtant, dites? Vous pourriez me répondre tout

au moins, me faire un signe. Oh! même si ce devait être pour m’écarter

de vous.

«Vous comprenez bien qu’on ne peut pas vivre comme ça! Le poids dont

vous m’opprimez dépasse les forces humaines. Je ne peux plus travailler,

je ne suis plus bon à rien. Je vous traîne partout avec moi, je vous

repasse comme une leçon incompréhensible. Toute la journée je me sens

des petits marteaux dans la tête: «Que pense-t-elle de moi?

Qu’attend-elle de moi? Qu’y a-t-il pour moi dans son cœur?» Et pas de

réponse, jamais. Ou plutôt une seule, mais à laquelle je ne puis me

résigner.

«Vous m’avez enseigné des plaisirs auprès desquels tout m’est devenu

fade et dégoûtant. Mais quoi? Est-il possible de les prendre plus

longtemps sans savoir dans quel esprit vous me les permettez? Non, non,

c’en est trop. J’aime mieux m’en priver d’un seul coup, et me priver de

vous à la fois. Je m’en irai, je m’en irai, vous ne me verrez plus.»

J’attendis un moment dans une horrible crainte. Aimée ne bronchait pas;

elle gardait les yeux baissés. Il eût fallu continuer à me taire pour la

forcer à parler. Mais j’eus peur tout à coup de ce que j’allais

peut-être entendre, honte aussi de la violence que je croyais faire

subir à mon amie et je me jetai de nouveau dans le gouffre que creusait

notre silence, avec des mots désespérés:

--Voyez, lui dis-je; voyez ce que vous avez fait de moi. Je sais qu’il

faut que je m’en aille. Et pourtant ce petit espace où je me tiens (nous

étions debout l’un en face de l’autre), voyez, je ne peux pas m’en

arracher. C’est comme une planche en pleine mer; de tous côtés l’abîme!

Votre silence me chasse; je le comprends bien, ne croyez pas que je sois

assez fou pour ne pas le comprendre. Je suis chassé. Pourtant mes pieds

ne bougent pas. Mon malheur même m’enchaîne à la place où je suis. Votre

présence, votre forme devant moi, n’ayez pas d’illusions, en ce moment

elles ne font que me désoler, que me combler d’amertume. Pourtant je

reste, je vous considère, j’attends jusqu’au moment où il sera vraiment

indécent, déshonorant de demeurer.

«Et puis ça va être tellement plus affreux encore tout à l’heure sans

vous!

«Écoutez, non, je ne peux pas m’en aller pour toujours. Je tâcherai

seulement de venir un peu moins souvent. Vous m’aiderez. Je vous demande

encore un peu de patience. Je finirai bien par me détacher de vous. Avec

votre secours, j’y parviendrai, je le sens, je vous le promets.»

Tout, dans cet assaut, était misérable et sans force; tous mes défauts

ou, si l’on préfère,--mais c’était bien plus grave encore,--toutes mes

vertus avaient collaboré pour le rendre inefficace. D’abord ma manie de

subordonner toute action à un savoir préalable. Par toutes mes

lamentations j’avais seulement cherché à apprendre quels sentiments

Aimée éprouvait pour moi; je les prenais, ces sentiments, comme quelque

chose de tout fait d’avance, que je pouvais seulement espérer de

connaître; ils m’apparaissaient comme une formule à déchiffrer; je ne

pensais pas un instant pouvoir exercer sur eux la moindre influence. Je

voulais pénétrer dans le cœur d’Aimée; mais pour m’en informer

seulement, non pas, comme il eût fallu, pour l’incliner en ma faveur.

Je ne comprenais pas que les vrais amants, j’entends ceux qui

réussissent, ne s’interrogent jamais sur la tendresse qu’ils peuvent

inspirer, mais s’occupent uniquement de la faire naître. Moins ils en

devinent de spontanée dans le cœur qu’ils assiègent, et plus ils se

sentent à leur affaire. C’est leur tâche de l’éveiller; les idées qui

leur viennent sont toutes dirigées vers la préparation de ce miracle;

toute leur énergie s’emploie à en produire les conditions. Ils n’ont

besoin, sur l’objet aimé, que de renseignements sommaires; pour

l’enflammer, c’est sur des règles générales qu’ils s’appuient; moins ils

prennent garde à ses particularités, plus ils ont de chance d’y porter

l’incendie. Car une femme, pour s’éprendre, a besoin de se sentir

ignorée, violentée dans son âme. C’est le train où l’on sait la prendre,

la négligence où l’on ose laisser ses revendications et parfois sa

nature même, qui la convainquent en définitive d’aimer.

Mon désir d’Aimée n’était pas assez dominateur; il participait trop de

l’intelligence; j’étais devant elle comme un astronome devant une

planète; j’observais ses positions, je voulais avant tout calculer

exactement sa courbe. J’attendais qu’entre toutes les images que je

recueillais d’elle se déclarât une compatibilité définitive. Elle se

montrait à moi tantôt lointaine et affaiblie, tantôt brûlante comme un

soleil et je remettais de rien entreprendre jusqu’au moment où j’aurais

trouvé le lien de ses apparitions.

Sans doute la sortie que je venais de lui faire n’était-elle pas exempte

de tout effort offensif ni de toute ruse; j’avais bien escompté

l’émouvoir par le trouble que je lui avais montré. Et l’étalage de mon

désespoir était bien une sorte de piège aussi, qu’un vague instinct

m’avait fait combiner; car il me semblait qu’elle ne pourrait pas

admettre tant de malheur par sa faute et serait obligée de m’offrir cet

amour sans lequel elle voyait bien que je ne pouvais plus vivre.

Mais si piège il y avait, il était risiblement maladroit; car en mettant

tout au mieux, que pouvait-il m’aider à lui extorquer de plus que de la

pitié? Ne commençais-je pas par m’avouer vaincu? Mes cris, ma

désolation, ma révolte même, pris à la lettre, comme je lui laissais

seulement le droit de les prendre, signifiaient-ils autre chose sinon

que j’abandonnais en esprit toutes mes chances de la conquérir jamais?

Oh! mon détestable scepticisme! Oh! l’impossibilité de m’imaginer

triomphant! Je lui disais par tous mes mots: vous ne pouvez pas m’aimer,

je ne suis pas de ceux qu’on aime. Le malheur est déjà là pour moi, quoi

que vous ayez envie de faire.

C’était en supposant l’échec de toutes mes ambitions sur elle que

j’essayais de l’intéresser à moi. Pour l’attirer, la séduire, l’obliger

à s’occuper de moi, je ne trouvais rien de mieux que d’anticiper son

refus de me rendre heureux. Au lieu de la pousser doucement vers la

seule issue de l’amour, j’implorais déjà ses consolations pour la misère

où elle me plongerait en ne la choisissant pas. Je lui désignais ainsi

moi-même le chemin par où me décevoir.

C’est le plus grand vice de ma nature qui se montrait à l’œuvre ici. Je

n’ai jamais pu venir en aide à mon bonheur avec l’imagination, jamais je

n’ai su créer cette atmosphère propice qu’est une vive représentation de

l’évènement souhaité; jamais je n’ai pu me voir à l’avance au comble de

mes vœux; la privation de ce que je désirais le plus fortement m’est

toujours apparue comme l’hypothèse la plus probable à envisager, la plus

spécieuse, et comme l’état, aussi, le seul décent auquel je pusse

aspirer,--et le seul propre à me valoir la sympathie.

Qui sait? Peut-être, au moment que nous avions atteint ensemble,

peut-être Aimée m’eût-elle suivi, malgré que je l’y eusse si mal

préparée, dans une interprétation résolument optimiste de nos affinités.

Peut-être si, la voyant toute inerte et ravie par mes soins, je lui

eusse crié: «Et maintenant, je vous tiens, vous êtes à moi», peut-être,

me jetant à genoux, l’entourant de mes bras, peut-être me fussé-je enfin

emparé d’elle, peut-être eussé-je conquis ma proie, peut-être l’eussé-je

possédée brute, muette, pesante comme la mort et la nuit, pleine de râle

et de silence.

* * * * *

Mais je lui avais laissé bien trop de distance et de liberté. Elle

m’avait écouté jusqu’au bout, la tête baissée. (Et c’est peut-être aussi

ce qui avait si longtemps entretenu mon demi-courage.) Je la sentais

pourtant, sous l’abri de cette attitude tranquille, entêtée, uniforme.

Et lorsque j’eus fini, en effet, elle releva vers moi un regard

intrépide. Il me montra tout de suite que je ne l’avais pas entamée.

Touchée certes, et reconnaissante, elle l’était et ne songeait pas à me

le dissimuler, mais à ces dispositions rien n’était venu s’ajouter dans

son cœur de plus tendre, ni surtout de plus désirant.

Ses yeux brillaient; j’osai y plonger les miens, pour y chercher la

trace de mes paroles; mais ils l’avaient bue déjà comme un sable ardent

et rien que d’informe ne s’y laissait plus surprendre. Je restai

pourtant un moment penché vers ce qui s’était enfui de moi et que je ne

retrouverais plus jamais; j’étais plein de fatigue et de nostalgie.

Aimée ne fit pas le moindre geste pour me congédier Ce fut moi qui me

retirai enfin lentement. Elle me raccompagna, contrairement à son

habitude, jusqu’au perron de la villa. Elle ne disait rien; je la

sentais auprès de moi fidèle et étrangère, tout occupée de bonnes

pensées à mon endroit, mais qui étaient une dérision à mon amour.

Ayant descendu les quelques marches du perron, je me retournai, la main

sur la rampe:

--Au revoir, affreuse! lui dis-je à mi-voix, avec une immensité de

douceur et de désespoir.

Un air de reproche et de protestation s’ébaucha sur son visage, mais

tout à coup elle préféra simplement sourire. Et ce fut nanti de cette

nouvelle énigme que je m’en allai.

* * * * *

A peine fus-je dehors que le doute à nouveau attaqua mon esprit: ces

quelques pas silencieux et dociles qu’Aimée venait de faire à mes côtés,

étaient-ils tout à fait fortuits? N’y avait-elle pas été entraînée par

un charme qu’elle avait goûté près de moi et qu’il lui avait fallu

suivre au moment où il s’était éloigné? N’y entrait-il pas un peu

d’enchantement? Je recommençai à m’interroger, à me torturer, à me

repentir de ma maladresse.

Mais ce fut bien autre chose quand le lendemain matin le courrier

m’apporta une lettre d’Aimée: sans faire aucune allusion à notre dernier

entretien, elle me demandait comme un service de l’accompagner dans une

tournée qu’elle avait l’intention de faire aux environs de Fontainebleau

pour y chercher une villa ou un hôtel, où commencer enfin sa fameuse

cure de repos, depuis si longtemps ajournée.

L’aventure devenait nettement extraordinaire: que signifiait ce besoin

de ma compagnie au moment même où je venais de lui découvrir les dessous

de ma tendresse? Rabattu comme une flamme sous le vent, tourné en

plainte, mon désir l’avait frôlée pourtant; si elle ne l’avait pas

senti, elle avait dû le comprendre; l’avait-il donc vraiment tentée,

qu’elle s’y exposait délibérément à nouveau, et si vite?

J’allais tout savoir, cette fois. L’expérience se présentait sous un

angle exceptionnellement favorable; elle devait me permettre de forcer

la vérité dans son repaire. Aimée ne pouvait pas échapper, cette fois,

au système de questions que je me mis à combiner.

Je lui demanderais d’abord quelles avaient été ses pensées pendant ma

sortie de la veille et si elle trouvait que j’avais passé les bornes de

ce qui était admissible entre nous; je la supplierais de m’expliquer sa

patience, son silence, et ce sourire enfin qu’elle avait seul opposé à

mon injure. Puis je les lui reprocherais, je tâcherais d’être dur à

nouveau, de l’humilier, de la replonger, comme un sujet qu’on hypnotise,

dans le même état de prostration voluptueuse où je l’avais vue et dont

je saurais bien cette fois observer et conquérir définitivement le sens.

Tant ils me semblaient machiavéliques, ces projets me mettaient dans un

véritable enthousiasme. Des phrases se pressaient dans mon esprit,

toutes faites, toutes prêtes, comme des instruments que je n’aurais, le

moment venu, qu’à insérer au bon endroit. Celles qui me semblaient

devoir être le plus opérantes, je poussais l’enfantillage jusqu’à les

noter sur un bout de papier.

Le lendemain matin, de bonne heure, j’étais à la gare de Lyon où Aimée

m’avait donné rendez-vous. Quand je la vis venir à ma rencontre, j’eus

quelque peine à la reconnaître. Toute sa personne était empreinte d’une

élégance furieuse; elle arrivait toute retournée au dedans, toute

extasiée, toute triomphante, en proie à une distraction abominable. Je

n’étais rien sur sa route; elle passait seulement. Je crois que si elle

ne m’avait pas elle-même convoqué à cet endroit, elle ne m’aurait même

pas vu.

Ce fut en tremblant que je l’aidai à monter en wagon. Toutes mes idées

étaient à la dérive. Il me fallait faire face à une situation

entièrement nouvelle. Car cette femme que j’avais devant moi, dont mes

yeux abordaient le visage avec timidité, je ne l’avais jamais rencontrée

encore.

Ce n’était pas cette Aimée des jours de lassitude, en qui le niveau de

la vie semblait seulement abaissé et dont je ne savais rien faire. Au

contraire elle semblait au comble de l’entrain. Et pourtant ce n’était

pas non plus l’Aimée toute accordée et vibrante, qui m’attendait parfois

dans sa chambre comme au fond d’un secret étui, prête à résonner du

premier coup sous l’archet de mon esprit.

Non,--je la considérais maintenant, malgré la crainte, de tout

près,--bien certainement l’Aimée d’aujourd’hui était un être que je ne

connaissais pas. Je le trouvais beau, lui aussi; bien que je me sentisse

presque violemment rejeté par lui, je m’attachais à ses traits avec une

ardente admiration; je n’épuisais pas l’étonnement qu’ils me donnaient.

Oubliant tout ce que j’avais préparé, j’étais suspendu à ses lèvres d’où

je sentais qu’allaient tomber les paroles les plus imprévues, les plus

éloignées qui se pussent imaginer, de mon attente et de mes besoins.

Et en effet, avec une animation, dont je vis bien que le foyer était

ailleurs qu’en moi, Aimée se mit à parler: Elle me raconta une promenade

au Bois que Georges lui avait fait faire la veille; elle me décrivit la

douceur des feuillages naissants, le tendre azur du ciel et combien il

avait été délicieux d’attendre la tombée de la nuit au Pré-Catelan.

Puis:

--Parce qu’on ne nous voit presque jamais ensemble, Georges et moi,

dit-elle, je sais qu’il y a des gens qui s’imaginent toutes sortes de

choses à notre sujet. Mais si vous saviez combien Georges est gentil au

contraire avec moi! S’il n’avait pas cet absurde respect humain qui lui

fait toujours craindre de laisser voir qu’il est marié, il serait

exquis! Hier, en particulier, je ne sais pas ce qu’il n’aurait pas

inventé pour me faire plaisir.

Et elle se mit à me raconter, en leur donnant, avec une habileté

souveraine, le plus d’expression possible, toutes les attentions qu’il

avait eues pour elle.

Il y avait longtemps, déjà, que dans nos enquêtes sur son âme, nous

avions abordé le sujet, pourtant si délicat, de ses relations avec

Georges. Elle m’avait laissé, avec une loyauté et une impudeur

parfaites, lui analyser toutes les raisons qui la rendaient pour Georges

si difficile et si opprimante parfois; elle les avait reconnues justes

et s’était enchantée de les apercevoir, comme de toutes les autres

découvertes que je l’aidais à faire sur elle-même.

Pourquoi maintenant venait-elle m’affronter avec cette description d’une

tendresse dont elle avait elle-même sapé la vraisemblance?

Un effort de mon bonheur, en moi, tâcha quelque temps de me faire croire

que c’était seulement pour me rendre jaloux et pour exaspérer mon amour.

Mais je la connaissais trop bien pour m’arrêter à cette explication: pas

plus que moi, elle n’était capable d’une telle ruse. La stricte

atmosphère de vérité où nous nous étions habitués à vivre l’eût empêchée

même d’y penser. Nous pouvions bien étouffer ensemble, mais non pas nous

mentir, non pas nous peindre l’un à l’autre de faux paysages.

Non, si elle parlait ainsi, ce ne pouvait être que poussée et inspirée

par la réalité des faits. Georges avait bien été la veille, et d’autres

fois encore, et cette dernière nuit sans doute--cette même nuit que

j’avais passée dans l’attente et dans l’exaltation--le tendre amant

qu’elle me décrivait.

A la naissance de toutes les paroles qu’elle me versait, je devinais une

expérience toute récente, qui l’alimentait d’enthousiasme. Je la voyais

inscrite jusque dans sa chair, en marques enflammées, cette expérience,

et ma douleur était sans bornes.

Il n’y a pas de mots pour la jalousie. Et pourtant ses espèces sont

infinies. Je devine celle qui vous met debout, avec le besoin de tuer;

la mienne eut tout de suite quelque chose de secret et de corrosif,

comme tous mes sentiments; elle descendit en moi comme un poison,

flétrissant tous les tissus sur son passage, m’emplissant de mort et de

stérilité. Partout où il y avait eu de l’attente et de l’intention en

moi, elle me laissa affreusement cautérisé. Je me retrouvai au bout d’un

instant nettoyé de tout dessein, de tout espoir.

Que n’aurais-je pas donné, à cet instant, pour pouvoir soupçonner Aimée

de coquetterie! La faculté de me mentir, le désir de m’aguicher eussent

été, pour moi, la chose la plus délicieuse, la plus enivrante à supposer

en elle. Comme un homme qui se noie, je fis encore quelques efforts

vertigineux pour m’accrocher à l’épave de cette hypothèse.

En vain! Je voyais, je savais Aimée trop droite, et d’une certaine façon

trop candide. Ce qu’elle avait eu pour moi de mystère ne venait que de

ses silences, jamais d’aucune invention que je l’eusse surprise à

combiner. Encore une fois elle disait vrai, j’en étais sûr. Le fait

était là,--brutalement matériel, évident, criant, déchirant--de Georges

la pressant dans ses bras, écrasant ses lèvres, lui enseignant le plus

doux des délires.

Il me faisait si mal à contempler que j’avais détourné les yeux vers la

campagne qui filait maintenant, vaste et placide, au ras de la portière.

J’y cherchais une distraction, tout au moins un agrandissement de mon

cœur contraint. Et le chétif instinct de vivre travaillait en effet à me

rendre un peu d’espace, pour me permettre de souffrir encore.

Aimée s’était tue aussi. Il y eut une station au milieu des arbres, et

pendant un instant pas d’autre bruit que le vent calme qui traversait

les feuilles, et que des pas, le long du train, sur le gravier.

Je me remis un peu et ramenai mon regard vers Aimée avec l’effort d’un

sourire. Son exaltation semblait s’être calmée; je la sentis moins

lointaine, moins impossible à rejoindre.

Aussitôt se produisit en moi ce mouvement timide qui me faisait

exploiter chaque possibilité de contact avec elle, lors même que je

savais n’y devoir trouver que souffrance. Je me rappelai ma résolution

du matin; j’en rassemblai tant bien que mal les débris; passant outre à

l’amour-propre, oubliant tout ce que la dignité peut-être m’eût commandé

de ressentir encore, sans prudence et sans guérison, tâtonnant et

malade, traînant encore tout mon désordre, une fois de plus je me

rapprochai d’elle:

--Parce que je ne vous dis rien, fis-je, ne croyez pas que je sois

distrait de vous.

Elle me sourit:

--Je ne suis pourtant pas bien intéressante.

Était-ce du remords? Elle avait en effet longtemps réfléchi en silence.

Mais peut-être aussi, maintenant qu’elle s’était débarrassée de son

bonheur, voulait-elle seulement me remettre sur la voie de nos exercices

et me rappeler à mes fonctions d’inquisiteur.

Elle dut être déçue, en ce cas, car je ne sus pas les reprendre, ni même

n’en éprouvai vraiment l’envie. A mon élan se mêlait quelque chose de

brisé qui lui retirait par avance toute efficace. Je suivais Aimée, je

suivais sa cruelle image: c’était tout ce que je pouvais faire. La

volonté qui me précipitait vers elle le matin s’était changée en une

molle vague, tout juste capable de lécher son objet.

D’ailleurs les incidents de notre voyage n’étaient pas faits pour me

rendre l’allégresse et la décision. Nous étions descendus à Moret. Une

barque nous avait conduits à une petite hôtellerie, sur les bords du

Loing, où Aimée avait cru d’emblée reconnaître l’endroit dont elle

rêvait pour ses vacances.

Nous déjeunâmes près de la rivière.

Mais le jardin de trembles et de saules-pleureurs où l’on avait installé

notre table était humide; l’eau clapotait tout près contre la barque

moisie; sur l’autre rive la vue était bornée par un mur d’usine. A

travers les arbres, au-dessus de nous, nous vîmes le ciel se couvrir: la

pluie menaçait. Aimée frissonna. La tristesse tomba sur nous.

Pour la secouer nous primes une voiture et décidâmes d’explorer les

villages environnants.

Mais partout nous retombions sur les mêmes villas meublées, sur les

mêmes hôtels à galeries, dont le patron nous montrait les chambres

douteuses en nous faisant admirer la vue sur des jardins pleins de

boules de cuivre, de distributeurs automatiques et d’escarpolettes. Tout

cela avait une affreuse odeur de banlieue, celle même qu’il eût été

naturel d’attendre, si nous y eussions réfléchi, de cette fausse

campagne pour artistes où nous nous étions égarés.

Et pourtant, à la longue, notre déception même finit par reformer entre

nous de fragiles liens. D’abord, pour un si triste exil que ce fût,

j’avais réussi à séparer Aimée de son milieu, de son cadre. Paris était

déjà bien loin derrière nous, et toutes les habitudes qu’elle y avait,

qui lui faisaient en temps ordinaire une véritable garde du corps. Plus

nous étions dépaysés, plus nous étions ensemble. Il me semblait sentir

se tisser entre nous une intimité plus humble, plus basse, plus

silencieuse, mais plus profonde aussi que celle que nous avions connue

jusqu’ici.

Nous avions beau ne plus trouver à nous dire que des phrases misérables;

nous étions bien obligés de mettre notre malaise en commun, de partager

ce pain de notre naufrage.

A Marlotte, je m’étais avancé en reconnaissance vers une villa à louer.

Comme elle me paraissait mériter une visite, je me retournai vers Aimée

et lui fis signe de me rejoindre. Je la regardai s’approcher; chacun de

ses pas arrachait à mon cœur une bénédiction; j’éprouvais jusqu’au

tourment le besoin d’en baiser la trace.

Quand elle fut près de moi, je vis qu’un lacet de ses bottines était

défait; je me mis à genoux pour le rattacher. Et là tout à coup,

prosterné devant elle, la sensation du mal qu’elle me faisait m’inonda

de reconnaissance. Je levai les yeux vers elle, je lui pris les mains

avec humiliation et délire, je les appuyai contre mon front, contre mes

joues pour me calmer, pour me ravir. Elle souriait au-dessus de moi,

sans complicité, mais sans reproche non plus, ni rejet de mon amour; et

comme un mendiant aux pieds d’une déesse, je savourais ce fugitif

présent.

Au restaurant où nous prîmes le thé sous une triste tonnelle, Aimée

sembla même un moment vouloir se rapprocher de moi davantage. Elle était

allongée dans un fauteuil de jardin. Elle ne me regardait pas, elle ne

bougeait pas, elle ne parlait pas; mais je sentis que de toutes ses

forces elle composait à mon usage une sorte de disponibilité de sa

personne. Je ne sais comment exprimer cette impression qu’elle me donna.

Elle était là, toute appliquée à se laisser faire, pleine de méditation

et d’offrande, n’ayant pas perdu un atome de sa solitude, mais la

déposant un instant en ma faveur, m’en faisant tacitement la remise.

Hélas! par l’attention même qu’elle y mettait, elle restait

désespérément protégée! Tout au moins contre quelqu’un de si peu

agressif que moi. Cette longue proie, je la parcourais des yeux, comment

y mordre? Si seulement l’impatience lui eût arraché une plainte! Mais

elle restait entière, inflexible, commandante encore du fond de son

abandonnement! Tout ce qu’elle pouvait faire c’était de fermer les yeux.

Je la revois encore comme une haute barque maladroitement échouée au

rivage de ma misère! Ah! par quels mots eût-il fallu commencer? Quels

baisers sur elle n’eussent pas été violence?

Je la pris enfin par la main; nous remontâmes en voiture pour rejoindre

la gare de Bourron. Nous descendions, maintenant, dans la vallée, qui

s’ouvrait largement à notre rencontre; l’air humide faisait les

lointains foncés; de grands nuages soucieux voyageaient au dessus de

nous; quelques gouttes de pluie tombèrent du haut ciel sombre. Aimée

n’avait que des vêtements légers; je la couvris de mon pardessus. Sous

ce déguisement, qui confisqua son élégance, elle m’apparut tout à coup

moins inaccessible: ce fut comme si j’avais jeté sur elle un filet; je

l’emmenais dégradée et captive à ma suite.

Elle me regarda à la dérobée avec gêne, sentant que je la trouvais moins

belle, et s’en inquiétant.

Mais moi, au contraire, je m’enivrais de l’avoir ainsi réduite en

pauvreté. Une tristesse ravissante me serrait le cœur. Enfin je pouvais

avoir pitié d’elle! Enfin je l’avais entraînée dans le bas royaume où

j’étais aux fers! Je pourrais la prendre de plain-pied, sans assaut.

Mais comme toujours je m’attardai dans cet émerveillement; toujours les

sentiments viennent se mettre sur mon chemin pour me le faire perdre. Je

jubilais douloureusement; j’avais envie de remercier Aimée de cela déjà,

qu’elle n’était plus si abrupte ni si parfaite.

--C’est bon de vous avoir là, ainsi, répétais-je avec transport en lui

serrant la main.

Je goûtais notre abîme au lieu de l’y attirer plus profondément. Cela

devenait de la fraternité; mon cœur ne prenait pas la dureté qu’il eût

fallu; j’oubliais que l’amour c’est la guerre et qu’on n’y a pas le

temps d’avoir des émotions.

Quand la voiture nous eut laissés, lorsque nous nous retrouvâmes sur le

quai de la gare, j’étais tout étourdi et chancelant. Je n’entendais plus

bien ce que je disais et d’une voix toute défaite: «Viens!» fis-je en

entraînant doucement Aimée par le bras vers le train qui arrivait.

Oh! cette pauvre audace de la tutoyer, qui venait si tard, quelle pitié

c’était! Cachée là où personne ne pouvait l’attendre, née d’un remous de

ma timidité, sans pouvoir, sans force, suppliante et comme à moitié

soufflée par le vent et le fracas du train qui s’arrêtait maintenant

devant nous, comme elle me ressemblait bien!

Elle n’appelait aucune réponse. Aussi n’eut-elle aucune suite que

d’impatienter Aimée. Dans le wagon--elle me faisait face--je vis se

former en elle et peu à peu grandir un dépit violent contre moi. Trop

d’histoires! pensait-elle visiblement, et que si c’était seulement pour

la promener ainsi à travers mes odieuses hésitations, j’eusse mieux fait

de la laisser tranquille. Tous ces va-et-vient intérieurs auxquels nous

avions perdu notre journée, lui devenaient brusquement insupportables.

Elle ne savait sans doute pas très bien elle-même ce qu’elle avait

attendu de moi; sans doute à la moindre attaque de ma part, se fût-elle

contractée, défendue. Mais elle m’en voulait tout de même de ne l’avoir

menacée que si lâchement; elle ne me pardonnait pas de lui avoir fait

croire à un danger qu’elle n’avait pas couru; car il lui fallait bien

comprendre enfin que je ne savais être ennemi que de moi-même et que ma

cruauté était sans but, sans direction, sans pointe.

Présente, je la sentis me fuir, se dégager de cette fraternité où je

m’étais cru impliqué pour toujours avec elle. Le compartiment, où

d’abord nous étions seuls, se remplit de monde peu à peu. Pour préserver

quelque temps encore notre complicité contre les forces qui la

menaçaient de partout, j’avais placé l’ombrelle d’Aimée à côté de nous,

sur l’appui des deux banquettes et derrière cette barrière fragile qui

nous séparait des autres voyageurs, je prétendais me trouver encore seul

avec elle. Mais cette solitude ne me servait déjà plus à rien, qu’à la

perdre. Je voyais son visage déjà tout étranger; il y avait des moments,

lorsqu’elle fermait les yeux, où il se fanait brusquement, apparaissant

à la fois plombé et rougi; alors j’avais envie de me pencher sur lui;

mais il reprenait aussitôt une espèce d’ardeur et comme un reflet de

colère qui m’interdisaient de bouger.

Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à Paris. Mais dans la cour de la gare,

lorsque j’eus été lui chercher une voiture, l’horreur de cette journée

manquée m’étreignit brusquement et je reconnus l’impossibilité radicale

de quitter ainsi Aimée en plein désastre; malgré ses protestations, je

montai avec elle en voiture.

Alors se produisit un coup de théâtre. Toutes les manœuvres et tous les

errements de l’orage qui avait pesé sur l’horizon de notre après-midi,

se résolurent en un grand éclair:

--Aimée, lui criai-je, je vous hais, je vous hais de toutes mes forces.

Vous êtes un monstre. Il faut que je vous dénonce. Cela ne peut pas

durer comme ça. On ne peut tout de même pas vous laisser ainsi

indéfiniment en liberté.

Mon âme pliait sous un faix d’injures à lui dire. Je me jetai dans des

reproches incohérents, l’accusant de tout, lui promettant mille

punitions, l’environnant en paroles de tous les supplices imaginables.

Je lui saisis le bras, je le secouai violemment:

--Pour bien faire, dis-je, en riant de tous mes nerfs, il faudrait que

je vous tue, ou quelque chose dans ce genre.

Et c’était vrai, à la lettre, qu’à cet instant, l’idée de trois couteaux

plantés en bouquet dans son cœur m’était d’une délivrance

indescriptible. Sa destruction avait tout à coup plus de charme que tous

ses charmes.

Je savais parfaitement combien j’avais été faible et sot toute la

journée, et je le lui disais. Mais pour une fois, ses torts

m’apparaissaient encore plus grands que les miens. Et son existence

surtout prenait un caractère inexpiable.

C’était contre son existence que toutes mes forces d’un seul élan se

tournaient; c’était son existence que mes mots et mes cris tâchaient de

recouvrir.

Je la sentais contre moi, chair et âme, plus épouvantable que cet enfer

d’où elle était montée un jour pour prendre un soin si touchant de ma

damnation. Il me fallait l’y replonger; il me fallait amasser beaucoup

de néant sur cette tête trop aimée.

La dure cage où elle enfermait ses pensées, je n’avais même plus envie

de l’ouvrir. Elle l’emporterait avec elle; je me moquais désormais de

rien savoir. Il fallait seulement qu’elle n’existât plus, qu’elle

n’existât plus!

Elle, cependant, m’avait d’abord écouté sans rien dire. Puis tout à coup

elle se mit à rire, de son rire le plus terrible, le plus insolent. Loin

de la fâcher, mes accusations lui faisaient un bien infini; elle se

renversait sous elles, elle les buvait voluptueusement. Enfin elle me

trouvait aussi malintentionné qu’elle en avait besoin. Ce torrent de

haine que je déversais sur elle, plus habile que moi, elle y

reconnaissait le paroxysme de l’amour qu’elle pouvait inspirer.

Elle riait, cruelle et délivrée, elle riait, et il me semblait que

c’était la journée tout entière qui éclatait enfin en cette fusée de

rire, furieuse, aride, et triomphale.

--Si vous saviez ce que je souffre! dis-je tout à coup.

Mais:

--Tant mieux! s’écria-t-elle, et elle continua de rire.

Je chancelai un instant sous le coup, mais bondis presque aussitôt,

comme en rêve, à la hauteur où elle m’appelait: il n’y eut plus rien en

moi qu’une vraie rage de joie; tout me fut indifférent soudain au prix

de l’hilarité que nous avions atteinte. Le monde aurait pu périr à cette

minute: je n’aurais su que m’en féliciter. Hourra! telle était la seule

devise qui convînt en cet instant à mon amour.

* * * * *

A notre amour peut-être. Jamais encore je n’avais senti Aimée si

prochaine. La colère était décidément le vrai climat commun de nos âmes;

elle les fondait plus harmonieusement que la tendresse, l’étude ou

l’humiliation.

Une tempête exquise nous soulevait, et nous étions roulés ensemble sous

son aile. Une ardeur nous prenait, une sécheresse de la gorge. Nous

avions soif de quelque chose, mais de si rêche qu’à peine osions-nous le

nommer en nous-mêmes baiser.

Soif! Lentement pourtant croissait entre nous cette fleur aride dont nos

lèvres allaient former les pétales. Soif! Le terme d’un pélerinage

infini était là: sur ce visage près du mien, comme un puits du désert,

au soir, plein d’étincelles.

Déjà je me penchais sur lui avec cupidité; déjà, maîtrisant mon cœur

tant bien que mal, j’avais saisi le bras d’Aimée.

Que se passa-t-il à cet instant? La révolution de tout mon corps vers le

sien s’arrêta net, avant même que mon esprit eût reçu aucun

avertissement; je demeurai en suspens.

Puis:

--Non, non, fit en moi une voix secrète.

Et tout aussitôt:

--Non, non, reprit Aimée, laissez-moi!

Elle avait détourné la tête, fermé les yeux.

--Non, répéta-t-elle plus bas, laissez-moi!

Je laissai tomber mon front sur sa poitrine avec un gémissement, vaincu

par une force absolument innommable, épuisé comme après une lutte

immense, et résigné déjà.

--Non, dit encore une fois Aimée, presque avec tendresse, non, François,

il ne faut pas.

Comme un gaz par une subite fissure, toute notre fureur fuyait déjà avec

un long cri, nous laissant pauvres, lourds et séparés.

Je grelottais, abattu sur le sein d’Aimée.

Puis je me raccrochai péniblement d’une main au brassard de la portière

et me rassis à ma place.

Un moment encore nous filâmes ensemble, pris dans l’immense courant des

boulevards.

Enfin je tapai à la vitre, je fis arrêter, j’embrassai la main d’Aimée

sans regarder son visage et je descendis.

Je restai un moment sur un refuge; il était six heures; les taxis à

toute vitesse me frôlaient; les autobus entraient sur la pente du

boulevard au chant plaintif de leurs freins. Toute une vie forcenée se

précipitait au long de moi, emmenant mon âme inutile, l’arrachant à sa

peine, lui procurant encore quelques minutes de grâce.

Et pourtant mon esprit travaillait déjà, tout seul,--mon funeste esprit

jamais las, qu’aucune ruine n’arrivait à distraire de sa manie

d’attention et qui se jetait sur mes pires mésaventures comme sur une

proie.

Aimée · 第 11 / 14 题