XXXIV. A la vérité, quand je m'en souviens, n'est-ce pas une grande
misere, pour preuve de cette diableté, qu'il ne se trouvera homme, tant
vanteur de la piété soit-il, qui veuille acheter un état de secret
rechercheur des actions humaines, pour avertir les autres, à ce qu'ils
soient garantis du danger, afin qu'ils se détournent de leurs mauvaises
voies, & que, s'ils sont enclins à mal faire, ils s'en corrigent dès le
commencement, ou s'en abstiennent à l'avenir de peur qu'ils ne tombent
en péril! Plutôt, la plus grand part des hommes sont comme chats guetant
les souris; & le plus homme de bien en apparence, sera en perpétuelle
sentinelle, pour épier si quelqu'un bronche; non pour l'avertir bien &
charitablement, mais pour le ruiner. Et pour faire preuve de plus
d'impiété prévôtable, on contraint iniquement les autres, & incite à
dire, s'ils savent quelque mauvais déportement de leur prochain, afin
que l'on l'accable, pour s'engraisser à ses dépens, s'il a moyen de
payer les ouvriers. Ainsi plusieurs sont riches du malheur des autres,
desquels jamais la faute n'est cachée ou diminuée, ou détournée, ains
multipliée abondamment. Or nous ne sommes plus au temps qu'on étoit
sauvé par sa faute. Je pense que les bonnes gens qui gémissent sous la
tyrannie des gros, seront émus par charité à bien estimer, en nos
discours, comme nous découvrons le tombeau de vérité.
EPICARME. Savez-vous bien ce que c'est que vérité?
Q. P. Ne vous en enquêtez point tellement, dit le sage, que vous ne
soyez estimé de la secte de Ponce-Pilate. Davantage, je vous avertis,
par l'exemple de ce docteur, que nous avons chassé, que vous n'ayez à
mettre en avant chose qui puisse être tirée en conséquence contre ce qui
est saint, ou à moquerie de ce qui est vénérable. Usons notre temps avec
la ponce de bienséance, ou le grès de sagesse; & que cependant notre
satyre soit perpétuelle, pour découvrir l'abomination des affaires du
mauvais monde.
PÉTRARQUE. Mais de quoi sont composées les affaires du monde?
QUELQU'UN. Du bien d'autrui; témoin ce que me dit le Chanoine qui
plaidoit contre moi, & pour me tromper, comme c'est la coutume de telles
gens, me fit parler d'accord; moi qui allois mon train, comme l'âne des
bons-hommes, je lui disois que je ne desirois que la paix; & lui me
protestoit qu'il ne vouloit que mon bien. J'en étois content; mais notre
servante, qui avoit demeuré chez un Avocat en Cour d'Eglise, me sut bien
retirer, me montrant qu'il disoit vrai, qu'il vouloit mon bien pour le
mêler avec le sien.
PÉTRARQUE. Voilà qui est bon; mais je demande que c'est qu'affaires du
monde.
PARACELSE. C'est le moyen de parvenir.
CELSUS. Vous nous l'obscurcirez tout, comme vous avez fait la Médecine,
en vous vantant, & n'y disant que des ventosités. Je vous prie,
amusez-vous à boire; je vous prie, ne vous fâchez point; je vous dirai
de belles choses douces, & avec facilité. Le moyen de parvenir comprend
tout, & est composé des quatre élémens de piperies, avec leur
quinte-essence.
ERASTE. C'est une nouvelle philosophie, voire si nouvelle que l'on ne la
connoît pas. C'est à ce coup que vous êtes trompé, d'autant qu'il y en a
qui la savent bien, & qui se moquent de nous, qui nous amusons à voir
des urines, & souffler du charbon; & les autres attrapent les
incommodités. Or je vous dirai comment, & ronflerai en axiomes
merveilleux. Çà que je tranche des sentences toutes pleines d'abondances
mystigoriques; que je vous en donne, non ecclésiastiquement, ni
chichement, ni justinia-niaisement; mais libéralement &
philosophiquement en charité.
SCOT. Ce n'est pas bien fait; il faut vendre la science; & par-là je
connois bien que vous n'y entendez rien. A ce mot, Uldric, qui se
fâchoit de quoi ce Moine interrompoit Paracelse, lui dit: taisez-vous;
vous n'y entendez rien vous-même.
SCOT. Si fait; aussi il n'y a science que je ne sache.
ULDRIC. Vous en avez menti, au respect de Dieu.
MADAME. Quoi, qu'est-cela? Voire, & faut-il que les gens doctes vivent
ainsi? Buvez, & vous accordez.
PARACELSE. Hélas! pardonnez-moi, Madame, ce n'est pas moi qui querelle.
ULDRIC. Il y a plus d'une heure qu'il me picote, même encore tantôt,
m'appellant hérétique pulvérisé; & pour ce si je me fâche, je vous prie,
Madame, de croire que j'en ai juste cause, & aussi me vouloir favoriser
en ma querelle. Je suis homme de bien, & lui aussi: je ne voudrois pas
quereller un méchant, parce que je n'y aurois point d'honneur: mais je
lui en veux, d'autant que tantôt il m'a fait une opprobre vergogneuse; &
m'a dit une injure que je ne veux, ni ne peux lui remettre.
SCOT. Je ne m'étonne plus de rien, puisqu'il s'en souvient. O! soit ce
qui en pourra être, je me tais & vous en laisse tout faire; je m'en vais
me consoler avec le flacon; je vous fais juge de tout, Madame.
MADAME. Et bien, il vous a appellé hérétique; il y a bien de quoi?
ULDRIC. Oh! que ce n'est pas cela pour si peu, je ne daignerois y
penser. Il m'a fait une bien plus grande honte, diffamation & vitupere
plus notable.
MADAME. Pour vivre en paix & vous accorder, il faut tout dire: là,
déclarez ce tort & injure.
ULDRIC. Madame, je vous prie, c'est tout un; je vous le dirai; il m'a
appellé viédaze.
MADAME. Que lui avez-vous répondu?
ULDRIC. Qui vous fouaille, Madame, en bon françois.
MADAME. Mais vous, vraiment!
ULDRIC. Je veux bien, puisqu'il vous plaît; je ne l'eusse su demander
plus honnêtement, ni vous plus joyeusement me l'accorder. Ce sera quand
il vous plaira, Madame. Employez-moi, tandis que je suis jeune; quand je
serai vieil, je n'en pourrai plus. Mais ce démenti que deviendra-t-il.
J'entends que ce soit un démenti de Meûnier; un âne le portera. Voire,
mais plutôt de papier; je m'en torcherai le cul.