MAPPE-MONDE.

XVIII. Or frere Jérôme avoit consumé plus de trente ans à sa recherche,

& n'en avoit rien rapporté. J'en crois le Vigénere, qui n'en a pas fait

moins. C'est lui qui m'a fait ce conte; à quoi il ne songe pas à cette

heure, tant il est jaloux. Le voilà avec Postel, à fripper quelque vieil

haillon d'histoire, pour accommoder sa pierre. Les parens du frere

Jérôme, voyant qu'il se consumoit mal à propos, délibérerent ensemble de

lui en faire quelque gracieuse remontrance (non pas si grasse, que la

faveur de la vieille, à laquelle on avoit dit qu'il falloit graisser les

mains de son avocat; & elle, le prenant par derriere, lui ondoyoit les

mains avec une piece de lard, ainsi qu'il avoit les mains sur les reins.

Le bon homme, se revirant, lui dit: que me faites-vous, ma mie? On m'a

dit, monsieur, que je devois vous graisser les mains. Ha, pauvre bonne

femme, ce n'est pas dit quelle graisse). La conclusion prise, pour

tâcher à le détourner de telles follies, un des plus notables parens eut

charge de l'aller inviter, lequel le moine lui promit, moyennant la

commodité de monsieur son fourneau, qu'ils nomment _athanor_, dont les

fous alquemistes font un grand Achilles, ayant trouvé en Néhémie ce mot

_Athanorum_, i. des fourneaux. Voilà une des gloses des chymistes, dont

la secte est la plus jolie du monde, parce qu'à leur dire, & entr'eux,

il n'y en a pas qui sache; ils se tiennent tous pour bêtes au spécial, &

n'en estiment aucun, qui, au jugement des autres, ne soit un ignorant:

mais s'il y en a quelqu'un qui se laisse mourir, le voilà, par leur

jugement, aussi-tôt canonisé. O, diront-ils, grande perte! S'il eût

encore vécu quinze jours, trois heures & dix-sept minutes, il eût achevé

l'oeuvre, que j'acheverai, d'autant que j'ai son secret. Mais le

principal est de dîner; à quoi faire, vint à Paris le frere, qui s'y

transporta sans oublier son bon appétit. Il trouva bonne compagnie, qui

fit bonne chere. Après dîner, selon l'avis pris, vint à lui une dame

choisie entre celles qui ont été dépucelées sur le tard de leur âge.

Telles sont plus sages & meures, parce qu'elles n'ont tant été, ni sitôt

hochées; elles en sont plus fermes. Adonc la sage vieille, prenant la

main charbonneuse de frere Jérôme, lui dit: monsieur mon cousin, la

pitié que nous avons de vous voir décheoir, non-seulement de commodités,

mais aussi d'honneur, vu le mépris auquel vous gisez par vos

déportemens, est cause que nous nous sommes assemblés; & nous vous avons

appellé ici, pour vous dire notre ennui, vous priant de vous reconnoître

& penser à vous, & au lieu dont vous êtes sorti. Vous êtes en âge d'être

sage; faites paroître que vous l'êtes, prétendant à choses dignes de

vous. Que cuidez-vous, pour devenir si riche? Quand bien cela

aviendroit, que vinssiez à bout de votre philosopherie, vous devez être

content, vous avez le viton & le vetiton, sans en rechercher davantage

par cette arquemine. Il ne lui laissa pas achever, qu'il lui dit: madame

ma bonne cousine, je vous prie ne passer outre; je ne m'y amuserai plus

gueres; j'ai presque fait: mais il faut achever; je suis sur le point.

Ne pensez pas pourtant que je cherche ce grand bien, pour être riche; je

suis assez content d'avoir le _victum_ & le _vestitum_: mais sachez, ô

bienheureuse cousine, si vous le voyez, que, quand j'aurai fait cette

divine oeuvre, j'aurai une belle poudre, de laquelle je prendrai, au

soir, ou au matin, un seul petit grain, avec de la conserve de roses; &

je le ferai sept coups.

Le moyen de parvenir, tome 1/3 · 第 34 / 52 题