V. Quand nous fûmes assemblés, qu'on fut prêt, le vin dans les vaisseaux
plongés en l'eau fraîche pour se rafraichir, (aussi le pratiquer
autrement, seroit boire à cloche-pied) la soif étant appétit de froid &
d'humide. O qu'il est dangereux pour le corps & pour l'ame, (pour le
corps, à cause de la fievre, pour l'ame, à l'occasion de la colere) de
fréquenter ces malheureux, qui boivent tiede. Ils sont pires que
Pharisiens, vu qu'ils trompent manifestement. Ceci vous fera souvenir de
deux sortes de sots. Foin, il m'est échappé; je cuidois prononcer
_honteux_; je n'en veux pourtant point quereller: je dirai comme notre
vieux Curé, qui disoit en son prône: il y en a qui ont des pantoufles
qui vont faisant flique flaque, & chantent: revange-moi, prens ma
querelle. Et qui veux-tu qui te revange? Va, prens une échelle, & t'en
va à tous les diables. Ces doncques troublés des documens de honte
paysanne, ils n'osoient demander à boire frais, ni en demander
davantage, si on leur en verse trop peu, ou si on leur baille un reste;
mais le reçoivent comme corbeaux qui béent. Ils n'osent demander du
meilleur, ou de celui de Monsieur; mais se contentent de ce qu'un
malotru valet leur apportera. Hé! grosse pécore, grande pécude, animal
irraisonnable, est-ce là le peu d'état que tu fais de ta conscience que
tu ne crains point de la laver indiscrétement? Les autres sont des
messieurs sages & entendus, c'est-à-dire, sots d'honneur, ou honorables,
qui étant venus voir quelque Seigneur ou homme d'affaire, après avoir
discouru & mis en avant la disposition du tems, qu'un chacun sait aussi
bien qu'eux, soit chaud, ou froid, & puis ayant conté au-delà de ce
qu'ils savent, demeurent là fichés & esto, & muets vont traversant après
les caprioles de leurs fantaisies; & se tenant ès piéges d'ennui où ils
se sont fourrés, n'ont pas l'assurance de dire adieu pour s'en aller, &
cesser d'être importuns; mais, pour user la bienséance, demeurent là,
tant que quelque changement les vienne relever de sotise, où ils sont en
sentinelle. Jan il nous faisoit beau voir & bon ouir; &, si étoit chose
meilleure, de regarder les flacons en état. Que vous apprendrez ici de
bonnes doctrines! Les sots, qui viennent se mettre en état, se laissent
envelopper; & puis on les gâte. O la belle distinction! La bouteille en
état n'est point prisonniere; ains retient en soi, & enveloppe le vin:
mais hélas! pauvre vin, où es-tu? Je vous prie, ôtez-moi ces bouteilles,
d'autant qu'elles sont sujettes à être cassées: ayez de bons flaccons,
pour y trouver, par leur moyen, la vérité, comme fit Démocrite, qui la
trouva au fond du puits. Le roi avoit fait faire un puits, qui répondoit
à une vieille carriere, où Démocrite alloit souvent se rafraîchir. En ce
puits, on rafraîchissoit le vin du roi. Démocrite s'en apperçut, & alla,
avant que d'être aveugle, joliment prendre le bon vin gisant en flaccons
dans l'eau du puits, & trouva que c'étoit la vérité; que le vin valoit
mieux que l'eau. C'étoit une vie mystique que de notre fait. Nos
flaccons étoient d'argent vivans, & pleins de leur vraie ame, joint que
sans vin ils sont corps inanimés, les vaisseaux étoient dignement
arrangés, selon leur mérite, ne plus ne moins que les vers des Sibylles,
couvrant sous leur sainte cabale les plus savoureuses intelligences du
bien futur. Mais encore notre maître, vous qui savez que le pain est
plus ancien que le vin, d'où vient qu'étant le pain en la bouche, il est
long-tems à se démener çà & là, avant que de trouver le chemin de la
vallée; & le vin tout incontinent le trouve. Ce mystere n'est pas de
votre religion. C'est parce qu'il y a plus d'esprit en une pinte de vin,
qu'il n'y en a en un boisseau de bled. Voire, direz-vous, l'eau en fait
bien autant. O lourdaut, mon doux & bel ami, c'est une folle que l'eau;
elle se laisse tomber du haut en bas, elle court les rues, & fait
devenir fols ceux qui l'aiment: & là-dessus, mon mignon, résolvez un peu
à quoi il y a plus de réputation à se faire déclarer ivrogne, ou fou.
Guette au paneau, & dis que tu en as. Je vous avertis, doctes buveurs,
que vous ayez des flaccons; ils sont bons vaisseaux fermans à vis, vous
serez en sûreté. Qui a, pensez-vous, été cause de la guerre de Troye, du
siége de Babylone, de la ruine de Thebes, de la venue de l'antechrist, &
de tant d'autres malheurs, dont les vraies & fausses histoires nous
amusent? Bouteilles cassées, & vin répandu. A dire vrai, vin répandu ne
vaut pas plein le cul d'eau nette, pour vous débarbouiller dans une
écuelle percée. Et pour ce que l'on n'osoit pas, en paroles vulgaires,
prophaner ce digne & excellent sujet; on le taisoit, & faisoit-on
accroire aux bonnes gens qui ne savent pas les mysteres mystérieux du
vin, comme nous autres philosophes, que les lanternes étoient vessies, &
attribuoit-on ces malheurs à d'autres jolies causes, pour vous
emmailloter l'esprit.