aérostatiques et sur la probabilité de pouvoir diriger les
ballons._ 1. broch. in-8º, 1784.]
On a souvent discuté dans ces derniers temps pour savoir à qui
appartenait, parmi les contemporains, la première idée des aérostats
allongés; on voit qu'elle remonte à l'origine même de la découverte
des ballons. Nous allons examiner ici le premier point que Brisson a
si bien exposé dans son mémoire et parler de la première expérience
d'aérostat allongé qui ait été exécutée. Nous reviendrons dans la
suite sur la direction naturelle des aérostats par les courants
aériens.
Les frères Robert construisirent leur ballon allongé dans le palais
de Saint-Cloud, sous les auspices de M. le duc de Chartres, père du
futur roi Louis-Philippe; cet aérostat de taffetas, enduit de gomme
élastique et de vernis imperméable, avait 52 pieds de long sur 32 de
diamètre; gonflé d'hydrogène pur, il était muni à sa partie
inférieure d'une nacelle, ou _char_, comme on disait à cette époque,
de 16 pieds de long. Ce char était d'un bois très léger, couvert
d'un taffetas bleu de ciel, soutenu intérieurement par un filet.
Cinq parasols ou ailes de taffetas bleu en forme de rames, devaient
servir de propulseurs. Une grande rame rectangulaire placée à
l'arrière jouait le rôle de gouvernail ou de godille (fig. 46).
Une première ascension fut exécutée le 15 juillet 1784; le départ se
fit dans le parc de Saint-Cloud. Le duc de Chartres accompagnait
lui-même les aéronautes, mais, par suite de circonstances peu
favorables, il ne fut pas possible d'expérimenter les appareils de
propulsion.
[Illustration: Fig. 46.--Le premier aérostat allongé des frères
Robert. Expérience du 13 juillet 1784. (D'après une ancienne
gravure.)]
Une nouvelle expérience eut lieu à Paris, le 19 septembre 1784, et
les aéronautes affirment qu'elle eut le succès _le plus complet_,
puisqu'ils seraient arrivés à se dévier de 22 degrés de la ligne du
vent. Le ballon fut rempli en trois heures par M. Vallet; après les
signaux donnés, il fut conduit à onze heures trente minutes à
l'estrade construite sur le bassin du jardin des Tuileries, en face
le château; les cordes furent tenues par le maréchal de Richelieu,
le maréchal de Biron, le bailli de Suffren et le duc de Chaulnes. La
machine s'éleva à onze heures cinquante minutes, aux acclamations
multiples d'une foule considérable. Les voyageurs, au nombre de
trois, les deux frères Robert et Collin Hullin leur beau-frère,
disparurent à midi, au delà des brumes de l'horizon. Au moment de la
descente, qui eut lieu à six heures quarante minutes dans l'Artois,
les voyageurs s'emparèrent des rames, qu'ils firent fonctionner de
toute leur force.
Nous rompîmes, disent les frères Robert, l'inertie de la machine,
et nous parcourûmes une ellipse dont le petit diamètre était
d'environ 1 000 toises. Outre le spectre (ombre) de notre machine
sur le sol, nous avions encore pour objet de comparaison les
différentes pièces de terre, très distinctes les unes des autres,
séparées par des lignes droites.
Les expérimentateurs calculèrent qu'ils purent obtenir une déviation
de 22 degrés de la ligne du vent. La descente eut lieu dans des
conditions très remarquables; nous laisserons à ce sujet la parole
aux aéronautes:
À quelque distance d'Arras, nous aperçûmes un bois assez
considérable: nous n'hésitâmes point de le traverser, quoiqu'il
n'y eût presque plus de jour à terre, et en vingt minutes nous
fûmes portés d'Arras dans la plaine de Beuvry, distante d'un
quart de lieue de Béthune en Artois. Comme nous n'avions pu juger
dans l'ombre le corps d'un vieux moulin sur lequel nous allions
porter, nous nous en éloignâmes avec le secours de nos rames, et
nous descendîmes au milieu d'une assemblée nombreuse d'habitants;
ils ne furent point effrayés de voir notre machine, attendu que
M. le prince de Ghistelles-Richebourg, protecteur et amateur zélé
des sciences, venait de faire ce jour même une expérience dont
ils avaient été témoins. Ce prince nous aborda avec le prince son
fils; ils nous demandèrent notre nom, et nous offrirent de nous
rendre avec notre machine à leur château. Nous fîmes tous nos
efforts pour conduire notre machine dans le parc du château, à
l'aide de tous les habitants du canton, qui se prêtèrent à nous
obliger, et à conserver nos machines avec un zèle et une joie
qu'il est difficile de peindre... M. le prince de Ghistelles nous
fit l'honneur de nous accueillir en son château avec une bonté
dont nous ressentons d'autant mieux le prix, qu'il nous est plus
impossible de la rendre[55] (fig. 47).
[Note 55: Mémoire sur les expériences aérostatiques faites
par MM. Robert frères, in-4º. Paris, 1784.]
Telle est l'expérience qui fut entreprise vers la fin de l'année
1784, à l'aide du premier aérostat allongé muni de propulseurs à
rames.
Si l'idée de ce mode de navigation aérienne date de l'origine de la
découverte des ballons, on a vu que celle d'utiliser les courants
aériens n'est pas moins ancienne.
[Illustration: Fig. 47.--Le premier aérostat allongé des frères
Robert, devant le château du prince de Ghistelles: expérience du 19
septembre 1784. (D'après une ancienne gravure.)]
Pendant que les curieuses expériences des frères Robert
s'accomplissaient, deux expérimentateurs persévérants, Alban et
Vallet, directeurs d'une grande usine de produits chimiques,
préparaient, dans l'établissement qu'ils dirigeaient à Javel, la
confection d'un ballon dont la nacelle était munie d'un propulseur
formé de quatre grandes ailes, rappelant la roue à aube d'un navire
(fig. 48). Ce ballon, construit sous les auspices du comte d'Artois,
avait reçu le nom de celui-ci. D'après les inventeurs, il paraît
qu'il se dirigea par un temps calme. Voici quelques passages de la
description qu'Alban et Vallet ont donnée de leur expérience:
Ce n'a été que vers la fin d'avril 1785 que nous avons eu pendant
quelques jours un temps presque calme jusqu'au lever du soleil;
nous en avons profité. Nous avions adapté un moulinet à la proue
de la gondole, et à la poupe une aile, posée verticalement pour
servir de gouvernail; le premier objet était de savoir si nous
parviendrions avec ces machines à déplacer le ballon, et à lui
imprimer un mouvement qui pût vaincre la résistance que sa
surface devait éprouver.
Les auteurs racontent que dans d'autres expériences, il ont eu
recours à des rames, et qu'ils essayèrent notamment ce nouveau
système le 5 mai, jour de l'Ascension.
Nous reconnûmes, disent Alban et Vallet, que posées
perpendiculairement, l'une à droite, l'autre à gauche, et mues
alternativement, elles nous chassaient en avant plus promptement
encore que le moulinet et qu'elles nous donnaient la facilité de
retourner l'aérostat sur tous les sens à volonté.... Par les
moments de calme, nous nous sommes promenés dans l'enceinte de
notre manufacture, et nous en avons fait plusieurs fois le tour à
volonté.
Plusieurs voyages aériens furent encore exécutés par Alban et
Vallet, quelquefois accompagnés du comte d'Artois lui-même, le futur
roi Charles X; et d'après les expérimentateurs quelques tentatives
de direction furent couronnées de succès.
[Illustration: Fig. 48.--Le _Comte d'Artois_, aérostat de Javel
(1785).]
Le récit de ces résultats si heureux nous paraît assurément exagéré.
Il est possible que par un temps absolument calme, les aéronautes
aient obtenu une direction de leur aérostat, mais on ne saurait
admettre qu'il y avait là le principe de la navigation aérienne. Si
l'on se reporte à cette époque des débuts de l'aéronautique, on se
rendra compte de l'insuffisance absolue des moyens d'action dont on
pouvait disposer. La machine à vapeur n'existait pas dans le domaine
de la pratique, et aucun moteur mécanique ne fonctionnait encore;
l'hélice, qui est le plus favorable des propulseurs, n'était pas
encore appliquée, et la force de l'homme était la seule à laquelle
il fût possible de recourir.
Le grand problème de la direction des aérostats occupait cependant
tous les esprits, car on considérait alors la solution comme
prochaine. Joseph Montgolfier étudiait un aérostat à propulseur, il
voulait lui donner une forme lenticulaire, afin de faciliter son
passage au milieu de l'air[56], mais il ne mit jamais ce projet à
exécution. L'intrépide Pilâtre de Rosier s'occupait de construire son
aéro-montgolfière, au moyen de laquelle il voulait tenter ce passage
de la Manche de France en Angleterre, que Blanchard avait réussi à
exécuter en sens inverse, en compagnie du Dr Jeffries (janvier 1785).
Pilâtre voulait monter et descendre dans l'atmosphère, sans perdre de
gaz et sans jeter de lest, afin d'aller à la recherche de courants
aériens favorables. Il avait imaginé de placer une montgolfière
cylindrique, sous un aérostat de gaz, afin d'augmenter ou de diminuer
à volonté la force ascensionnelle en chauffant ou en laissant
refroidir le système. L'idée théorique était bonne, mais son exécution
était difficile et dangereuse: placer le feu sous un ballon à gaz
combustible, c'est, comme on l'a dit, mettre la mèche enflammée sous
un baril de poudre. Pilâtre de Rosier, accompagné d'un jeune physicien
nommé Romain, exécuta son expérience dans des conditions déplorables,
avec un appareil en mauvais état. Il avait reçu des fonds du ministre,
M. de Calonne, pour réaliser son essai, il croyait son honneur engagé;
il partit avec Romain, qui n'avait pas voulu l'abandonner.
L'aéro-montgolfière, sans qu'on ait jamais connu la vraie cause de la
catastrophe, fut précipitée du haut des airs; elle tomba sur le
rivage, où les infortunés aéronautes trouvèrent la mort, premiers
martyrs de la navigation aérienne.
[Note 56: D'après les papiers manuscrits et inédits de la
famille de Montgolfier. Communiqué par M. Laurent de
Montgolfier.]
De toutes parts on élaborait des projets d'aérostats dirigeables;
c'est par centaines que l'on pourrait les mentionner. Je me bornerai
à en citer un qui attira l'attention à cette époque, et que l'on
doit à un architecte nommé Masse.
Masse, comme un grand nombre d'autres observateurs, était persuadé
qu'un propulseur efficace pour un aérostat, devait être copié sur le
modèle de ceux que l'on voit fonctionner dans la nature, et qui sont
mis en mouvement par les animaux. Ce ne furent pas les nageoires du
poisson qui lui servirent de modèle, mais les doigts palmés du
cygne. Voici comment l'auteur explique son système, non sans
commettre une grave erreur, en comparant un oiseau aquatique qui
_flotte à la surface de l'eau_ à un ballon qui est _immergé_ dans la
masse de l'air.
Un cygne se trouvant porté par l'eau tel qu'un ballon l'est par
l'air, et qui remonte le courant d'eau par le moyen de ses
petites pattes qu'il reploie et développe quand il veut avancer;
M. Masse a cherché à imiter ces sortes de pattes, et y a
parfaitement réussi dans un modèle de sa machine qu'il a fait
faire au quart de l'exécution et qui ne pèse que cinquante
livres: les pattes du modèle sont assez grandes pour en sentir
tous les effets et la réussite[57].
[Note 57: de Extrait la légende gravée au bas de la gravure
que nous reproduisons (fig. 49 et 50). Cette gravure, qui n'a
pas moins de 0{m},46 de hauteur, porte la mention suivante:
«Se vend à Paris, chez l'auteur, rue de la Monnoie, la porte
cochère en face de la rue Boucher, au fond de la cour.»]
[Illustration: Fig. 49.--Projet d'aérostat dirigeable de Masse
(1785).]
Le ballon avait à peu près la forme allongée de celui des frères
Robert, il devait avoir 20 mètres de long, 10 mètres de diamètre.
Outre les propulseurs que l'on devait actionner au moyen d'une roue,
il y avait, à chaque extrémité de la nacelle, deux gouvernails
«aussi en forme de pattes».
L'aérostat à pattes de cygne ne fut jamais construit.
[Illustration: Fig. 50.--Coupe longitudinale de la nacelle.]
Les tentatives de Blanchard, des frères Robert, d'Alban et de
Vallet, que l'on pouvait croire alors couronnées de succès,
déterminèrent les aéronautes, même quand ils employaient des ballons
sphériques, à se pourvoir de rames de propulsion qu'ils actionnaient
eux-mêmes. À cette époque, où l'on n'avait pas encore étudié d'une
façon précise les courants superposés dans l'atmosphère, on pouvait
s'imaginer, dans certaines circonstances spéciales, que l'action des
rames tendait en effet à modifier le sens de translation de
l'aérostat, tandis que celui-ci était en réalité entraîné par des
courants aériens superposés ou par un vent dont la vitesse
augmentait subitement.
[Illustration: Fig. 51.--Ballon à rames de Testu-Brissy.]
C'est probablement ce qui arriva au docteur Potain, qui s'éleva en
ballon, de Dublin en Irlande le 17 juin 1785, dans l'intention de
traverser le canal Saint-Georges pour descendre en Angleterre. Le
docteur Potain tenta de traverser ce bras de mer, mais il ne réussit
pas dans son expérience, contrairement à ce que l'on a souvent dit,
d'après les affirmations de Dupuis-Delcourt[58]. Voici, en effet, un
extrait du récit de l'époque, publié par le docteur Potain
lui-même[59]:
Le ballon prit d'abord la direction du nord-est; mais, remontant
ensuite un courant d'air supérieur, il changea aussitôt et fit
marche presque en sens contraire, ce qui le fit paraître pendant
quelque temps s'avançant à pleines voiles vers la mer; mais,
s'élevant à une hauteur plus considérable, il changea de nouveau
de direction et prit celle du nord. Il demeura dans cette
position pendant plus de trois quarts d'heure, paraissant faire
route au-dessus des contrées de Wikols et de Worford, jusqu'à ce
qu'enfin il ne fut plus possible à l'oeil de le suivre. Le
docteur Potain dut être extrêmement mortifié de se voir frustré
de l'espérance qu'il avait eue que son ballon se dirigerait vers
la mer, ayant toujours témoigné la plus grande envie qu'il prit
cette direction pour avoir la gloire de passer le canal et de
descendre en Angleterre.
[Note 58: _Nouveau manuel complet d'aérostation_, par
Dupuis-Delcourt, un vol. in-32, avec planches. Paris,
librairie Roret, 1850.]
[Note 59: Voy. _Relation aérostatique dédiée à la nation
irlandaise_, par le docteur Potain, in-4º, Paris, 1824.]
Si le docteur Potain ne traversa pas la mer, il se dirigea vers la
mer, et suivit ensuite à différentes altitudes des routes opposées.
Il n'en fallait pas plus pour faire dire que les ailes dont la
nacelle était munie, avaient été efficaces. Mais il n'en fut rien.
Voici ce que l'expérimentateur en a dit:
Mes ailes avaient du rapport avec celles de Blanchard, sans être
aussi compliquées, et d'une manoeuvre plus facile; mon moulinet,
en le faisant agir, prenait l'air en biais, et je tournais sur
mon axe. Ces évolutions, faites à l'aide du ballon, ont réussi:
le gouvernail ne servait que d'enjolivement, la direction n'étant
point trouvée, cependant je l'avais annoncée, et je l'ai tentée
sans succès.
On voit d'après ce passage, d'ailleurs un peu confus, que les
appréciations élogieuses qui ont été faites des expériences du
docteur Potain, ne sont pas justifiées, et que son ascension ne doit
attirer l'attention que parce qu'il rencontra des courants aériens
de différentes directions.
À côté du nom de Potain, nous devons placer celui du comte
Zambeccari, qui exécuta plusieurs tentatives de direction aérienne
au moyen de rames, et à l'aide d'un système ascensionnel analogue à
celui que Pilâtre de Rozier proposa, et qui consistait à joindre une
montgolfière à un ballon à gaz. Zambeccari exécuta de remarquables
voyages aériens, mais il ne réussit en aucune façon dans ses essais
de direction.
Un nouveau venu allait bientôt se présenter encore sur la scène de
l'aéronautique; nous voulons parler de Testu-Brissy, qui exécuta, à
partir de l'année 1786, un grand nombre de voyages aériens. Sa
nacelle était munie de rames d'une forme particulière (fig. 51), à
l'instar de celle de Blanchard, dont il fut momentanément un des
émules. Il ne tarda pas à inaugurer les ascensions équestres, et il
s'éleva plusieurs fois dans un ballon allongé, au-dessous duquel la
nacelle, en forme de plateau rectangulaire, soutenait Testu-Brissy,
monté sur un cheval. Ces exercices d'aérostation publique devaient
être plus tard renouvelés par l'aéronaute Poitevin. Ils n'offrent
point d'intérêt pour notre étude de navigation aérienne.
II
LES BALLONS À VOILES
Conditions de translation d'un aérostat dans l'air. -- Il n'y a
pas de vent en ballon. -- Erreur des auteurs de projets de
ballons à voiles. -- Tissandier de la Mothe. -- Martyn. -- Guyot.
-- Le _véritable navigateur aérien_. -- La _Minerve_ de
Robertson. -- Terzuolo et le vent factice.
Quand un ballon, dépourvu de tout propulseur, est en équilibre dans
l'air et se déplace horizontalement par rapport à la surface du sol,
il se trouve, relativement à l'air ambiant au sein duquel il est
plongé, dans la plus complète immobilité. Il n'a aucun mouvement qui
lui soit propre; ce n'est pas lui qui marche; c'est la masse d'air
au milieu de laquelle il est immergé et comme enclavé. Tout est
immobile autour de l'aéronaute quand il se trouve à une même
altitude; son drapeau n'est pas agité, il ne sent pas l'action du
vent, quand bien même le courant aérien dans lequel il est baigné,
l'entraînerait avec une grande-vitesse. Comme l'a dit un praticien
expert, des bulles de savon qu'il poserait devant lui sur une
planchette, y resteraient dans un état de repos complet, et la
flamme d'une bougie n'y vacillerait pas. Le ballon est exactement
dans les mêmes conditions, par rapport au courant aérien où il est
plongé, qu'une boule de bois qui serait lestée dans le courant d'un
fleuve; cette boule avance, mais ce n'est pas elle qui marche, c'est
l'eau dans laquelle elle est plongée.
On voit donc combien il est illusoire d'admettre que des voiles
pourraient avoir la moindre influence sur la propulsion d'un
aérostat; elles ne seraient jamais gonflées, par cette raison qu'il
n'y pas de vent en ballon. Malgré l'évidence des faits, on ne
saurait croire combien ont été nombreux les inventeurs qui ont
proposé de munir les ballons de voiles, à l'instar des navires,
auxquels cependant ils ressemblent si peu dans leur mode de
translation. Nous avons résolu de faire connaître dans ce chapitre
quelques-unes des propositions qui ont été faites à ce sujet, depuis
l'origine même de la navigation aérienne; nous y joindrons
l'histoire de quelques autres utopies plus ou moins irréalisables,
qui nous donneront l'occasion d'indiquer à nos lecteurs les écueils
de l'imagination, quand elle n'est pas guidée par le raisonnement et
la pratique.
Les archives de l'Académie des sciences sont encombrées de projets
de ballons à voiles, et les écrits du temps des Montgolfier, sont
remplis de systèmes analogues.
Nous reproduisons ici, à titre de curiosité, l'un des premiers
mémoires qui aient été présentés à l'Académie des sciences à ce
sujet. Par une singulière coïncidence, l'auteur, qui était, comme on
va le voir, ancien secrétaire des vaisseaux du roi, portait le nom
de l'auteur de ce livre.
Paris, ce 23 janvier 1784.
Messieurs,
Les imaginations échauffées par la sublime découverte de M. de
Montgolfier s'occupent à chercher le moyen de la diriger: tout le
monde semble comme défié de le trouver.
Voulez-vous bien, Messieurs, que j'aie l'honneur de vous
présenter mes idées sur cette découverte, et sur la direction à
volonté de ce globe aérostatique; ce projet conçu depuis quelques
jours, mûrement examiné d'après les manoeuvres dont j'ai acquis
la connaissance sur les vaisseaux, m'ayant paru possible, je le
soumets à votre décision ayant la plus grande confiance, fondée
sur la vénération que vos sciences vous ont acquise de l'Europe
dont vous êtes le flambeau.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,
Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
TISSANDIER DE LA MOTHE,
ancien secrétaire des vaisseaux du Roy.
_À Messieurs,_
_Messieurs les Académiciens préposés à l'Examen des Projets
sur le globe aérostatique._
Le globe aérostatique voguant dans les airs au gré des vents
comme un vaisseau vogue sur l'eau, et étant à son élément ce que
le vaisseau est au sien, doit être dirigé par les mêmes principes
et ce ne peut être que par le moyen de voiles qu'il faudrait
ainsi que sur les vaisseaux pouvoir diriger à volonté afin de
tenir une route certaine.
Six voiles en forme d'étoile de la grandeur du globe et dont le
mouvement à volonté en parcourrait la circonférence,
horizontalement, suffiraient déjà je pense pour le pousser à tous
airs du vent.
Ce mouvement se ferait autour du globe par le moyen d'une
baguette de cuivre attachée à un mât ou pivot placé au centre de
la partie supérieure et descendrait en demi-cercle jusqu'au char
ou gallerie pour être à portée des navigateurs qui en
dirigeraient le mouvement à la main; cette baguette serait
ajustée au mât, de manière à tourner à tous vents, enfin comme
une girouette aurait la même facilité de tourner, mais serait
retenue en bas dans une parfaite immobilité et ne deviendrait
mobile que par la main des navigateurs.
Ce soleil ou étoile serait adapté au milieu de cette baguette et
en suivrait la direction.
Comme le principe fondamental du globe Montgolfier est la
légèreté même, les voiles seraient construites de la manière la
plus légère, encore plus s'il est possible qu'un parapluie, et
pourraient être tendues sur des fils de cuivre ou de fer, qui
traceraient la forme de l'étoile; d'ailleurs cette combinaison se
ferait suivant la grandeur et la force du globe; plus il serait
grand, plus les voiles seraient légères à proportion.
Ce soleil pousserait les voiles également de haut en bas, milieu
et côtés, et la baguette sur laquelle il serait appuyé, se
tiendrait un tant soit peu éloignée du globe, ou si cela n'était
pas possible, en mettant une toile forte sous cette baguette, on
pourrait la poser de manière à toucher le contour du globe et la
toile éviterait un plus grand frottement de la part du grand
conducteur et en dirigeant le mouvement on l'en écarterait.
Un triangle allongé en forme de queue de poisson placé au centre
du soleil, ferait les mêmes fonctions qu'un gouvernail à bord
d'un vaisseau et serait dirigé par le même procédé que le grand
conducteur le serait au haut du globe.
Ces six voiles pourraient aussi être faites de façon à se replier
l'une sur l'autre dans une tempête, celles du milieu de chaque
côté pourraient être immobiles, et ce serait sur elles devant ou
derrière que les autres se replieraient.
La pesanteur que ce soleil occasionnerait plus d'un côté que de
l'autre suivant l'endroit où le globe se trouverait, serait
contre-balancée par des poids qu'on mettrait dans la gallerie du
côté opposé ou par le passage des navigateurs sous le vent, il
faudrait cependant que le côté où le soleil serait placé fût plus
lourd que l'autre, c'est du moins ainsi qu'on en use dans
l'arrimage d'un vaisseau, où l'on met plus de poids sur le
derrière que sur le devant.
Le soleil placé, le mouvement du conducteur libre, il sera très
facile de diriger le globe Montgolfier et de tenir une route
certaine à tous vents, vent arrière, vent largue, virer vent
arrière même, vent devant et en général se servir du globe comme
d'un vaisseau.
Ce serait donc à l'Académie si après avoir examiné ce projet,
elle y voit comme moi de la possibilité, à en confier l'exécution
à quelques habiles mécaniciens, qui par leur adresse le
simplifieraient, avouant que ayant la théorie et n'étant point
mécanicien, je n'en pourrai point donner d'idées précises suivant
les règles de cet art et que c'est en qualité de marin que je
vous présente ce projet, proposant que si l'exécution s'en
ferait, de le diriger suivant les principes reçus sur mer.
Nous devons ajouter que l'Académie des sciences jugea à leur juste
valeur les projets analogues de ballons à voiles, et les condamna
sans hésiter, comme on va le voir par l'extrait suivant, que nous
empruntons aux registres de l'Académie des sciences (séance du 17
mars 1784):
Les Commissaires nommés par l'Académie pour examiner un mémoire
envoyé par M. Tissandier de la Mothe, ancien secrétaire des
vaisseaux du roi, en ont rendu le compte suivant.