«Et je vous autorise à lui répéter cela, dit-il en insistant sur ces

derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai

inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»

Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de

George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et

l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.

«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un

serrement de coeur; car maintenant elle est indifférente à tout.»

En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son

malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le

bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de

bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour

d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement

moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.

Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes

émotions qui déchirent ce tendre coeur, tirons le voile sur ce triste

spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume

où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette

chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de

ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au

moment où le ciel lui envoya ses consolations.

Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de

regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel

revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin.

Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et

pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le

coeur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins

qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa

raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant

de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien

récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux,

reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage

muet sa reconnaissance de leur sollicitude.

L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut

lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel,

lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du

colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les

coeurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère

reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit

nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous

connaissons l'excellent coeur, apporta dès lors, chaque jour, à son

petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.

Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir

l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait

point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des

mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au

major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de

bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie;

son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus

tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient

sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie

elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie.

Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes

maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a

réservé pour le coeur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop

humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements

admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.

William Dobbin se bornait à épier le coeur d'Amélia, à en suivre tous

les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en

deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence

qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et

patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup

il n'aurait pas voulu le changer.

Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les

intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous

les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières

avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un

prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et

cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes

grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et

qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite

fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et

introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne

put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham

et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une

trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du

petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins

anticipés.

L'enfant dormait.

«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que

faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir

Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui

tendait.

«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à

mistress Osborne.»

Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta

sur le berceau de son fils.

«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant

sa main blanche et délicate.

--Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.

--Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants,

continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce

pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.

--Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous

êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne

dirait-on pas celle d'un ange?»

Les petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour

du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout

l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'oeil, empreint de la

tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le

coeur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant

dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put

trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:

«Mon Dieu! veillez sur lui.

--Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant

la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle

effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence!

vous pourriez éveiller George!»

Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le

pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa

rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.

CHAPITRE IV.

Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu.

Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent

autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires

de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain

parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble.

Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en

équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides

dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par

égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je

tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été

achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu.

Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des

premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et

pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné

d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?--Un petit

employé, aux appointements de douze cents livres sterling par

an.--Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?--Peuh! c'est la

fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont

sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois

soeurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent

toujours chez elle quand ils viennent à la ville.--Mais comment donc

ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et

son actif?--Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous

dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la

Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière,

il n'a pas été faire un tour à l'étranger.

Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou

moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens

d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se

demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin

qu'il nous faisait boire?

En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur

retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de

Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à

leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons

d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons

dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien

apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens

de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les

habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et

livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses

rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur

ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la

propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du

reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même

trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans

disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop

approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les

données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait

faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.

Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que Crawley

et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du

luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon

quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls

vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les

moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se

lisait sur ses cartes.

Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à

devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale;

quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg

Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les

Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un

empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de

voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée

dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la

nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de

ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa

grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à

fréquenter.

Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des

grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à

l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par

hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel

Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table

de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu

pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait

parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer

ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En

conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces

réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté

les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.

Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans

posséder un sou de revenu, ces mots _sans un sou_ signifient que leurs

moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment

elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le

colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation

particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse

manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique

aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices,

une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire

qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le

pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et

approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et

pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une

application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un

amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un

général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait,

lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se

déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les

ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et

par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand

étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à

ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux

fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait

de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.

Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la

soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait

si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les

nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents;

mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses

revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie

prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il

avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait

eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné

contre lui.

Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par

provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de

Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne

devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant

d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin

de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc

pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du

colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa

loyauté.

On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions

enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus

à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans

les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour

assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du

colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand

désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait

qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés;

c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui

venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais

toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des

tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au

dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours

d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne

point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment

aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme

contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de

Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais

quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la

reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.

Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de

mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se

retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur

part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse

commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les

conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du

***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le

lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses

gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre

le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et

mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était

des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait

fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari

d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd,

chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux

oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel

Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine

Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de

cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général

Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour

l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs

semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.

En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus,

Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position

empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais

payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de

se trouver réduit à zéro.

«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître

le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et

puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous

restera-t-il alors?»

Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques

nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les

charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.

L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable

sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux

enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son

pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de

solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le

faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux

colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre

dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle

commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes

et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du

général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca

s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet

officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses

prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les

femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était

maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le

général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au

pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à

l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.

La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à

passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le

général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on

pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à

Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se

disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle

n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle

passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante

finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les

loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle

aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une

année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs

brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide

des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de

plus positif.

Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles

qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du

colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune

était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin

était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps

d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher

sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette

ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire

qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la

diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de

prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à

Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible

capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.

Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander

pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait

partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires

de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le

premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel.

Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures

qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une

discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba

d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises,

mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que

le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui

envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil

de leur maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son

départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le

lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au coeur, et le

maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de

cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus

grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley

les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne

renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en

convaincre en les ouvrant quelque temps après.

Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley

fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le

continent, aux mains de la bonne française.

La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour

l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du

colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa

mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle

avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les

environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une

nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une

manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père

dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le

coeur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race,

rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et

faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du

vigneron, sa nourrice.

La foire aux vanités, Tome II · 第 4 / 41 段