derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai
inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»
Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de
George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et
l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.
«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un
serrement de coeur; car maintenant elle est indifférente à tout.»
En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son
malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le
bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de
bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour
d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement
moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.
Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes
émotions qui déchirent ce tendre coeur, tirons le voile sur ce triste
spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume
où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette
chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de
ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au
moment où le ciel lui envoya ses consolations.
Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de
regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel
revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin.
Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et
pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le
coeur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins
qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa
raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant
de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien
récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux,
reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage
muet sa reconnaissance de leur sollicitude.
L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut
lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel,
lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du
colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les
coeurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère
reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit
nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous
connaissons l'excellent coeur, apporta dès lors, chaque jour, à son
petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.
Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir
l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait
point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des
mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au
major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de
bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie;
son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus
tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient
sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie
elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie.
Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes
maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a
réservé pour le coeur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop
humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements
admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.
William Dobbin se bornait à épier le coeur d'Amélia, à en suivre tous
les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en
deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence
qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et
patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup
il n'aurait pas voulu le changer.
Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les
intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous
les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières
avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un
prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et
cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes
grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et
qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite
fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et
introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne
put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham
et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une
trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du
petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins
anticipés.
L'enfant dormait.
«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que
faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir
Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui
tendait.
«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à
mistress Osborne.»
Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta
sur le berceau de son fils.
«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant
sa main blanche et délicate.
--Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.
--Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants,
continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce
pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.
--Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous
êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne
dirait-on pas celle d'un ange?»
Les petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour
du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout
l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'oeil, empreint de la
tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le
coeur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant
dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put
trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:
«Mon Dieu! veillez sur lui.
--Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant
la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle
effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence!
vous pourriez éveiller George!»
Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le
pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa
rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.
CHAPITRE IV.
Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu.
Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent
autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires
de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain
parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble.
Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en
équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides
dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par
égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je
tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été
achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu.
Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des
premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et
pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné
d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?--Un petit
employé, aux appointements de douze cents livres sterling par
an.--Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?--Peuh! c'est la
fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont
sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois
soeurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent
toujours chez elle quand ils viennent à la ville.--Mais comment donc
ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et
son actif?--Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous
dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la
Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière,
il n'a pas été faire un tour à l'étranger.
Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou
moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens
d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se
demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin
qu'il nous faisait boire?
En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur
retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de
Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à
leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons
d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons
dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien
apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens
de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les
habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et
livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses
rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur
ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la
propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du
reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même
trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans
disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop
approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les
données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait
faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.
Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que Crawley
et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du
luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon
quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls
vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les
moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se
lisait sur ses cartes.
Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à
devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale;
quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg
Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les
Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un
empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de
voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée
dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la
nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de
ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa
grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à
fréquenter.
Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des
grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à
l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par
hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel
Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table
de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu
pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait
parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer
ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En
conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces
réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté
les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.
Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans
posséder un sou de revenu, ces mots _sans un sou_ signifient que leurs
moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment
elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le
colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation
particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse
manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique
aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices,
une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire
qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le
pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et
approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et
pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une
application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un
amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un
général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait,
lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se
déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les
ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et
par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand
étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à
ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux
fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait
de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.
Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la
soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait
si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les
nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents;
mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses
revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie
prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il
avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait
eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné
contre lui.
Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par
provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de
Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne
devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant
d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin
de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc
pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du
colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa
loyauté.
On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions
enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus
à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans
les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour
assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du
colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand
désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait
qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés;
c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui
venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais
toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des
tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au
dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours
d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne
point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment
aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme
contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de
Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais
quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la
reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.
Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de
mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se
retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur
part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse
commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les
conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du
***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le
lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses
gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre
le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et
mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était
des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait
fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari
d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd,
chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux
oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel
Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine
Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de
cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général
Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour
l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs
semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.
En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus,
Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position
empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais
payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de
se trouver réduit à zéro.
«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître
le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et
puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous
restera-t-il alors?»
Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques
nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les
charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.
L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable
sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux
enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son
pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de
solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le
faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux
colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre
dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle
commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes
et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du
général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca
s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet
officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses
prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les
femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était
maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le
général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au
pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à
l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.
La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à
passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le
général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on
pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à
Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se
disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle
n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle
passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante
finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les
loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle
aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une
année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs
brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide
des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de
plus positif.
Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles
qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du
colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune
était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin
était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps
d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher
sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette
ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire
qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la
diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de
prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à
Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible
capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.
Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander
pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait
partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires
de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le
premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel.
Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures
qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une
discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba
d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises,
mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que
le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui
envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil
de leur maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son
départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le
lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au coeur, et le
maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de
cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus
grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley
les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne
renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en
convaincre en les ouvrant quelque temps après.
Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley
fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le
continent, aux mains de la bonne française.
La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour
l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du
colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa
mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle
avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les
environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une
nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une
manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père
dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le
coeur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race,
rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et
faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du
vigneron, sa nourrice.