Quoi qu'il en soit des colères de miss Crawley à ce sujet, mistress

Rawdon était de l'autre côté du détroit l'objet de tous les hommages

comme la plus spirituelle des Anglaises. Ses soirées offraient

l'aspect d'un petit congrès européen: Prussiens, Cosaques, Espagnols,

Anglais et Français se donnaient rendez-vous chez elle; car pendant ce

fameux hiver de 1815, Paris était devenu le point du réunion de tout

le monde civilisé. Si le quartier aristocratique de Londres avait pu

voir tous les crachats, tous les cordons qui couvraient la poitrine

des nobles invités de Rebecca, il n'eût pas manqué d'en éprouver la

plus violente jalousie. Les plus fameux capitaines de l'époque

caracolaient autour de sa voiture au bois de Boulogne, ou se

pressaient dans sa petite loge à l'Opéra. Le coeur de Rawdon débordait

d'orgueil, et comme à Paris il n'avait à craindre l'importunité

d'aucun créancier, chaque jour ramenait quelque partie chez Véry ou

chez Beauvilliers. La moitié de sa vie se passait au jeu, et sa veine

se soutenait toujours. Tufto seul ne partageait pas l'allégresse

générale: mistress Tufto avait pris fantaisie de venir visiter Paris;

d'autre part plus de vingt généraux faisaient cercle autour de la

chaise de Becky, et elle avait à choisir entre vingt bouquets

lorsqu'elle se rendait au théâtre. Lady Bareacres et tout l'état-major

féminin souffraient des tortures de l'envie à voir les triomphes de

cette petite parvenue, dont la langue à double tranchant laissait une

plaie cuisante dans l'âme de ces chastes personnes. Mais il n'y avait

rien à faire contre elle. N'avait-elle pas tous les hommes de son

côté? Cette coalition féminine ne réussissait point à dérouter

l'indomptable courage de cette petite femme, et la médisance mourait

dans le cercle même qui la voyait naître.

L'hiver de 1815 s'écoula au milieu de ces joies et de ces plaisirs

pour mistress Rawdon Crawley. Elle paraissait aussi familière à cette

vie de luxe et d'élégance que si depuis des siècles sa famille n'en

avait jamais connu d'autre. Du reste, son esprit, ses talents, son

énergie, la désignaient pour la place d'honneur dans ce monde de

mensonges et de vanités.

Aux premiers jours du printemps de 1816, on lisait les lignes

suivantes dans les colonnes du _Galignani's Messenger_:

«Le 26 mars, mistress Crawley, femme du lieutenant-colonel Crawley, du

***e régiment des Life Guards, est accouchée d'un fils.»

Tous les journaux de Londres répétèrent cette nouvelle, et un jour, à

déjeuner, miss Briggs faisant à miss Crawley la lecture de la feuille

du matin, lui apprit par cette voie l'accroissement survenu dans sa

famille. Tout prévu qu'il était, cet événement donna lieu à une crise

terrible dans les résolutions de miss Crawley. La fureur de la vieille

dame atteignit aux dernières limites; elle manda sur-le-champ son

neveu M. Pitt et Lady Southdown, et exigea immédiatement la

célébration de leur mariage, si longtemps projeté. Elle leur annonça

son intention de constituer aux jeunes époux une rente de mille livres

sterlings sa vie durant; à sa mort ses biens devaient revenir en toute

propriété à son neveu et à sa chère nièce lady Jane Crawley. Waxy vint

rédiger les actes, lord Southdown conduisit sa soeur à l'autel, le

mariage fut célébré par un évêque, au grand désappointement du

révérend Bartholomé Irons.

Après la cérémonie, Pitt aurait désiré partir avec sa jeune épouse,

suivant l'usage des personnes de son rang. Mais la tendresse de la

vieille fille pour lady Jane avait atteint un tel degré d'intensité,

qu'elle déclara catégoriquement ne pouvoir se séparer de sa favorite.

Pitt et sa femme vinrent donc s'établir sous le même toit que miss

Crawley. Le pauvre Pitt n'eut pas fort à se louer de tous ces

arrangements, car il se trouvait ainsi placé entre les boutades de sa

tante d'une part, et de sa belle-mère de l'autre. Lady Southdown était

venue fixer ses quartiers dans le voisinage et de là prétendait

régenter toute la famille. Il fallait avaler sans mot dire ses drogues

et ses brochures, et Creamer dut céder la place à Rodgers. Avant peu,

miss Crawley avait perdu jusqu'à l'apparence de l'autorité, et elle

devint craintive au point de ne plus dire de sottises à Briggs; elle

s'attacha de plus en plus à sa nièce et sentit ses terreurs

s'accroître de jour en jour à l'approche de la mort. Espérons

toutefois que les tendres soins de lady Jane adoucirent les derniers

pas de sa vieille parente dans le chemin que nous avons à parcourir

ici-bas à travers la douleur et la lutte.

CHAPITRE III.

Veuve et mère.

On reçut à la fois en Angleterre la nouvelle des deux succès remportés

par l'armée anglaise aux Quatre-Bras et à Waterloo. Les Trois-Royaumes

tressaillirent d'orgueil et de douleur à l'annonce de ces glorieux

faits d'armes, car les chants de victoire ne pouvaient faire oublier

les pleurs que l'on devait aux blessés et aux morts. Dans chaque

village, dans chaque chaumière, à l'arrivée des grandes nouvelles de

Flandre, c'étaient des explosions de joie à côté des sanglots et des

larmes, les enivrements du triomphe mêlés au deuil et à l'affliction.

Pendant qu'on parcourait avec une anxieuse avidité la liste des

victimes de la guerre et qu'on apprenait par elle la mort ou le salut

d'un ami ou d'un parent, on passait successivement à travers les

angoisses les plus accablantes, les incertitudes de l'espoir et du

doute.

Cette liste sanglante se complétait chaque jour. On peut juger encore

à distance du supplice cruel de ceux qui devaient attendre jusqu'au

lendemain la suite de cette histoire de deuil, de l'empressement

sauvage avec lequel on se disputait les feuilles encore humides de

l'imprimerie. Si pour une seule bataille où nous n'avions que vingt

mille hommes engagés, l'émotion était si forte dans tous les coeurs,

on peut se faire une idée de l'état de l'Europe pendant vingt années

de boucherie alors que chaque nation envoyait des millions d'hommes

sur les champs de bataille, et que chacun d'eux, en frappant son

adversaire, mettait une famille au désespoir.

Les nouvelles apportées par la _Gazette_ tombèrent comme un coup de

foudre dans la maison Osborne. Les jeunes filles ne cherchèrent point

à dissimuler leur douleur. Le vieux père, déjà miné par un noir

chagrin, s'affaissa davantage sous le poids de cette dernière

infortune. Il tenta de se persuader que la main de Dieu avait frappé

son fils, par suite de sa désobéissance. Il ne voulait pas encore

reconnaître la sévérité de la sentence qu'il avait portée contre lui,

il ne voulait pas avouer ses regrets du trop rapide accomplissement de

ses menaces.

Parfois saisi d'une terreur subite, il frissonnait de tous ses

membres, comme si une voix accusatrice lui reprochait le malheur qu'il

avait appelé sur la tête de son fils. Jusqu'alors la réconciliation

lui était apparue comme une vague et lointaine espérance; la femme de

son fils pouvait mourir: l'enfant prodigue pouvait rentrer au foyer

domestique, et dire: «Mon père, j'ai péché.» Mais maintenant plus

rien. Son fils était à l'autre bord du gouffre que l'on franchit pour

l'éternité.

Plus il se rappelait le terrible accès de fièvre auquel chacun avait

cru que son fils ne pourrait résister, il le voyait encore sur son

lit, sans voix, sans mouvements, les yeux d'une fixité effrayante.

Comme il s'attachait alors aux pas du docteur, comme il interrogeait

ses moindres gestes avec une navrante anxiété; et quelle joie dans son

coeur, après la fin de cette terrible crise, quand son fils eut repris

ses sens, quand il rouvrit les yeux pour voir son père, pour le

reconnaître par un regard de tendresse. Tandis que maintenant, plus

rien, pas même cette dernière espérance qui n'abandonne pas au chevet

du malade condamné; plus rien qu'un corps froid et inanimé, dont il

n'avait plus à attendre les paroles de soumission que réclamait son

orgueil irrité, son autorité froissée et méconnue. Car, chose pénible

à dire, le coeur du vieil Osborne souffrait avant tout de la pensée

que son fils l'avait quitté sans implorer son pardon, et que sa vanité

n'avait plus désormais d'excuses à espérer de lui.

Le malheureux vieillard succombait sous le faix de cette grande

infortune, sans avoir personne à qui ouvrir son coeur. On ne

l'entendit pas prononcer une seule fois le nom de son fils; il ordonna

à l'aînée de ses filles de faire prendre le deuil à toute la maison.

La demeure des Osborne, si joyeuse autrefois, ne devait plus de

longtemps retentir des cris de fêtes et de plaisir. Il ne dit rien à

son futur gendre, pour le mariage duquel on avait déjà pris jour;

celui-ci avait lu dans les traits de M. Osborne qu'il n'y avait point

à le questionner, ni à hâter l'époque de la cérémonie. On se

contentait d'en parler tout bas dans le salon, où le père de famille

ne paraissait plus, comme s'il eût craint de donner dans ces

épanchements du coeur une marque de faiblesse ou d'y trouver une

condamnation de sa conduite. Du reste, le deuil fut observé avec la

plus rigoureuse exactitude.

Trois semaines environ après le 18 juin, un ami de la maison, sir

William Dobbin, se présenta chez M. Osborne, à Russell Square. Sa

figure était pâle et décomposée: il demanda à voir le père de George,

et fut introduit dans le cabinet du maître de la maison. Après un

échange de paroles banales et inintelligibles, le visiteur finit par

tirer de son portefeuille une lettre scellée d'un grand cachet rouge.

«Mon fils le major Dobbin, dit l'alderman après quelque hésitation,

m'a fait remettre une lettre par un officier du ***e arrivé d'hier. La

lettre de mon fils en renfermait une pour vous, Osborne.»

L'alderman déposa le paquet sur la table et Osborne, pendant une ou

deux minutes, arrêta sur lui ses yeux mornes et fixes. Cette fixité de

regard porta le trouble dans l'âme du visiteur, car, après coup d'oeil

de compassion donné à cet infortuné, il se retira sans prononcer un

mot.

La lettre était du l'écriture ferme et décidée de George. Il l'avait

faite dans la matinée du 16 juin, un peu avant de prendre congé

d'Amélia. Le grand cachet rouge portait les armoiries empruntées par

Osborne au Dictionnaire de la Pairie; on y lisait pour devise: _Pax in

bello_. Tout cela appartenait à la maison ducale avec laquelle le

vieillard s'efforçait d'établir ses liens de parenté. La main qui

avait signé cette lettre ne devait plus désormais tenir ni la plume ni

l'épée. Le lendemain de la bataille, ce cachet dont la cire portait

l'empreinte avait été dérobé au cadavre de George. Le père l'ignorait,

et cependant il contemplait cette lettre avec des yeux hagards et

consternés, et lorsqu'il voulut l'ouvrir, il crut un moment qu'il n'en

pourrait venir à bout.

La lettre du pauvre George n'était pas bien longue. Un sentiment de

fierté ne lui avait pas permis de s'abandonner aux doux épanchements

du coeur. Il disait seulement qu'il n'avait point voulu partir pour la

bataille sans faire ses adieux à son père, sans lui recommander, dans

ce moment solennel, la femme et le fils qu'il laissait derrière lui.

Il exprimait son repentir d'avoir déjà, par ses folles dépenses, fait

une si large brèche à son héritage maternel. Il remerciait son père de

tout ce qu'il avait fait pour lui, et lui promettait, quel que fût le

sort que lui réservait la destinée, de se montrer toujours digne du

nom qu'il portait.

Un sentiment d'orgueil, ou peut-être un faux respect humain, l'avait

empêché d'en dire plus long; et puis, d'ailleurs, son père pouvait-il

voir les baisers dont il avait couvert l'adresse? L'âme partagée entre

d'amers regrets et des désirs de vengeance, M. Osborne laissa échapper

la lettre de ses mains; il aimait toujours son fils, mais il ne lui

avait point pardonné.

Deux mois environ après la réception de cette lettre, les demoiselles

Osborne ayant accompagné leur père à l'église, le virent se mettre à

une autre stalle que celle qu'il occupait d'ordinaire pendant le

service divin; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixés

sur la partie du mur qui s'étendait au-dessus de leur tête. Les yeux

des jeunes filles prirent aussitôt la même direction, et elles

aperçurent un bas-relief scellé dans la muraille, où l'on voyait la

Grande-Bretagne en pleurs appuyée sur une urne; une épée brisée, un

lion couché indiquaient assez que c'était quelque monument

commémoratif consacré au souvenir d'un guerrier frappé au champ

d'honneur. Les marbriers fabriquaient, à cette époque, quantité de ces

emblèmes funèbres qu'on peut voir, pour la plupart, sur les murs de

Saint-Paul, où l'orgueil humain étale jusque dans la mort l'orgueil de

sa vanité.

Au-dessous du marbre funéraire on voyait sculptées les armes des

Osborne, et une inscription ainsi conçue:

À LA MÉMOIRE

DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE

CAPITAINE AU ***e RÉGIMENT D'INFANTERIE

DE SA MAJESTÉ,

MORT À L'ÂGE DE VINGT-HUIT ANS,

EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,

DANS LA FAMEUSE JOURNÉE DE WATERLOO,

LE 18 JUIN 1815.

_Dulce et decorum est pro patria mori._

À cette vue, les deux jeunes soeurs éprouvèrent une telle émotion que

miss Maria fut obligée de quitter l'église. Les assistants

s'écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes

filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion

que la douleur muette de leur vieux père, immobile à sa place devant

le monument élevé à la mémoire de son fils.

«Peut-être songe-t-il à pardonner à mistress George, se dirent les

deux filles après le premier débordement de la douleur.»

Les amis de la famille Osborne, qui s'étaient d'abord entretenus de la

brouille entre le père et le fils, par suite du mariage de ce dernier,

s'entretinrent alors des chances d'une réconciliation entre le père de

George et la jeune veuve. Il y eut même des paris engagés à ce sujet

dans Russell-Square et jusque dans la Cité.

Si les deux soeurs redoutaient de voir la maison de leur père se

rouvrir à la femme de George, leurs craintes à ce sujet durent

s'accroître encore lorsqu'à la fin de l'automne leur père annonça

qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne

s'expliquait point sur le but de son départ, mais elles savaient qu'il

devait tourner ses pas du côté de la Belgique, et elles n'ignoraient

pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours à Bruxelles.

Lady Dobbin et ses filles leur avaient donné des nouvelles fort

détaillées sur la pauvre Amélia. L'honnête capitaine avait remplacé le

second major du régiment resté sur le champ de bataille, et le brave

O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'était distingué par son

sang-froid et son courage, fut nommé colonel et chevalier du Bain.

Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement éprouvé dans les deux

journées meurtrières de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne à

Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois après ces

terribles luttes, la ville présentait encore l'aspect d'un hôpital

militaire. À mesure que les blessures se refermaient, les jardins et

les endroits publics se remplissaient de héros estropiés qui, échappés

une fois de plus à la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour

tout comme si de rien n'était. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva

plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnaître. Il savait en

outre les promotions et les changements comme s'il eût fait partie du

régiment. Tout ce qui tenait à ce corps, à ses officiers, éveillait

son plus vif intérêt. Le lendemain de son arrivée à Bruxelles, en

sortant de son hôtel, il aperçut un soldat revêtu du susdit uniforme

et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout

ému à côté du convalescent.

«Étiez-vous dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il à cet

homme; puis il ajouta, après une pause: C'était mon fils, monsieur.»

Ce brave soldat était d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux

vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de

tristesse et de respect.

«C'était un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que

le capitaine George, dit ensuite le soldat.»

Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant à la

ville, et achevait de guérir d'un coup de feu reçu à l'épaule. Ce

sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il

pourrait désirer sur.... sur le régiment. Mais il avait vu sans doute

le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne,

qui se trouvait aussi à Bruxelles et dans un bien pitoyable état, à ce

qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la

pauvre femme avait été comme folle. Mais pardon, fit en terminant le

soldat, monsieur doit savoir tous ces détails.

Osborne mit une guinée dans la main de cet homme et lui en promit une

seconde dès qu'il lui aurait amené, à l'hôtel du Parc, le sergent dont

il lui avait parlé. Grâce à cette promesse, M. Osborne ne tarda pas à

voir le sous-officier qu'il demandait. Quant à l'autre soldat, il alla

trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le père du

capitaine Osborne, et la générosité de ce dernier, et ils se mirent à

boire ensemble et à se réjouir avec les guinées qu'ils devaient à la

fastueuse libéralité de cette affliction plus orgueilleuse encore que

sincère.

En compagnie du sergent dont la blessure était presque cicatrisée,

Osborne partit pour Waterloo et les Quatre-Bras. Les Anglais s'y

rendaient alors par caravanes; M. Osborne fit monter le sergent dans

sa voiture et parcourut le théâtre du combat en recueillant de sa

bouche les détails de ces sanglantes journées. Il vit l'endroit où, le

16, le ***e régiment était venu se mettre en ligne de bataille,

l'éminence d'où il avait arrêté la cavalerie française qui chassait

devant elle les Belges en déroute. Ici c'était la place où le brave

capitaine avait abattu l'officier français qui voulait arracher le

drapeau aux mains du jeune enseigne, au moment où les sergents

préposés à la garde du drapeau venaient de tomber à ses côtés. Le

jour suivant on avait fait un mouvement rétrograde, et on était venu

bivouaquer derrière une éminence, où une pluie battante avait fort

tourmenté l'armée pendant toute la nuit du 17. À la pointe du jour on

avait fait un mouvement en avant, et l'on avait passé de longues

heures à se reformer, au milieu des charges continuelles de la

cavalerie ennemie et sous le feu terrible des batteries françaises. Le

soir, toute la ligne anglaise avait reçu l'ordre de s'ébranler, au

moment où l'ennemi battait en retraite, après avoir donné une dernière

fois. C'était alors que le capitaine Osborne, excitant ses soldats du

geste et de la voix, et agitant son épée avec un noble enthousiasme,

avait été mortellement blessé.

«Le major Dobbin a fait transporter à Bruxelles le corps du capitaine,

dit le sergent à demi-voix, et lui a fait rendre les derniers

honneurs, comme Votre Seigneurie doit le savoir.»

Tandis que le soldat faisait ce récit, des paysans du voisinage, des

juifs, des colporteurs se pressaient autour d'eux et leur offraient

des tronçons d'armes recueillis sur le champ de bataille, des croix,

des épaulettes, des cuirasses brisées, des aigles mutilés, etc....

Après ce douloureux pèlerinage sur le théâtre des derniers exploits du

capitaine, M. Osborne paya généreusement son guide. Le malheureux père

avait déjà vu le lieu de la sépulture de son fils; il s'y était rendu

tout d'abord dès son arrivée à Bruxelles. Le corps de George reposait

dans le petit cimetière de Laken, tout près de la ville.

Un jour, le capitaine étant allé en partie de plaisir dans les

environs de Bruxelles, avait dit, sans pressentir, hélas! une si

prochaine réalisation de ses voeux, qu'il choisissait cet endroit pour

s'y faire enterrer, et le capitaine Dobbin, conservant dans son coeur

le désir exprimé par son ami, avait transporté le corps du jeune

officier dans le lieu de repos qu'il avait désigné lui-même.

Au retour du champ de bataille de Waterloo, comme la voiture de M.

Osborne approchait des portes de la ville, elle se croisa avec une

calèche découverte où étaient assis deux femmes et un homme, et à la

portière de laquelle caracolait un officier à cheval. Osborne se

renfonça le plus qu'il put comme pour éviter une vue désagréable. Le

sergent assis à ses côtés le regarda d'un air surpris, tout en saluant

l'officier qui lui rendit machinalement son salut. Dans cette voiture

se trouvaient Amélia avec le jeune enseigne à côté d'elle, et la

fidèle mistress O'Dowd vis-à-vis. Oui, Amélia elle-même, mais non plus

fraîche et jolie comme l'avait connue M. Osborne; sa figure était pâle

et maigre, ses beaux cheveux châtains se cachaient sous le bonnet noir

du veuvage; pauvre petite! elle avait le regard fixe, et ses yeux

cependant ne s'arrêtaient sur aucun objet; ils se portèrent sur la

figure d'Osborne lorsque les voitures se croisèrent, et pourtant elle

ne le reconnut point! Il ne l'avait pas reconnue, lui non plus,

jusqu'au moment où il avait aperçu Dobbin à la portière. Oh! alors,

jamais son coeur n'avait autant senti l'étendue de sa haine pour cette

femme. La voiture une fois passée, il tourna ses regards vers le

sergent, et d'un oeil soupçonneux et courroucé sembla lui dire:

«Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne savez donc pas que je la

déteste, que je l'abhorre? vous ne savez donc pas que c'est elle qui a

ruiné mes espérances, réduit en fumée tous mes rêves d'orgueil?»

Puis ensuite, se penchant vers le laquais placé sur le siége, il lui

cria avec un gros juron:

«Dites donc à ce damné postillon de ne point s'endormir sur ses

chevaux!»

Un instant après on entendit sur le pavé le galop d'un cheval: c'était

Dobbin qui courait après la voiture de M. Osborne. Revenant de la

distraction où il était plongé lorsque les voitures se croisèrent, il

songea alors que la figure qu'il venait d'entrevoir dans cette voiture

était celle du père de George; il se pencha alors vers Amélia pour

juger de l'impression qu'avait faite sur elle la rencontre de son

beau-père. La pauvre enfant n'avait rien vu. Alors William tira sa

montre, et, prétextant un rendez-vous qu'il avait oublié, fit

rebrousser chemin à sa monture. Cependant, d'ordinaire, il ne la

quittait point ainsi au milieu de la promenade. Mais elle ne s'aperçut

de rien; elle était tout absorbée dans la contemplation du magnifique

paysage, couronné à l'horizon par une verdoyante forêt; ses yeux

restaient fixés dans la direction où elle avait vu disparaître George

avec son régiment.

«Monsieur Osborne! monsieur Osborne!» criait Dobbin poussant son

cheval vers sa voiture et tendant la main au père de son ami.

Osborne ne bougea pas, mais il cria plus fort, et avec un juron plus

énergique, de presser les chevaux.

Dobbin posa sa main sur la portière de la voiture.

«Il faut absolument que je vous voie, monsieur, lui dit-il; j'ai un

message à vous remettre.

--De la part de cette femme? fit Osborne d'un air méprisant.

--Non, répliqua Dobbin; de la part de votre fils.»

Osborne retomba accablé dans le fond de sa voiture. Dobbin laissa

passer ce moment de douleur, et, se plaçant derrière la calèche,

traversa ainsi la ville jusqu'à l'hôtel de M. Osborne, sans chercher à

lui parler davantage. Une fois arrivé à l'hôtel, il suivit M. Osborne

dans son appartement. C'était le même qu'avaient occupé les Crawley

pendant leur séjour à Bruxelles. Que de soirées George avait passées

dans ces mêmes pièces!

«Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin.... ah! je me

trompe, j'aurais dû dire major Dobbin.... Quand les bons s'en vont, on

trouve toujours assez de gens disposés à se disputer leurs chausses,

dit M. Osborne de ce ton bourru qu'il aimait à prendre par moments.

--En effet, répliqua Dobbin, beaucoup de braves gens sont morts, et

c'est précisément de l'un d'eux que j'ai à vous entretenir.

--Faites vite, monsieur, dit l'autre avec un juron et un froncement de

sourcil.

--Je viens vous trouver en ma qualité de _son_ ami le plus intime,

comme l'exécuteur de _ses_ dernières volontés. Avant de marcher au

combat, _il_ a fait son testament. Vous savez combien _ses_ ressources

étaient modiques, mais vous ignorez peut-être la déplorable situation

de _sa_ veuve.

--Je n'ai rien à démêler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne.

Qu'elle aille retrouver son père.»

Mais il avait un interlocuteur bien résolu à ne point se fâcher, et

Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa réflexion déplacée.

«Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le

terrible coup qui l'a frappée a porté atteinte à la fois à sa santé et

à sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre.

Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher à la vie.

Bientôt elle va devenir mère. Voulez-vous faire peser sur l'enfant la

réprobation dont vous avez frappé le père? Non, non, pour l'amour de

George vous pardonnerez à cette innocente créature.»

Osborne éclata alors en mille imprécations contre son fils, tout en

ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses

rigueurs auprès de sa conscience, il s'efforçait d'exagérer la

désobéissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les

Trois-Royaumes, un père qui ait usé d'une si grande patience contre

son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas même

voulu avouer ses torts. Les conséquences de son insoumission et de sa

folie devaient avoir leur cours. Quant à lui, M. Osborne, il n'avait

qu'une parole et s'y tenait. Il avait juré de ne jamais parler à cette

femme, de ne jamais la reconnaître comme épouse de son fils.

La foire aux vanités, Tome II · 第 3 / 41 段