Magdala.
La figure d’une pécheresse apparaît çà et là, dans les Évangiles, tantôt
d’une façon précise, tantôt vaguement. Les détails de sa rencontre avec
Jésus varient, et en lisant superficiellement on pourrait croire à
l’existence de deux ou trois personnes différentes. Mais l’essence
morale du fait est simple: le Christ pardonne et l’on s’aperçoit
facilement qu’il s’agit d’une seule femme, de Marie de Magdala. La
peinture ancienne a toujours représenté Marie-Madeleine sous la forme
d’une beauté, aux cheveux d’or, très matérielle, sans l’ombre de poésie.
Mais en Galilée, plus que partout ailleurs, les vieilles histoires
pénètrent profondément dans le peuple et sont fidèlement conservées.
Aussi devons-nous croire la tradition populaire, lorsqu’elle nous parle
d’une Juive, grande et svelte, aux mouvements harmonieux, le visage
ovale, les yeux allongés et fiers, la bouche rose comme une grenade et
les cheveux noirs. C’est, au dire des pêcheurs et des paysans, le
véritable portrait de Marie de Magdala. Et que nous importe si le Titien
ne nous a pas donné l’image exacte de la grande repentie, puisqu’il nous
a légué une œuvre splendide de couleur et de vie? C’est surtout la
beauté qui compte dans l’art, la vérité a moins d’importance. Les
cultivateurs de Magdala ont peut-être raison en dépeignant la grâce
féminine de leur compatriote, ses regards étincelants et son
irrésistible sourire; peut-être aussi le Titien n’a-t-il pas tort...
Marie-Madeleine vivait-elle dans son pays quand elle rencontra le
Seigneur? Le connut-elle à Jérusalem ou pendant ses pérégrinations le
long du lac? On ne sait. Sans doute, l’orgueilleuse créature, vêtue de
riches ajustements, une mante de soie blanche jetée sur ses cheveux
parfumés, le front appuyé sur sa petite main chargée de gemmes,
enveloppée d’une atmosphère odorante, était partie de sa ville natale,
et dans son haut palanquin avait traversé la grande distance qui sépare
Magdala de Nazareth et de Jérusalem; sans doute, elle avait voyagé sous
les clairs cieux d’Orient, où volent les tourterelles azurées, et se
rendait à la cité de la Loi, qui était la glorieuse Sion, mais aussi le
centre du luxe et des plaisirs. Son cœur était entièrement desséché par
l’égoïsme. Jamais une larme ne venait mouiller ses paupières. Dure et
cruelle, fière de ses richesses, elle produisait partout sa merveilleuse
beauté qui soulevait sur son passage des murmures d’adoration. Mais un
jour la rose de Magdala se pencha sur sa tige: elle fléchit sous le
poids de sa pensée. Elle se sentit entourée de mépris. Tous ses péchés
s’accumulèrent au-dessus de sa tête et une grande horreur d’elle-même
s’empara de son âme. Persécutée, outragée, elle courut aux pieds de
Jésus et y resta, attendant sa condamnation. Moment suprême! Le Christ
pardonna. Ah! ce fut alors que le cœur de la Madeleine se brisa; ce fut
alors qu’un flot de larmes brûlantes sortit de ces yeux qui n’avaient
jamais pleuré, et ce flux emporta toutes les impuretés de cette âme, la
laissa propre et claire, toute pleine d’espérance, toute frémissante de
tendresse.
Ce jour-là, le Seigneur a conquis un être dont la confiance, le
dévouement, le courage n’ont pas de bornes. Ce n’est pas une femme qui
le sert par vaine curiosité, par fantaisie; c’est une créature
entièrement à lui, une adoratrice spirituelle, une sœur de son âme, une
servante de tous les instants. Ses petits pieds, qui n’avaient jamais
marché, parcourent sans fatigue les sentiers les plus rudes, à la suite
du Christ; ses mains, qui n’avaient jamais travaillé, deviennent habiles
à tous les travaux matériels; son âme enfin, qui ne connaissait pas la
prière, s’incline devant la majesté du Père céleste. Fidèle et
prévoyante, tendre et pratique, elle est la première au danger et à la
souffrance, la dernière à chercher le repos et la paix. On retrouve ses
traces partout où Jésus a posé sa tête, partout où il a prononcé une
parole. On la voit à Bethsaïde, sur le mont Hattine, dans la campagne de
Safed, sous les voûtes du temple à Jérusalem, dans le chemin qui descend
vers le lac de Tibériade et conduit à un des plus beaux spectacles du
monde, dans le jardin de Gethsémani...
Elle doit tout au Sauveur. Elle était morte spirituellement, il la
ressuscita; elle ignorait l’enthousiasme, il lui enseigna la source
d’émotions ineffables; elle ne connaissait pas la vertu purifiante de la
douleur et cette force descendit dans son cœur: un seul mot de pardon
accomplit sa rédemption morale. Elle est dans la foule le jour des
Rameaux, ce jour de poésie, de triomphe et de gloire,--ce dernier jour
de lumière et de joie. Mais la trahison de Gethsémani s’accomplit, les
apôtres fuient: elle suit Jésus, la femme passionnée, depuis le jardin
de l’Agonie jusqu’au palais du grand prêtre. Elle passe la nuit dehors,
attendant la sentence. Jésus souffre: le cœur de Marie-Madeleine est
déchiré et une plainte mal réprimée entr’ouvre ses lèvres. Sur le chemin
du Golgotha, elle est encore là, s’arrête enfin devant la croix et voit
mourir le Fils de l’Homme. Son désespoir est immense; ses sanglots ne
cessent que pour aider Joseph d’Arimathie et le bon Nicodème. Elle porte
les parfums nécessaires à l’embaumement. Le lendemain, elle vient la
première au tombeau, trouve la pierre soulevée et court avertir les
apôtres. C’est à elle que Jésus apparaît la première fois. Judas a
trahi, Pierre a renié son maître, Thomas est incrédule, les autres
disciples sont souvent indécis; mais Marie-Madeleine a tout admis sans
hésiter; sa foi, son abandon ont été absolus. Toute son ardeur mauvaise
s’est changée en mysticisme lumineux. Plus tard, il y aura des sainte
Thérèse, des sainte Françoise, des sainte Catherine, mais Marie de
Magdala aura concentré toutes les extases et toutes les humiliations;
elle aura été fidèle dans la vie et dans la mort, au delà même de la
tombe.
* * * * *
J’ai voulu voir Magdala. Un soir d’été, je me rendis au bord du lac,
pour m’entendre avec un batelier et me faire conduire, le lendemain, à
Medjet. Le petit village de la grande pécheresse est situé sur la côte
occidentale, à environ cinq cents pas de la plage. Le trajet à la rame
est fort long et assez coûteux, et on ne peut employer la voile, faute
de vent. La barque est plate, lourde, incommode; aussi j’y renonçai.
Cependant, ce ne fut pas sans regret que j’abandonnai l’idée de
traverser en entier la mer de Galilée, que plus de cent embarcations de
pêcheurs animaient autrefois, et où restent à peine maintenant quatre ou
cinq bateaux, paresseusement conduits par des gens qui ont oublié leur
métier.
--Allons à cheval à Magdala, Mansour, dis-je.
--Oui, madame, c’est bien préférable.
Le batelier s’en va silencieusement, sans protester. Il doit être
habitué à de pareilles déceptions, car les pèlerins surmenés par le rude
voyage de Tibériade vont rarement en barque à Bethsaïde ou à Magdala.
Nous voici donc encore une fois en route pour terminer le cycle de ces
journées émouvantes. La matinée est fraîche et tout semble joyeux autour
de nous. Mon cheval est bien reposé: c’est un arabe léger comme un
oiseau, qui se nomme _Aoua_ (le vent) et vient à moi quand je l’appelle.
Nous longeons le rivage et nous passons près de l’endroit, où le roi
Baudouin fut vaincu par les Turcs et perdit le trône de Jérusalem. Nous
traversons le champ de blé, où Jésus prononça une de ses plus belles
paraboles. L’heure est douce, toute parfumée d’herbes encore couvertes
de rosée, et le lac aux eaux bleu d’argent paraît et disparaît sans
cesse. Aoua et la monture du drogman vont d’un pas rythmé, comme s’ils
ne portaient personne, et nous arrivons à Magdala en une heure un quart.
C’est un pauvre village, dont les maisons construites en basalte sont
groupées au hasard. Le paysage est triste et monotone. Il y avait
autrefois une belle église catholique; mais elle fut détruite en 1300.
Je regarde autour de moi; je cherche en vain quelque chose que mon
imagination puisse animer. Voici, là-bas, un grand palmier et quelques
ruines: c’est peut-être là que demeurait Marie-Madeleine, et que de cet
endroit elle partit pour porter à Jérusalem sa beauté, son luxe, son
ardeur au plaisir? Ce palmier, peut-être, ombrageait un jardin
délicieux. Plus loin, à gauche, au bout du village, se trouvent les
restes d’un vieux mur. La maison, sans doute? Qui sait... Tout est
enveloppé de mystère. Une seule chose reste certaine: Magdala a existé,
Magdala est encore debout. C’est une des cinq villes où Jésus fit des
miracles de tendresse et de science sans pouvoir attendrir le cœur sec
de leurs habitants. Rappelez-vous les terribles menaces de l’Évangile:
_Malheur à toi, Capharnaüm; malheur à toi, Bethsaïde; car j’ai parlé
parmi vous, j’ai accompli des miracles et vous ne vous êtes pas
convertis! Malheur à vous, Chorozaïn et Dalmanatha, car si Sodome et
Gomorrhe avaient vu les miracles faits au milieu de vous, Sodome et
Gomorrhe se seraient repenties!_ Eh bien, la malédiction divine a frappé
les cités coupables. Toutes ont disparu, sauf Magdala qui reste debout.
Les pauvres pêcheurs de Galilée disent qu’elle verra la fin du monde,
car c’est la ville de la grande pécheresse et le pardon du Christ sera
éternel.