Le Mont des Béatitudes.
Les rives du lac de Tibériade sont charmantes. Il est si grand, ses eaux
ont une couleur gris bleu si intense, la pêche y est si abondante, que
depuis des siècles la vive imagination orientale lui a donné le nom de
mer de Génésareth ou de Galilée. Beaucoup de chrétiens, dans l’ingénuité
de leur foi et dans l’ignorance des moindres notions d’histoire
religieuse, ne croient pas que Jésus ait réellement parcouru les bords
de la mer, suivi d’une foule de pêcheurs, parmi lesquels il choisit ses
plus ardents apôtres; qu’il ait marché sur les vagues et apaisé la
tempête. Et, du reste, il n’y a aucun intérêt à savoir si cette surface
liquide est un lac ou une mer. Le Christ passa les trente-trois années
de sa vie dans une région peu étendue, qui comprend la Galilée, la
Samarie et la Judée. Il n’en sortit pas et c’est là qu’il sut affronter
tout un monde d’idées, de coutumes et de lois: en comparaison du modeste
périmètre de ses pérégrinations, le lac de Tibériade pouvait facilement
passer pour une mer.
Lorsque par une claire matinée d’été, dans la fraîcheur que donne la
rosée nocturne, l’âme bien reposée, le pèlerin solitaire contemple cette
masse immense d’eau bleue, sur laquelle le soleil n’est pas encore levé,
il peut aisément croire à la mer Galiléenne. Ces petites barques
attachées à la rive, attendant les pêcheurs; ces grandes embarcations
dont les blanches voiles sont repliées, ajoutent encore à la
vraisemblance de son rêve. Les collines d’alentour s’arrondissent en
courbes molles, couvertes de verdure, se mirent dans les ondes
tranquilles qui se rident à peine; mais là-bas, dans mon pays, n’ai-je
pas vu les montagnes se réfléchir à l’aurore dans les eaux calmes de la
mer? Au milieu des buissons pleins de fleurs odorantes, des oiseaux de
Syrie, si gracieux dans leur petite taille, gazouillent et chantent dès
l’aube. Là-bas, vers Capharnaüm, le pays de saint Pierre, la plaine
s’étend d’un gris bleu et semble continuer le lac. N’insistons pas. Ici,
parmi ces roseaux, à l’endroit où je me suis arrêtée le bateau qui
portait Jésus fut attaché. Que demander de plus?
* * * * *
Une de ces collines se dresse à un quart d’heure à peu près de
Tibériade, sur la côte occidentale. Parmi les herbes parfumées, le
chemin monte en pente douce jusqu’au sommet en quinze ou vingt minutes.
Je désirais beaucoup faire l’ascension d’une de ces collines, pour
contempler à mon aise l’imposant et gracieux spectacle de Génésareth,
pour embrasser d’un seul coup d’œil tout le paysage où Jésus annonça le
royaume des cieux. Je ne savais trop de quel côté me diriger et j’aurais
peut-être choisi un autre point de vue, si mon fidèle drogman ne m’avait
rejointe en ce moment. Selon son habitude, il attendit à quelques pas,
dans le plus profond silence oriental, qu’il me plût de lui parler.
--Comment s’appelle ce coteau? demandai-je.
--Hattine, madame.
Je me tus. J’hésitais toujours. Peut-être, plus au delà, aurais-je pu
trouver quelque point de vue plus élevé.
--Il a encore un autre nom, reprit Mansour; il se nomme le Mont des
Béatitudes.
Je le regardais fixement. Le drogman, croyant que je ne comprenais pas,
voulut s’expliquer:
--Où Jésus annonça les neuf Béatitudes.
Je lui tournai le dos, brusquement; je me mis en marche vers le col de
Hattine. Tranquille et muet, l’Arabe me suivait à distance, sans que
j’entendisse le bruit de son pas. La route était aisée: quelques
cailloux, de temps en temps, glissaient sous mes pieds. Je me retournais
souvent pour admirer le lac que le soleil levant commençait à éclairer.
Ma robe balayait au passage les tiges frêles des fleurs. J’arrivai à une
première esplanade où de grandes pierres grises, ressemblant à du
marbre, étaient rangées en cercle sur le gazon. Je m’arrêtai un instant;
puis aspirant à un horizon plus étendu, je repris ma promenade, et je
parvins bientôt au sommet. La mer de Génésareth, en pleine lumière,
paraissait maintenant plus large. Tibériade, toute blanche, semblait
plus petite, et les plaines de la Galilée s’étendaient dans toutes les
directions. L’atmosphère, excessivement limpide, permettait à mon regard
de porter très loin. Au bas, je distinguais nettement les ruines de
Capharnaüm et de Bethsaïde, de Dalmanatha et de Chorozaïn, les quatre
villes où Jésus fit tant de miracles, sans pouvoir réveiller la foi
endormie de leurs habitants. Vers l’occident, quelque chose d’obscur
s’apercevait dans la campagne: c’était Magdala, c’était la petite ville
de Marie-Madeleine, la cité qui ne fut pas détruite, parce que le
Seigneur voulut ainsi récompenser la grande pénitente. Spectacle
inoubliable! C’est là, sous nos pieds, qu’est la place où se fit la
multiplication des pains et des poissons; ces douze masses de pierres
sont peut-être les douze sièges où s’asseyaient les apôtres pour écouter
le Christ et que celui-ci leur promit de transformer en douze trônes.
Spectacle inoubliable, place admirable! Ici, pendant trois ans, Jésus
monta tous les jours...
* * * * *
Tous les jours! Il avait besoin de se rapprocher du Ciel, dont il
venait, pour y puiser de nouvelles forces. Après le baptême, n’était-il
pas resté quarante jours sur l’aride et désolée montagne de Jéricho, à
jeûner, à prier, tenté par le Malin? Il aimait les collines; là, sa
parole atteignait une puissance et une douceur infinies. Des hommes, des
enfants et des femmes, conduits par les disciples, le suivaient,
ardemment, sachant bien qu’ils entendraient tomber de ses lèvres des
paroles sublimes. Tous s’asseyaient sur l’herbe ou sur les rochers,
formaient des groupes pensifs ou joyeux, et toujours le Seigneur les
consolait, faisait naître en leur cœur l’enthousiasme et l’extase.
Quelquefois, il s’arrêtait à moitié chemin, au milieu de ses amis, de
ses fidèles, leur parlant doucement, et autour de lui la nature épanouie
calmait l’ardeur de son âme brûlante. Le temps s’écoulait, plein d’une
joie heureuse et puérile, au grand air, sous le ciel bleu; le temps
s’écoulait et ces gens ne pensaient plus à leurs maisons, à leurs
affaires, à leurs tristesses, oublieux, extasiés... Puis, c’étaient les
grandes et inoubliables journées d’enseignement, les heures solennelles
où Jésus prophétisait, emplissant les côtes du mont Hattine de sa voix
divine, qui proclamait l’avènement du royaume des Cieux--des heures de
joie suprême, qui faisaient délirer ces êtres humbles, simples et
pauvres. La douleur et la misère disparaissaient, la mort même était
vaincue, selon la divine promesse. La foule, sur les pentes fleuries du
Hattine, criait d’allégresse, pleurait de joie; les mères embrassaient
leurs enfants, et les offraient à la bénédiction du Christ. Il
suffisait, alors, de l’exclamation d’une femme, de la demande d’un
disciple, des larmes d’un enfant, pour que le Maître prononçât les
vérités éclatantes, éternelles. O Hattine, ce fut ici que par une tiède
journée de printemps, quand tout était en fleur et que sur le lac
enchanté six barques rentraient chargées de poissons, ce fut ici que
Jésus s’arrêta, et que la foule déserta les maisons, les cabanes, les
chaumières: les tentes et les villages restèrent vides, les rives de la
mer Galiléenne furent abandonnées. Ce jour-là, l’air était si léger et
si caressant, les champs avaient de si molles ondulations d’herbes et de
plantes, la lumière était si claire, qu’une sorte d’ivresse animait tous
les visages: on sentait que quelque chose de grand allait s’accomplir.
Jésus pria longtemps, prosterné: quand il se leva, la foule eut le
profond tressaillement des moments suprêmes. Alors, en face des eaux
bleues, devant cette campagne fertile et bénie de Dieu, devant ces
pêcheurs et ces laboureurs, devant ces femmes et ces enfants, devant ces
gens naïfs et pauvres, il dit les paroles surhumaines qui, plus tard,
devaient retentir dans tout l’univers, sous le nom du _Sermon sur la
montagne_: c’est là que furent proclamées les Béatitudes de l’esprit,
qui ouvrent le paradis; c’est là que fut prononcée la parole qui sera la
consolation, la libération, l’exaltation des âmes souffrantes en ce
monde; le réconfort, la contenance, la fermeté, l’espérance éternelle:
«Heureux ceux qui pleurent!» Jésus a dit cela, ici... Baisons la terre.