Le Précurseur.
Rien de plus charmant que le petit village d’Aïn-Karem perché sur la
montagne. Par groupes de trois ou quatre, ses maisonnettes descendent
jusqu’à mi-côte, dans la verdure, baignées par la belle lumière du
soleil levant; elles sont entourées de potagers cultivés et de jardins
en fleurs; elles regardent la vallée de Karem, qui s’allonge entre les
collines et se perd au loin. L’air qu’on y respire a des senteurs
balsamiques; quelques sources d’eau vive l’arrosent et y maintiennent
une fraîcheur continuelle. Une de ces sources alimente la plus grande
fontaine de la ville: un arbre imposant l’abrite, et elle coule, avec un
gai bouillonnement, dans deux ou trois conques de roches naturelles; là,
on voit arriver les femmes, si jolies et si fines, d’Aïn-Karem, venant
chercher leur provision d’eau et laver leur linge. Petites, sveltes,
avec un visage mince et doré sous des cheveux noirs, une bouche
mignonne, semblable à une fleur pourprée, des pieds et des mains
minuscules, elles sont vêtues de laine bleu sombre et portent sur la
tête un diadème noir, auquel sont attachées les monnaies d’or et
d’argent qui composent leur dot; puis, sur cet édifice métallique est
jeté un grand mouchoir, dont l’ourlet est brodé d’étranges dessins
rouges et bleus. Quelquefois, elles tiennent dans leurs bras un petit
enfant brun et maigre, et elles le cachent dans leur mante, où il rit à
pleines dents. Aïn-Karem, donc, occupe une situation exquise, à l’abri
des vents chauds ou froids. L’air y est très pur et l’eau limpide--ce
qui est un trésor en Palestine;--les femmes y sont séduisantes et les
hommes laborieux. Vers la fin de juin, quand les pèlerinages sont finis,
beaucoup de Hiérosolomitains viennent en villégiature dans ce joli
endroit, et si l’on ne se hâte pas de louer une maisonnette, on ne
trouve plus un coin pour se loger. Tous les malades et tous les
convalescents s’y guérissent. La distance de Jérusalem est à deux heures
de voiture; la route bifurque entre Bethléem et Aïn-Karem. Celui qui
visite ce village a le désir d’y séjourner, tant on y jouit de la paix
et de la fraîcheur: le murmure des fontaines a certainement quelque
chose de magique, car il est difficile de s’en arracher; et le cœur en
garde une image de sérénité, le tableau d’un de ces lieux bénis où l’âme
désire rester, mais que les nécessités de la vie ne nous
permettent point d’habiter. Aïn-Karem est le nom arabe de
Saint-Jean-de-la-Montagne. Ici est né Jean, le fils de sainte Élisabeth
et de saint Zacharie, Jean le Précurseur, saint Jean-Baptiste, qui fut
le plus grand parmi les enfants des hommes...
* * * * *
Le vieux Zacharie avait aussi à Aïn-Karem sa maison de campagne. On
prend un sentier sous les arbres, et on monte à cette demeure modeste,
où naquit Jean; et les deux petites chambres, parfaitement conservées,
ont un caractère de simplicité candide qui parle d’idylle... Ils étaient
vieux, Zacharie et Élisabeth; ils n’espéraient plus avoir d’enfants;
mais, le nid d’Aïn-Karem devait abriter son aigle. Ce fut dans l’attente
de cette maternité que Marie de Nazareth vint trouver sa cousine
Élisabeth, des collines lointaines de la Galilée. Qui ne se souvient de
la douceur de cette rencontre entre ces deux femmes, qui devaient donner
à la lumière Jésus et Jean, des humbles paroles d’Élisabeth s’inclinant
devant la mère du Sauveur, et du tressaillement de joie qu’elle
ressentit à sa vue?
Ici, sur le seuil de ces deux pauvres chambres, la brune fille de
Céphoris et la femme d’Aïn-Karem magnifièrent les miracles de Dieu et
s’embrassèrent avec une profonde tendresse. Dans ce pays modeste et
champêtre, Marie vécut trois mois; et la fontaine d’Aïn-Karem s’appelle
la fontaine de la Vierge, parce qu’elle y descendait chaque jour
chercher de l’eau, avec cette simplicité d’habitude que la plus élue
d’entre toutes conserva toujours. Le voyageur et le pèlerin peuvent,
assis sur une pierre, près de la fontaine, regarder le chemin par où
Marie venait les matins dorés, l’amphore sur la tête, du pas léger des
femmes de Judée; la douce scène se reproduit devant eux, avec la théorie
des femmes aux manteaux bleus et aux tuniques rouges; et ils peuvent
adorer la divine et fantastique image, mieux que sur les murs d’une
église. L’idylle suave dura trois mois entre Élisabeth et Marie: un jour
la Vierge abandonna la belle montagne d’Aïn-Karem, la terre bénie de
Judée, et alla commencer sa dramatique existence de mère douloureuse. Si
la chronologie traditionnelle ne se trompe point, le Précurseur naquit
deux ou trois mois avant Jésus, et Élisabeth dut le sauver des
persécutions d’Hérode, le tueur d’enfants, en le cachant dans une
grotte. Le rocher où le corps du nouveau-né fut déposé et qui protégea
ses membres frêles se voit encore, et les lèvres des fidèles viennent y
déposer un baiser, l’usant lentement. Et ainsi Aïn-Karem ou
Saint-Jean-de-la-Montagne, malgré que des siècles aient passé sur le
sommet de ses collines, n’a rien perdu de son aspect serein: ses eaux y
chantent toujours une légère chanson, donnant la joie de leur fraîcheur
à la gorge desséchée des voyageurs; ses fleurs et ses fruits y croissent
odorants et vigoureux; et la douce idylle qui vient des choses et des
souvenirs domine l’obscure vallée qui va se perdre dans le désert.
* * * * *
Mais Jean voulut fuir l’idylle. Jeune encore, il laissa la maisonnette
d’Aïn-Karem et alla vivre dans une grotte solitaire, où il commença une
existence de prières et de contemplations mystiques. La beauté de la
nature et la grâce des femmes n’eurent pas de signification pour lui; il
renonça à tout ce qui était humain et ses yeux fiers se brûlèrent à
regarder le ciel. Pendant que le Rédempteur traînait obscurément sa
jeunesse dans la boutique de Joseph le charpentier, Jean avait déjà
donné sa grande âme à un idéal suprême; la réputation de son austérité
et de son esprit pur et élevé s’était répandue dans toute la Judée. Les
sectes vivaient à Jérusalem dans l’hypocrisie et dans les plaisirs,
soumises jusqu’à la servilité à la loi de Moïse; mais Jean n’entra
jamais à Jérusalem, il n’aimait que les vastes solitudes et les horizons
infinis du désert: le contact avec la vie troublait ses extases
suprêmes. Jamais l’esprit de celui qui tressaillit dans le sein
d’Élisabeth, à l’approche de Marie enceinte de Jésus, jamais cet esprit
sauvage et indépendant ne voulut s’assujettir à la calme existence
d’Aïn-Karem; jamais la brune et maigre figure du Précurseur, creusée par
les jeûnes et les prières, ne monta le sentier étroit qui conduit au
village: cette fontaine ne désaltéra point ses lèvres brûlées. Il partit
pour toujours. Les jolies filles, aux yeux noirs brillants, ne le
revirent plus; ses compagnons ne lui envoyèrent plus leurs saluts
affectueux. Jean disparut. Plus tard, on apprit que dans l’ardent désert
de Jéricho, entre le lac Asphaltite et le Jourdain, une voix puissante
secouait les échos taciturnes des plages. Et la prophétie d’Isaac parut
s’être réalisée: _Une voix clame dans le désert et dit: Préparez les
voies du Seigneur._ Pendant des années et des années, dans cette plaine
desséchée où, seul, à travers les buissons d’épines couverts de sel,
galope le chacal immonde; dans cette plaine où semble planer l’éternel
châtiment d’un Dieu sans miséricorde; dans cette plaine où tout paraît
mort, là vécut Jean. Une peau de chameau lui ceignait les reins et était
son unique vêtement; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage; il
était le fils du désert; il en était l’âme mystique; il en était
l’esprit exalté. Il peuplait la plaine, il la remplissait de ses
prédications. Qui l’écoutait? Personne. Cependant la renommée de sa
piété, de ses privations, de son austérité pénétrait dans les villages
les plus lointains, arrivait jusqu’à Jérusalem, faisait pâlir le
Tétrarque, l’époux d’Hérodiade... Comment, il y avait quelqu’un, là-bas,
qui maudissait l’éternel péché de l’homme; qui levait les bras au ciel,
vers ce Dieu que la Judée méconnaissait?... Des pays les plus lointains,
des gens humbles et repentants venaient solliciter le baptême et la
purification. L’eau du Jourdain était versée par les mains brunies de
Jean-Baptiste, et les hommes s’en retournaient réconfortés, venus à une
vie nouvelle. Ah! le jour merveilleux où le blond prophète descendit,
lui aussi, dans la plaine brûlante de Jéricho, demandant humblement le
baptême! Ainsi que les mères s’étaient rencontrées et embrassées, ainsi
les fils se rencontrèrent et s’embrassèrent, devant les rives du fleuve
sacré, dans ces champs que le ciel dut aimer, car ils furent témoins de
la scène suprême. Jean trembla de joie, et, dans l’émoi de son âme, il
ne voulut pas baptiser Jésus, s’en croyant indigne; mais le Galiléen l’y
obligea doucement, et sa tête blonde se baissa sous l’eau divine...
Après cela, l’histoire de Jean finit. Le baptême du Rédempteur est la
récompense de sa longue pénitence, de toute sa jeunesse sacrifiée à
l’idéal sublime. Salomé, fille d’Hérodiade, peut danser voluptueusement
devant le Tétrarque et demander la tête de l’ascète; celui-ci, dans les
prisons de Machéro, verra venir sans trembler la hache du bourreau. Son
destin mystique est accompli.