La crèche.
Il est évident que Notre-Seigneur est né dans un _khan_.
Or le _khan_, en Orient, n’est même pas une auberge, c’est quelque chose
de beaucoup plus inférieur: un édifice sans toit, aux murailles grises,
souvent bâti en pleine campagne, appuyé contre une roche ou une grotte;
quelquefois, quand le _khan_ est très luxueux, il possède un auvent.
C’est un endroit de repos, fait surtout pour les chevaux, les mules ou
les ânes; il y a des râteliers, il y a du foin et de l’orge, il y a de
l’eau, et les animaux peuvent manger et boire. Quant aux
_moukres_--c’est-à-dire les cavaliers--ils s’étendent à terre, la tête
sur la selle, et ils dorment à la clarté des étoiles ou du soleil. Le
voyageur peut s’asseoir ou s’allonger sur une balustrade de pierre qui
sert à monter à cheval, et, s’il a un manteau ou un tapis, il peut même
y dormir. Ordinairement, le touriste ne trouve d’autre rafraîchissement
qu’un verre d’eau; mais si le _khan_ est absolument magnifique, il peut
se procurer une tasse de café, mais rien de plus. Ces _khans_ sont
servis par un patron avec deux aides, et dans des endroits très
solitaires et un peu dangereux, le gouvernement turc y place un soldat,
un _zaptieh_.
Au temps heureux de la Nativité, les _khans_ devaient être encore plus
primitifs; Bethléem avait une petite auberge, mais Joseph et Marie ne
purent y aller, non qu’ils manquassent d’argent pour payer le logement,
mais parce que la maison était pleine. Quirino, au nom de l’auguste
Rome, avait ordonné un recensement général, et toute la Palestine était
sens dessus dessous, car chacun devait signer la feuille dans son pays
d’origine. Joseph, descendant de David, malgré son humble métier de
charpentier, était obligé de se rendre à Jérusalem. La route de Nazareth
à Jérusalem par Nahim prend cinq à six jours de marche, par petites
étapes: Bethléem était une des dernières stations où Marie et Joseph,
fatigués, s’arrêtèrent, la nuit du 24 décembre. N’ayant pas trouvé de
place à l’auberge, ils se résignèrent à aller dans le _khan_, où ils
comptaient rester à peine quelques heures, devant partir le lendemain
pour la cité sainte. Marie, qui, si toutes les traditions de la Terre
Sainte ne se trompent point, avait alors quatorze ans et demi, fut prise
des douleurs de la maternité dans ce pauvre refuge; les animaux qui se
trouvaient là virent le petit Enfant sur la paille de leurs râteliers et
réchauffèrent son mignon corps de leur haleine tiède. Au-dessus de cette
réunion d’animaux et d’humbles gens, s’arrêta la lumineuse étoile qui
avait guidé les trois rois dans leur chemin: l’un venait de Perse,
l’autre des Indes, le dernier d’Abyssinie, et tous, avec leurs
richesses, leurs dons, leurs cadeaux, s’agenouillèrent devant le pauvre
_khan_ de Bethléem, où l’Enfant avait ouvert ses yeux clairs, qui
devaient jeter sur le monde une lumière d’aurore.
* * * * *
A quoi bon raconter l’histoire de la belle église édifiée sur la place
sacrée de la Nativité? Ces églises de Palestine, dues en grande partie à
l’immense piété de sainte Hélène, mère de Constantin, ont été presque
toutes détruites, puis reconstruites, puis encore démolies, puis de
nouveau refaites, et cela cinq ou six fois: aussi leur histoire est-elle
fort compliquée. A Bethléem, malgré les vicissitudes, la grotte où
naquit le Divin Enfant est restée intacte. On prend un petit cierge dans
l’église, on descend une douzaine de degrés assez roides, taillés dans
le mur. En bas, une grande quantité de lampes vous éblouissent dans un
scintillement d’or et d’argent, et vous vous trouvez dans la grotte
sainte. C’est une caverne naturelle, creusée dans une roche calcaire
tendre et couverte par une voûte artificielle. Sa longueur est de douze
mètres sur quatre de largeur; elle a trois portes, et ne reçoit aucune
lumière du dehors. Cinquante lampes y brûlent continuellement, et le sol
est couvert de marbre blanc, ainsi que les parois rocheuses; une
merveilleuse tenture de cuir repoussé s’étend le long des murs. A
gauche, en entrant, vous trouvez une abside, et en dessous une ouverture
circulaire qui laisse voir une pierre de couleur bleuâtre, un grand
jaspe; cette ouverture circulaire est entourée d’une étoile d’argent,
clouée sur le marbre. Autour du disque, il y a écrit: HIC DE VIRGINE
MARIA JESUS CHRISTUS NATUS EST. Les genoux se plient et avidement les
lèvres se posent sur le métal, comme si elles cherchaient le front du
nouveau-né et sa petite main innocente. Mais à côté, la roche a une
cavité: c’est le berceau où la Vierge Marie déposa l’enfant, priant la
nuit d’être douce pour lui; c’est la place où vinrent s’agenouiller les
pasteurs qui veillaient dans l’obscurité glacée et qui furent entraînés
par la parole de l’ange: _Allez, et vous trouverez un enfant enveloppé
de linges blancs et couché dans une grotte, c’est le Seigneur..._ Et
devant vos yeux disparaît la merveilleuse église, édifiée sur le
misérable _khan_ qui abrita la mère et le nouveau-né; on oublie que le
fanatisme des Grecs schismatiques est plus violemment déchaîné ici que
partout ailleurs et que le gouvernement turc est obligé de maintenir un
_zaptieh_ près de chaque autel pour éviter une autre guerre de Crimée,
arrivée parce que les Grecs, en 1847, volèrent l’étoile d’argent de la
Nativité; vous ne voyez pas les soldats, les prêtres arméniens, les
prêtres grecs, ni personne; vous ne remarquez pas les lampes d’argent,
les marbres précieux qui forment les hôtels, les tapisseries brodées,
les tableaux rares. Qu’est-ce que tout cela? rien... Ici, est né
l’Enfant vers qui se tendent, depuis deux mille ans, les petits bras de
tous les enfants chrétiens de la terre; ici se trouve le berceau où il
fut déposé par les mains tendres et caressantes de Marie; ici elle
chanta, peut-être pour l’endormir, quelque chanson en ce doux et lent
idiome hébraïque; ici, enfin, est la crèche... Oui, cette crèche
ingénue, candide, familière, à laquelle rêvent toutes les imaginations
et qu’essayent de reproduire les doigts gauches et inexpérimentés; oui,
cette crèche à laquelle vont les prières les plus pures, les aspirations
les plus élevées, les désirs les plus chastes; oui, cette crèche...
Peut-on voir autre chose? Ah! regardons-la bien, car si toutes les âmes
brisées par les luttes et les souffrances demandent au voyageur de
retour dans sa patrie ce qu’est le Golgotha ou le saint Sépulcre, si
toutes les âmes ardentes et romantiques veulent savoir ce qu’est le mont
des Oliviers ou le jardin de Gethsémani,--par contre, toutes les âmes
tendres et simples désirent être renseignées sur Bethléem et la crèche,
leur grande préoccupation religieuse.
Les enfants ignorent les douleurs de la Passion; ils connaissent
seulement cette grotte située dans une campagne verdoyante, pleine
d’arbres, de champs cultivés et de prés semés de violettes,--n’est-ce
pas le paysage de Bethléem?--où vivait une population de pasteurs, de
laboureurs, de bergers, de chasseurs, de joueurs de cornemuse qui, par
tous les chemins, accouraient regarder le nouveau-né dans son berceau de
pierre, au milieu des animaux domestiques. Les mains des enfants
tremblent d’émotion quand, la nuit de Noël, ils portent un petit Jésus
de cire, nu et souriant, sous l’arbre chargé de lumières; et certes, en
cette nuit-là, nuls cantiques et nulles prières ne sont plus doux au
ciel que ceux venant de cœurs innocents pour un innocent. Il faut leur
dire, au retour, à ces enfants, que la crèche est bien, comme ils la
croient, une petite grotte où la mousse et l’herbe tapissaient le sol,
où dans la pénombre luisent les yeux placides du bœuf et le nez blanc de
l’âne, où devant la porte toute une théorie de paysans est
agenouillée... Qui oubliera jamais cette roche vive cerclée d’argent où
palpita pour la première fois le cœur de Jésus? Qui donc pourra jamais
l’oublier, car il faudra la décrire aux petits amis du Divin Nouveau-né;
à ces petites créatures qui forment autour de lui le chœur qu’il a
toujours préféré? Ils écouteront, étonnés, ravis que leur illusion ne
s’envole point, et celui qui leur parlera sera plus heureux en leur
racontant seulement la vérité.