En adoration.
Dans le vestibule qui précède la chambre funèbre du Seigneur, dans
l’ombre profonde où blanchoie la roche contre laquelle s’est appuyé le
divin messager, se tiennent ceux qui sont venus adorer la sépulture de
Jésus. Ils attendent leur tour pour passer sous la porte basse et
s’agenouiller devant le mausolée sacré. Les uns baisent la pierre de
l’Ange, en récitant quelques oraisons; les autres s’appuient contre le
mur: le silence n’est rompu que par le bruit des chapelets remués, par
un soupir douloureux, par un gémissement étouffé... Peu à peu, des
ombres de femmes ou d’hommes sortent du Sépulcre et disparaissent
rapidement, remplacées par d’autres ombres incertaines, qui se glissent,
pliées en deux, dans la cellule voisine, tandis que de nouvelles ombres
flottantes, anxieuses et lasses, arrivent dans l’édicule: des ombres
inconnues, des ombres misérables, dont l’unique désir est de se
prosterner devant la Tombe où fut déposé le Martyr sublime. Cette foule
de spectres est muette, silencieuse, taciturne; elle ne regarde rien,
absorbée dans le recueillement et dans la prière, abîmée dans la
tristesse et dans la douleur. Les lignes, les couleurs, les formes
disparaissent dans l’obscurité de cette première pièce, où déjà la
pensée du fidèle s’immerge en des profondeurs incalculables, où déjà
l’âme sent les affres de l’approche suprême: et chacun est renfermé en
soi-même, loin de la vie extérieure, emporté à travers le temps et
l’espace, dans un frisson d’attente...
Une grande lumière descend du toit ouvert de la petite cellule où fut
déposé, enveloppé dans son linceul, le corps du Seigneur, que la pauvre
mère et les saintes femmes avaient arrosé de leurs larmes et essuyé de
leurs cheveux. On y voit très clair.
Aussi, les visiteurs qui défilent, sans interruption, sous l’entrée
basse et viennent se prosterner devant le sarcophage, montrent leur âge,
leur condition, leurs vêtements, leur manière d’être, leurs attitudes de
piété ou de douleur--on devine presque leurs prières.
* * * * *
Prier, est-ce possible?
Celui-ci qui entre courbé et se relève comme ébloui par la clarté
blanche, tâtonnant, les mains en avant, cherchant la tombe, et qui
s’écroule devant elle, dans un oubli de toute formule, dans un abandon
absolu, sans parole et sans idée, ne peut prier. Cet autre qui est venu
de loin, qui a dominé mille difficultés pour arriver jusqu’à lui, qui a
souffert de la misère et des privations, ne peut formuler une parole: le
front appuyé sur le marbre sacré, les lèvres serrées, immobile, il n’a
pas la force de baiser la pierre; pas un geste, pas un mouvement,--un
abattement profond, comme si tous les ressorts de son être étaient
brisés.
Quelques-uns pleurent. Dès qu’ils sont tombés à genoux, leur cœur paraît
se briser; ils éclatent en sanglots bruyants, se frappent la tête contre
la roche, l’arrosent de larmes brûlantes, l’embrassent avidement, s’y
accrochent comme un naufragé à la planche de salut... Mais pas un mot,
pas une demande, pas une promesse, pas un serment, pas même ce murmure
d’oraisons, qui berce la mélancolie des fidèles devant l’autel:
seulement des sanglots convulsifs et un affaissement qui ressemble à la
mort.
Et c’est le pèlerin latin, venant de France, d’Italie, d’Espagne ou des
Républiques sud-américaines, dont la mystérieuse douleur a les éclats
les plus violents; c’est lui qui touche le saint Sépulcre des mains, des
lèvres, du front, sans pouvoir arrêter le ruisseau amer qui coule de ses
yeux; c’est lui qui voudrait se fondre dans une mer de larmes, pour y
trouver la purification et la mort.
Vous reconnaissez le pèlerin russe, le plus pauvre, le plus humble, le
plus dévot, le plus taciturne et le plus exalté de tous, à ses signes de
croix répétés, à son grand corps effondré dans une adoration ingénue, à
sa tête baissée sur laquelle s’abattent les ondes de ses blonds cheveux
frisés, à ses paupières rougies par des pleurs silencieux, à ses doigts
tremblants qui serrent un vieux bonnet de fourrure, à la pâleur de son
visage où éclate une folle ardeur religieuse. Vous reconnaissez à sa
figure hâlée, coupée de rides fortes et dures, à sa soutane usée, à son
expression d’extrême lassitude, à sa longue prostration mystique, le
pauvre prêtre maltais, qui est venu de son île dans les troisièmes
classes des bateaux, en mendiant et en disant des messes dans tous les
ports de la côte. Vous reconnaissez à ses regards extasiés la pèlerine
polonaise, qui marche depuis des mois, traversant à pied toute la Syrie,
ayant vécu grâce à la pitié des hospices, des refuges ou des passants,
baisant la main de tout le monde, ne parlant que le patois de son pays,
malade, épuisée, à bout de forces, mais brûlée par un feu inextinguible,
et s’évanouissant de joie à la vue du Tombeau sacré. Vous reconnaissez
le paysan grec à ses mains crevassées, qui ont tant travaillé la terre
qu’elles en ont pris la couleur brunie, qui ont tant touché les arbres
qu’elles en ont pris l’aspect rude et noueux; ces humbles mains
frémissent en effleurant la pierre blanche; ces humbles mains tiennent
la besace et le bourdon, comme les antiques pèlerins... Et ces fidèles,
aux haillons misérables et à l’âme somptueuse, ces chrétiens venus de
loin, venus de partout, apportent dans leur adoration le caractère
particulier de leur pays, de leur race, de leur tempérament, de leur
âme; mais tous, en approchant le saint Sépulcre, ont comme un
_manquement_ de leur être, comme une faiblesse morale et physique, comme
une défaillance devant le but atteint: la réalisation de leur désir,
leur extrême fatigue, l’émotion suprême, le souvenir des souffrances
passées, tout cela les accable d’un seul coup, comme si vraiment ils
allaient mourir. Il y en a qui, devant la pierre sacrée, expirent de
saisissement et de lassitude...
* * * * *
L’adoration du saint Sépulcre est perpétuelle: le jour, à toutes les
heures où le temple est ouvert; la nuit, dans les couvents dont les
grilles donnent sur l’église. Le jour, aux étrangers se mêlent ceux qui
demeurent à Jérusalem ou ceux qui viennent des environs. Tous veulent
prier, au moins une fois, au pied du lit funèbre de Jésus. Voilà la
femme hiérosolomitaine, enveloppée de la tête aux pieds de son grand
manteau de mousseline blanche: elle soulève son petit voile et montre un
visage brun, aux lignes irrégulières, un peu tourmentées, des yeux
magnifiques, d’un noir trouble; elle s’incline et pose ses lèvres sur le
marbre avec beaucoup de noblesse. Voilà le paysan de Béthanie, drapé
dans la longue tunique de toile et dans le burnous noir et blanc, la
tête ceinte du turban en poil de chameau des bédouins: il se signe deux
ou trois fois, très vite, et frappe son front contre le marbre, dans un
brusque élan de dévotion. Voici encore la Bethlémitaine, habillée de
laine bleue brodée de rouge, avec le fichu blanc ramagé de jaune et de
rouge, enveloppant curieusement son fier visage d’un dessin classique,
aux traits purs: elle s’agenouille dans une pose pleine de dignité,
pendant que la paysanne d’Aïn-Karem, de Saint-Jean-des-Montagnes, une
descendante du Précurseur, petite, menue, brune, gracieuse, avec des
mains et des pieds minuscules, vêtue d’azur sombre, tire sur son front
son châle de toile blanche, fin comme de la soie, pour cacher le triple
fil de pièces d’or et d’argent qui serre ses cheveux; elle tient son
enfant sur son épaule, et la mère et le fils baisent le Sépulcre. La
dévote de la colonie russe résidant à Jérusalem paraît, toute en noir,
un mouchoir blanc autour du cou, un autre mouchoir sur la tête, espèce
de religieuse sans couvent, du rite schismatique, faisant de grands
signes de croix, embrassant le sol, à chaque génuflexion.
C’est une procession d’hommes en turbans, en fez, en casquettes, en
chapeaux, vêtus à l’arabe, à la turque, à l’égyptienne, à l’européenne,
riches, pauvres, mendiants, loqueteux, miséreux; ces derniers, parfois
si sales qu’ils font horreur et pitié, venant, eux aussi, devant le
Sépulcre courber le front et plier le genou; tous les religieux, depuis
les doux franciscains jusqu’aux dominicains blancs, depuis les prêtres
grecs en cylindres noirs jusqu’aux prêtres arméniens encapuchonnés de
soie sombre, depuis les missionnaires latins jusqu’aux sœurs de
Saint-Joseph, tous accourent à l’aube, à midi, au soir, pour saluer le
Tombeau du Sauveur. Races blanches, races brunes, races noires, Arabes,
Européens, nègres, Abyssins, Syriaques, Grecs, personne ne passe devant
la grande porte ogivale, sans être mystérieusement attiré dans l’église
par cette pierre...
Au milieu de ces allées et venues, roule un flot incessant de bambins,
de mioches, de gamins, de garçons et de filles, toute une marmaille
appartenant aux nations qui campent à Jérusalem, et attirés, eux aussi,
par la roche sainte: surtout aux heures où finissent les écoles, des
bandes entières arrivent doucement, en silence, sur la pointe des pieds,
se cachent parmi les grandes personnes, se coulent, se glissent et se
trouvent dans l’édicule sans qu’on s’en aperçoive... Tous les enfants de
Sion viennent, chaque jour, dans un puéril et tendre pèlerinage, adorer
ingénument la pierre qui recouvrit le protecteur des innocents, le doux
Jésus... Je me souviens d’en avoir rencontré un tout petit, un jour: il
était très brun, maigre, délicat, et n’avait qu’une chemise jaune et
rouge, serrée à la taille par un ruban; ses pieds mignons étaient nus,
et il riait. Il n’était pas assez grand pour baiser la roche sacrée. Il
sautait pour essayer de l’atteindre, et chaque fois, retombait assis,
par terre. Alors, je le pris dans mes bras, et lui, tout heureux,
s’étendit presque sur le Sépulcre, le baisa vivement, avec une quantité
de légers baisers sonores. «_Yalla! Yalla!_ va-t’en! va-t’en!» lui cria
le prêtre arménien qui veillait dans la cellule; mais, il souriait, lui
aussi... Et pendant que le tout petit se sauvait, sans faire de bruit,
sur ses mignons pieds nus, le religieux le bénit, et d’un coup
d’aspersoir lui envoya un peu d’eau de rose...
V
Dans la nuit.
Le soleil monte et décline: les visiteurs du Sépulcre diminuent peu à
peu. La journée orientale, qui commence à l’aube, n’atteint pas la fin
du crépuscule et s’achève plus tôt. Vers quatre heures de l’après-midi,
les bazars se vident: les chameaux, débarrassés de leur fardeau, s’en
retournent vers Bethléem, vers Saint-Jean-des-Montagnes, vers Siloé ou
vers Béthanie; la population rurale de Jérusalem regagne ses foyers
lointains. Hommes, femmes, enfants, disparaissent dans les chemins
poudreux pour revenir le lendemain, pour revenir chaque jour, et tous,
avant de se retirer, s’agenouillent devant la tombe de Jésus. Les dames
de la ville rentrent dans leurs maisons, enveloppées d’une nuée de
mousseline blanche, que retient sous le menton une main brune annelée
d’argent, dont le poignet est cerclé de ces bracelets de verre bleu,
fabriqués à Hébron, le pays d’Abraham; elles aussi ont été saluer le
Sépulcre... Les mendiants chrétiens qui habitent des cabanes de bois,
sous le mont des Oliviers; des loqueteux déchirés, sales, repoussants,
sans âge et sans physionomie, quittent l’église sainte, serrant contre
eux l’écuelle de bois qui renferme les aumônes de la journée, roulant
dans leurs doigts raidis l’humble cigarette, sans laquelle le plus
pauvre et le plus misérable des Orientaux ne saurait vivre. Les pèlerins
religieux, revenant de quelques tournées à la vallée de Josaphat, aux
tombeaux des Rois, aux vasques de Salomon, se hâtent vers les couvents
latins, grecs, arméniens ou russes, dont les portes ferment au coucher
du soleil; les plus riches, ceux qui logent dans les deux ou trois
hôtels anglais de Jérusalem, vont baiser le marbre sacré avant la tombée
du jour. La grande église est de plus en plus solitaire et silencieuse.
Dans la partie de la rotonde appartenant aux Coptes, il y a encore,
accroupie à terre, une femme dont on ne voit pas le visage, immobile,
absorbée dans sa prière; puis, elle se lève et s’en va. Sur la petite
place les marchands de chapelets, de scapulaires, de croix et de
médailles d’argent faux, serrent dans leurs besaces leurs pacotilles et
s’éclipsent; le vendeur d’eau et le vendeur de gâteaux partent avec eux.
Personne ne descend plus les degrés de la rue qui relie le centre de la
ville au Saint-Sépulcre; personne ne paraît plus sous la petite porte
qui appartient aux Templiers et qui réunit l’autre partie de Sion à
l’Église des églises. Le chant des oiselets s’alanguit. Le soleil n’est
plus. Un bruit sourd monte sous les voûtes: les portes du temple sont
barricadées jusqu’au lendemain. Celui qui veut passer la nuit à veiller
près de la Tombe, est maintenant seul avec le Seigneur.
* * * * *
On dirait que la nuit monte de bas en haut, mettant d’abord de l’ombre
autour des colonnes de la rotonde, puis aux galeries inférieures, puis
aux voûtes et aux arceaux, derrière les pilastres, dans les chapelles,
dans les profondeurs étranges de cette singulière architecture, et
l’obscurité devient ténèbre. Çà et là, quelques points lumineux...
Là-haut, derrière l’abside, se dresse la seconde église, celle du
Calvaire, reliée à celle du Sépulcre par deux raides escaliers de
marbre: une petite lampe brûle sur le Golgotha à la place où fut érigée
la Croix. Quelques lumières scintillent dans les chapelles du Sauveur et
de Sainte-Marie-Madeleine; les chapelles souterraines, taillées dans le
roc, où se trouvent les tombes de Joseph d’Arimathie et de sa famille,
ont l’air de bouches noires, ouvertes sur l’abîme, prêtes à vous
engloutir. Et l’on se sent en proie à une émotion inconnue. Toutes les
facultés physiques sont paralysées; tous les sens sont hallucinés; l’âme
est inquiète. On reste debout, près de l’édicule sacré, n’osant y
entrer, n’osant bouger, n’osant faire un pas dans l’église assombrie.
Les proportions du temple s’agrandissent, deviennent énormes, se
brouillent, se troublent, se mêlent: quelquefois, un souffle fait
vaciller la flamme des lampes, et il semble qu’un fantôme les frôle d’un
coup d’aile. On entend des pas légers effleurer le sol. Qui donc
soupire? Qui donc passe là-bas, en blanc?... L’église est déserte et
cependant habitée: dans le silence se meuvent des êtres et bruissent des
sons mystérieux; l’œil ne distingue rien, mais l’esprit crée des
spectres douloureux et courroucés, sortis de leurs fosses lointaines
pour se grouper autour de la Tombe des tombes; l’oreille n’entend rien
de précis, mais l’imagination perçoit des murmures indiscrets, croit
reconnaître les voix attristées et grondeuses de ceux que nous aimions
et qui partirent les premiers... Dans les brunes ondes nocturnes qui
enveloppent l’édifice, s’agite tout un monde de figures impalpables, de
visages livides, de mains décharnées, se levant pour bénir ou pour
donner l’éternel adieu--tout un monde de tristesse et d’épouvante, d’où
montent des paroles amères, des sanglots étouffés, des cris sourds
d’agonie...
L’Ame, folle d’épouvante, dans un élan désespéré, pénètre, tremblante,
dans la chambre funèbre et se serre contre la Tombe--pierre de salut,
pierre d’amour... Et les lèvres convulsées se posent sur le marbre,
répétant la grande question, celle qui, dans les heures sombres, jaillit
des cœurs angoissés: «Puisque la nuit est épaisse, puisque nous sommes
seuls, ô Seigneur, puisque tu vois mes pensées et mon émoi, puisque je
me prosterne devant ta Tombe et que je veux passer la nuit en ta
présence, dis-moi, dis-moi, quelle est la Vérité et la Lumière, ô
Seigneur?...»
* * * * *
L’Ame attend... Les folles terreurs de l’esprit s’apaisent dans la vive
clarté des quarante-neuf lampes qui brûlent éternellement au-dessus du
saint Sépulcre, et la conscience agitée reprend une sérénité nouvelle.
En vérité, tout ce que l’Ame peut avoir de faux, de frivole, de mesquin
ou d’étroit, s’écroule brusquement, comme un grand mur qui empêchait de
respirer l’air pur, qui empêchait de voir le ciel bleu... Les misérables
calculs humains, les désirs trompeurs, les envies cupides et basses,
toutes les hypocrisies, tous les mensonges, toutes les vanités
disparaissent en cette nuit suprême... Le lien est brisé, qui attachait
l’Ame aux joies de l’instinct et aux plaisirs des sens. L’Ame est
libre... Jésus veut que ceux qui viennent à lui soient détachés de tout
ce qu’il y a d’impur et de mortel dans la vie, et ses ordres sont obéis.
Puissent les hommes fiers et vains de leur fortune, les femmes fières et
vaines de leur beauté, puissent-ils, tous et toutes, venir passer une
nuit dans cette église où est Votre sépulcre, ô Maître, près de ce lit
funèbre où Vous avez dormi le sommeil de la Mort: leur superbe et leur
orgueil tomberont durant ces longues heures nocturnes, seuls avec Vous,
qui portiez une âme divine et qui étiez le plus humble des hommes. C’est
dans cette solitude profonde, près de cette pierre qui recouvrit Votre
corps martyrisé, que devraient courber la tête tous les égoïstes, tous
les inutiles, tous les indifférents, tous ceux qui existent seulement
pour leur propre bien-être, sans se demander la raison de la vie et qui
dispersent vainement les plus nobles forces intellectuelles; ils
devraient s’humilier ici, devant Vous qui aimiez l’Idéal, qui saviez
l’aimer, qui saviez le faire aimer, et qui êtes mort pour faire vivre
cet Idéal, dans les siècles des siècles.
L’Ame pense, écoute, se souvient... Combien de paroles inoubliables
a-t-Il dit pendant sa vie! Cependant, il en prononça une plus vibrante,
plus mystérieuse, plus grande que les autres: _Tu te préoccupes de
beaucoup de choses, Marthe, et une seule est nécessaire..._ Une seule.
Alors, il n’est pas utile que nos désirs s’accomplissent, que nos rêves
se réalisent, que nos amours soient heureuses ou que nos haines soient
efficaces?... Non, _une seule chose est nécessaire_, et c’est Celui qui
a reposé deux jours sous ce roc qui l’a assuré. Alors, la douceur des
affections familiales, la solidité des amitiés, le respect et la
confiance de tous, ne sont donc rien? Alors, il ne faut ni pleurer ni
gémir, si nos peines ne sont point compensées et si nos sentiments sont
méconnus? Alors, il ne faut pas se désoler si notre faiblesse nous
empêche d’effectuer nos projets, nos songes, nos chimères? Et si nous
restons en chemin, inertes et inanimés, sans pouvoir aller plus avant,
sans volonté et sans espérance, alors, il ne faut pas nous désespérer et
nous devons chercher en nous-même--seulement en nous-même--la suprême
consolation?... _Une seule chose est nécessaire_: la vie de l’esprit.
L’Ame devine et comprend... Jésus veut que tous, par lui, vivent de la
grande vie de l’esprit. Combien étaient dolents, oppressés, malades,
malheureux; combien étaient faibles, épuisés, las, les femmes, les
vieillards, les enfants, les infirmes, et tous ont connu, par lui, les
consolations intérieures qui soulagent et qui purifient; combien
subissaient le poids des douleurs, les abattements de la misère, les
tristesses des abandons, et tous ont appris, par lui, qu’on porte en
soi, en sa propre conscience, la source de tous les réconforts. La vie
de l’esprit, qui prit en Jésus une forme divine et se manifesta par
l’oubli de tous les calculs humains, par le pardon des offenses, par la
pitié envers les pécheurs repentants, par l’amour pour ceux qui
souffrent; cette vie sublime, il en fit don à ceux qui crurent en
Lui--et à ceux qui y croiront dans la suite des temps. La vie de
l’esprit peut être simple et humble, grande et forte; elle peut conduire
l’homme jusqu’aux cimes les plus élevées de l’idéal et peut en faire des
martyrs, des résignés ou des héros; car, elle est le sourire de la
jeunesse, la force de la virilité, la bénédiction de la vieillesse:
c’est la vie de Celui qui naquit à Bethléem et mourut à Jérusalem.
L’Ame, désormais pacifiée et rassérénée, dit: «Tu m’as parlé, ô
Seigneur, pendant cette nuit terrible et douce... Tu as répondu à ta
servante. Je connais la Vérité et la Lumière...»
* * * * *
Dans le temple, une lumière d’aube descend de la coupole sur l’édicule
sacré; puis, le soleil paraît et l’enveloppe d’une auréole triomphante.