Cette Tombe.
Une nuée de petits oiseaux, toute vibrante de gazouillements, voltige
continuellement autour de la façade de la vieille église où se trouve le
saint Sépulcre: c’est un continuel battement d’ailes contre les deux
grandes fenêtres ogivales, contre l’arc de la porte; et les chants
joyeux pris et repris, interrompus et recommencés, sont plus allègres à
l’aube, tandis qu’au crépuscule ils deviennent plus faibles. Souvent un
oiseau plus curieux et plus impertinent pénètre dans le temple, sautille
çà et là, volette à droite et à gauche, en poussant de petits cris;
puis, après avoir un peu flâné, s’être posé sur ses fines pattes, avoir
agité sa jolie tête aux yeux brillants, il reprend le chemin de la
porte, ouvre ses ailes et s’enfuit dehors, emplissant l’air libre de ses
accents triomphants. Les personnes qui prient, rêvent ou pensent
derrière les pilastres qui soutiennent la voûte du chœur, dans les
chapelles éclairées par les lampes votives, sur les degrés de l’escalier
qui conduit à l’église du Golgotha, dans l’ombre sainte de la Tombe,
entendent ce ramage lointain et persistant; il se mêle, pendant les
heures des rites sacrés, aux chants mystiques que les Latins, Grecs,
Arméniens et Coptes élèvent au souvenir du Rédempteur; et la voix aiguë
de la gent emplumée s’unit à la voix grave de l’orgue, sur lequel les
Pères franciscains célèbrent les louanges de la tendre mère de Jésus.
Toujours résonne le trille perlé des petits oiseaux, fidèles aux pierres
grises du vieux monument, où ils ont fait leurs nids; et ils vivent là,
comme dans la plus riante campagne, saluant le soleil à son lever, qui
dore le clocher moussu; saluant le soleil à son coucher, qui incendie le
ciel assombri et disparaît à l’horizon, vers la mer. Dans la nuit, quand
le temple est clos et que le silence règne sur Jérusalem, les petits
oiseaux dorment la tête sous l’aile, blottis sur les corniches et sur
les frises, comme sur une branche d’arbre en fleurs.
* * * * *
L’édicule du saint Sépulcre est complètement isolé du reste de l’église;
il a été construit sur la roche vive qui formait les tombes de Joseph
d’Arimathie, dans lesquelles Jésus fut enseveli: le Sépulcre a été
revêtu de marbres précieux par la mère de l’empereur Constantin, qui
mérita le surnom d’_Helena Magna_. L’édicule saint forme une chapelle
allongée, carrée du côté de l’orient, pentagonale du côté de l’occident;
l’intérieur est fait de deux petites pièces communiquant entre elles par
une ouverture basse et étroite, sous laquelle on ne peut passer que plié
en deux.
La première, en entrant, s’appelle la chambre de l’Ange. Vous vous
souvenez de cette histoire pleine de grâce et de lumière, contée par le
plus poétique et le plus éloquent des évangélistes, par saint Jean, que
Jésus aima et préféra aux autres? Il vous dit que Marie de Magdala, deux
jours après la mort, vint au Sépulcre, mais trouva la pierre soulevée et
la tombe vide: elle se mit à pleurer, désespérée, parce que le corps du
Seigneur n’était plus là et qu’elle ignorait où on l’avait emporté et
caché. Et une figure céleste, de blanc vêtue, avec des ailes argentées,
apparut en lui disant: _Ne le cherchez pas, il est ressuscité..._ La
chambre de l’Ange a vu cette scène surprenante et a entendu ces paroles.
Au milieu, posé sur un piédestal et enserré dans un cadre de marbre, usé
par les baisers, il y a un morceau de la pierre tombale que Madeleine et
les saintes femmes trouvèrent renversée: elle était très lourde et très
grande, assurent les évangélistes. Cette cellule, qui est le vestibule
de la sainte Tombe, est obscure, à peine éclairée par les quinze lampes
d’argent appartenant, comme toujours, aux quatre religions chrétiennes.
Toutes les hypogées hébraïques avaient un vestibule de ce genre, et
celui où le pieux Joseph d’Arimathie, le disciple secret du Christ,
voulut déposer le corps du martyr, ressemblait à tous les autres. Il
était encore neuf, et le bon Joseph l’avait fait construire depuis peu
pour lui et les siens, dans un de ses jardins hors de Jérusalem, près de
la montagne du Golgotha. Un peu plus loin sous terre, dans un coin de
l’église, il y a d’autres tombes de la famille de Joseph; le Sépulcre
fut détaché de celles-ci par sainte Hélène: la topographie ne peut être
plus simple, plus évidente, plus précise.
* * * * *
Le saint Sépulcre est dans la seconde pièce. La porte n’est qu’une
ouverture arquée très basse et très étroite, taillée dans la roche vive.
Cette cellule est plus petite que la première: elle mesure deux mètres
carrés à peine. Elle a été entièrement revêtue de marbre, car les
pèlerins et les touristes anglais emportaient avec eux des petits
morceaux de la pierre et la détruisaient lentement; mais, entre les
dalles de marbre, on aperçoit la roche d’_autrefois_... Le tombeau, en
forme de sarcophage, est collé contre la paroi et creusé dans le roc
même: le Seigneur y fut déposé avec la tête vers l’orient et les pieds
vers l’occident. On dit que souvent, dans les derniers jours de sa vie,
et qu’ensuite agonisant sur la Croix, Jésus tourna son visage du côté du
couchant, comme s’il voulait repousser loin de lui ceux qui l’avaient
injurié et crucifié, paraissant attendre des pays occidentaux
l’exaltation et la gloire de sa foi.
Le saint Sépulcre est peu élevé du sol: une personne agenouillée peut le
baiser et l’adorer. Un Père veille toujours auprès de lui. En dehors de
ce pieux gardien, deux personnes peuvent à grand’peine tenir dans cette
étroite cellule. La foule stationne pendant des heures dans l’église,
attendant de pouvoir entrer dans la chambre de l’Ange, puis dans celle
où reposa Jésus: chaque fois qu’un fidèle en sort à reculons, pour ne
pas commettre l’irrévérence de tourner le dos, il est remplacé par un
autre fidèle... Sur cette tombe brûlent, jour et nuit, quarante-quatre
magnifiques lampes d’argent, suspendues à la voûte: les treize premières
sont aux catholiques latins,--c’est-à-dire aux franciscains de Terre
Sainte; treize sont aux Grecs non unis; treize, aux Arméniens chrétiens,
et quatre aux Coptes--toujours le même compte. Au-dessus du cénotaphe,
est attaché un tableau sombre et indistinct qui représente une
résurrection; de chaque côté du mausolée, deux petits rebords de marbre
sont fixés dans la muraille et permettent aux Pères franciscains d’y
poser un autel portatif sur lequel, chaque matin, ils célèbrent la
messe.
La petite pièce est claire, car au début du siècle passé les Grecs ont
percé la voûte de l’édicule, tout noirci par la fumée des lampes. La
roche dont est faite le Sépulcre est blanchâtre, veinée de rouge: on
l’appelle en arabe _melezi_, c’est-à-dire pierre sainte. On revêtit le
sarcophage de marbre dès le treizième siècle, mais les murs furent
recouverts beaucoup plus tard, et depuis on n’y a plus touché. Le
tombeau n’a été ouvert que deux fois: le Révérend Père Mauro, gardien
des Saints-Lieux, autorisé par le pape Jules II et par Kansou-el-Gauro,
sultan d’Égypte, eut en 1501 la fortune de pouvoir soulever la pierre
sacrée: il trouva, entre autres objets, une tablette de marbre gravé et
fit refermer le monument. Quatre ans plus tard, le Père Boniface,
gardien des Saints-Lieux, fouilla de nouveau le mausolée; il y découvrit
un morceau de la vraie Croix enveloppé dans un chiffon d’étoffe; mais,
au contact de l’air et de la lumière, tout retomba en poussière, sauf
quelques fils d’or qui formaient la trame du tissu. Il y avait encore un
parchemin, avec une inscription, mais si effacée qu’on pouvait seulement
lire ces mots: _Helena Magna_. Puis, le 27 août 1555, il fut refermé et
jamais ne fut plus touché.
Le bord de la sépulture est usé par les lèvres des pèlerins de tous les
temps et de tous les pays, mais le marbre résiste encore. Dans la
chambre sacrée, on peut entrer depuis l’aube jusqu’à midi; ensuite,
l’église se clôt jusqu’à deux heures et se rouvre jusqu’au coucher du
soleil. Les messes latines dites sur le lit funèbre de Jésus sont au
nombre de trois par jour: deux messes basses et une chantée. Ceux qui le
désirent peuvent se faire enfermer une nuit entière dans l’église du
Saint-Sépulcre et veiller, seuls près de la Tombe. Les pères
franciscains, même, ont dans leur chapelle de Sainte-Marie-Madeleine une
petite pièce où peut attendre, en se reposant, l’âme pieuse qui, plus
tard, restera toute la nuit seule avec sa conscience, seule avec son
Seigneur, devant la pierre la plus auguste du monde.