Le Caire.
Baigné par la blonde lumière du matin, traversé par des bouffées d’un
vent frais, rempli d’un tumulte joyeux et presque harmonieux, parcouru
en tous les sens par une foule étrange et bigarrée, le Caire vous séduit
dès l’arrivée. Les brumes de la fatigue morale, les voiles gris de
l’indifférence se soulèvent, se dissipent, s’évanouissent. Autour de
vous tout s’agite, tout se meut, tout vit; et c’est une agitation pleine
de gaieté, un mouvement juvénile et allègre, une vie frémissante et
ardente. Les magasins élégants abaissent leurs stores pour se protéger
du soleil déjà haut; des groupes de clients ou de flâneurs s’arrêtent
devant les boutiques, bavardant en arabe avec des sonorités gutturales,
bavardant en grec avec des sonorités musicales, bavardant en français
avec des sonorités chantantes, semblables au rapide gazouillement des
oiseaux. Des Arabes en longues chemises blanches ou bleues, pieds et
jambes nus, leur petit turban blanc mis de travers, courent en
s’appelant, en se poursuivant, en criant, en dialoguant à distance; des
Turcs enveloppés dans la grande tunique de soie à raies, croisée sur la
poitrine, retenue par une ceinture qui fait deux fois le tour du corps,
avec un turban plus large et plus solennel, marchent avec une noble
lenteur, mais la plupart s’arrêtent, debout, près des petits cafés; des
Bédouins vêtus de blanc et de noir, avec des visages olivâtres et des
yeux malicieux sous le burnous brun relevé sur la tête, baissé sur le
front et retenu par un cordon de laine, passent rapidement; des femmes
_fellahs_ toutes vêtues de noir, avec des yeux pensifs qui brillent sous
le voile, vous heurtent légèrement en passant, chargées de leur amphore
remplie d’eau; des Européens en vêtements européens, mais avec le _fez_,
vont à leurs bureaux égyptiens; des Européens, avec le chapeau européen,
vont à leur travail européen, à leurs affaires mi-européennes,
mi-orientales; des Anglais avec le casque en sureau et des Anglaises
également avec le casque en sureau, couvert de sept ou huit mètres de
mousseline blanche, qui pendent de tous côtés, traversent les rues de ce
pas méthodique dont ils traversent le monde; des prêtres grecs en grands
tubes noirs, avec la barbe grisonnante, les yeux extatiques, se rendent
à l’église orthodoxe; des soldats anglais, très élégants, d’une
politesse exquise, se pavanent fièrement; des soldats égyptiens, vêtus
de blanc, le ceinturon remonté sur l’estomac, sont moins élégants, mais
non moins fiers; des paysans, vêtus à l’égyptienne, de chemises de
toutes couleurs, entrent par les différentes portes du Caire pour vendre
leurs pacotilles; des débitants d’eau fraîche font tinter d’une manière
très mélodieuse deux disques d’étain l’un contre l’autre; des vendeurs
de graines cuites au four, des vendeurs d’abricots, des vendeurs de
bananes, des vendeurs de café, appellent les clients. Des voitures
européennes s’avancent au grand trot, portant un pacha drapé dans son
manteau blanc, avec une longue barbe blanche sur la poitrine; des
voitures où se font traîner de riches Levantins habillés chez Poole,
ayant l’apparence anglaise, sauf le _fez_; des chameaux pliant sous
d’énormes fardeaux; des chars longs et étroits qui, après avoir déchargé
leurs marchandises, transportent, maintenant, douze ou vingt Arabes
assis de tous les côtés, les jambes pendantes; et enfin, partout, des
ânes, les petits, les gracieux, les adorables petits ânes égyptiens, au
poil brun ou gris, à la tête fine, aux jambes minces, qui font du chemin
sans en avoir l’air, qui filent portant sur leur dos un gros Levantin,
ou un petit Européen, ou un Anglais vêtu de khaki, ou un Arabe, dont le
vent fait flotter la chemise, au trot. Ces «bourricots» sont la joie du
genre humain au Caire. On en trouve à chaque pas, arrêtés près du
trottoir pavé, tandis que la chaussée est en terre battue. L’ânier est,
généralement, un gamin brun, demi-nu, les jambes grêles comme celles de
sa bête; et la course qui coûte, au tarif, vingt-cinq sous pour les
étrangers ou les ignorants, a des accommodements à quinze sous, à dix
sous, jusqu’à cinq sous. En une minute, l’arrangement est fait et le
passager--appelons-le ainsi--saute sur la commode selle arabe et le
petit âne file comme un éclair, suivi de son guide, qui galope derrière
lui, la chemise gonflée comme un ballon. Et c’est, de tous côtés, le
trot rapide des petits ânes, le piétinement des petits ânes, le passage
des petits ânes intelligents et infatigables, accompagnés de leurs
âniers fins et prompts comme un dard. Ah! si on les pave jamais, les
rues du Caire, les ânes ne pourront plus trotter et disparaîtront,
emportant avec eux une des plus jolies choses de cette curieuse ville!
* * * * *
Après midi, le mouvement se calme. Les voitures se font plus rares; les
chameaux ont tourné la tête vers les portes de la ville, retournant aux
villages, aux faubourgs, d’où ils viennent; les chars marchent plus
lentement; quelques magasins sont fermés; d’autres baissent complètement
leurs stores. L’heure chaude tombe sur le Caire. Tous font la sieste.
Les arroseurs inondent les rues avec de grands jets d’eau, sortant des
tuyaux de caoutchouc. Les boutiques arabes sont vides, gardées seulement
par un gamin, qui agite lentement un chasse-mouches. Les âniers
s’appuient sur la selle des «bourricots» et dorment debout, les yeux
mi-clos. Dans les obscurs bazars turcs ou arabes, dans les sombres
échoppes, dans les passages où ne pénètre pas le soleil, les Turcs, les
mains fatiguées par la chaleur, continuent à broder des ceintures de
peau, à nettoyer de vieux argents, tout en sommeillant. Dans les palais
seigneuriaux, les fenêtres ouvertes, les stores baissés, les terrasses
couvertes d’étoffes multicolores, tous les soins sont pris pour laisser
entrer l’air frais et se garantir de la chaleur; ils sont entourés de
grands jardins; les ventilateurs battent de l’aile; de grands jets d’eau
inondent le sol; de vastes fontaines chantent dans les cours. A cette
heure, on rêve, on dort. La contemplation somnolente, ce charme
singulier de la vie orientale, enveloppe tout l’être. On entend des
bruits, mais atténués et sourds: si un peu de vent se fait sentir,
aussitôt on en éprouve du soulagement; le trille des oiseaux est
persistant, et cependant voilé; le tintement des disques du marchand
d’eau paraît une musique légère, très lointaine; et pourtant, vous ne
dormez pas; seule, votre volonté sommeille si profondément que cela vous
semble une énorme difficulté de tourner une page du livre, où vous avez
lu deux lignes.
* * * * *
Mais quand le soleil décline et que vous sortez dans les rues du Caire,
vous restez frappés de sa beauté et de sa richesse. La ville est à la
fois orientale et européenne, et ces deux caractères bien marqués ne se
heurtent pas; au contraire, ils se fondent et ils s’unissent, tout en
gardant leur individualité. Les cafés, du plus petit au plus grand, sont
remplis d’Égyptiens et de Turcs immobiles devant une table de café,
taciturnes, même s’ils sont quatre ou cinq, se tenant un pied dans la
main; près d’eux, quelques Anglais boivent leur _ale_, dans un silence
grave. Près de la boutique du confiseur grec, qui vend des _loukoumis_
et des conserves de fraises, d’orange, de mastic et du chocolat, se
trouve la pâtisserie française montrant des petits fours, des éclairs,
des madeleines et des babas; et la cigarette, depuis celle qui coûte un
centime jusqu’à celle qui en vaut six, se trouve sur toutes les lèvres,
sur celles de l’Arabe demi-nu, du Bédouin svelte et léger, du commis
italien, du riche Levantin, du Grec bavard, de l’Anglais raide et
sévère. La vie du soir, vouée au luxe, à l’oisiveté, au plaisir, vous
montre davantage ce contraste et en fait valoir toutes les séductions.
Sur la route de Ghesireh, qui est le Bois de Boulogne du Caire, après
avoir traversé cinq ou six rues aristocratiques, bordées de villas,
d’hôtels entourés de jardins; après avoir passé le pont de Ghiseh, sur
le Nil, le spectacle devient plus varié, plus bizarre, plus curieux.
Ici, une vaste prairie, près d’un petit palais, où deux ou trois
familles anglaises jouent au _tennis_, au _crocket_, tandis qu’au bout
du parc un groupe de jeunes Anglais galopent lançant leurs petits
chevaux ardents; les domestiques nègres attendent, patients, tenant par
le mors des montures de rechange; de petits breaks passent, chargés de
bonnes d’enfants, de gouvernantes. Plus loin, la promenade de Ghesireh
voit défiler des équipages viennois ou anglais, où de belles dames du
Levant montrent des toilettes d’un goût exquis, peut-être un peu trop
voyantes: un _saïs_ les précède. Le _saïs_ est une des plus jolies
trouvailles du luxe égyptien. Ce _saïs_ est généralement un Arabe,
choisi parmi les plus beaux et les mieux faits, très agile, vêtu de
légères mousselines blanches, avec une jaquette rouge ou bleue brodée
d’or; il a un bonnet également brodé d’or et entouré de gaze blanche, un
sabre court attaché à une ceinture de métal, et dans les mains une
baguette longue et fine. Il est pieds nus, naturellement. Il précède en
courant la voiture aristocratique, faisant faire place; ses jambes sont
plus rapides que celles des chevaux, et le vent agite ses étoffes
blanches: il a l’air de voler. Quand les maîtres l’ordonnent, il
s’assoit sur le siège; quelquefois, il monte derrière la voiture, et
reste là, dans une pose fière et nonchalante. Ainsi, derrière un
«stage», j’ai vu deux _saïs_, immobiles, admirablement beaux, bruns dans
des tissus clairs, scintillants d’or, prêts à sauter, à courir, à voler.
La route de Ghesireh est aussi remplie d’amazones, de soldats anglais
avec la minuscule toque coquettement posée sur l’oreille, de
four-in-hands et de voitures musulmanes fermées portant une dame voilée,
et de petits ânes trottinant vers les villages voisins; plus loin, on
aperçoit des dromadaires, allant de leur pas lent et régulier, vers
l’horizon. Un son de guitare--est-ce une _guzla_? est-ce une
guitare?--vient d’une petite auberge: une note gutturale et triste,
malgré son trille aigu. Dans un champ, un Turc, agenouillé, salue la
Mecque et le Prophète pour la quatrième ou cinquième fois de la journée.
Çà et là, dans des petits cafés, on entend le bruit des bouteilles de
limonade gazeuse qu’on débouche. Des êtres de toutes les nations se
promènent en voiture, au milieu des palmiers et des _éleks_. Le soleil
se couche brusquement, tout d’un coup: une fraîcheur d’abord légère,
puis plus aiguë, vous pénètre. Des manteaux blancs apparaissent. Les
voitures, les amazones, les cavaliers vont plus lentement, et si on
regarde bien devant soi, les Pyramides se dessinent, au loin...