Le Nil.
L’âme de l’Égypte est le Nil. La mercantile Alexandrie, étendue sur le
bord de la mer, avec ses rues moitié modernes et moitié anciennes, un
peu européennes et un peu orientales, parcourues par la foule la plus
diverse, peut vous donner l’impression d’une vie nouvelle et curieuse;
mais, vous n’arrivez pas à fixer, dans ces mille particularités, le
véritable caractère égyptien. Vous comprenez que le secret de cette
existence n’est pas dans cette cohue d’Arabes, de Grecs, d’Italiens, de
Français; qu’il n’est pas dans ces cris gutturaux où domine la voix des
marchands ambulants; qu’il n’est pas dans ces boutiques de cigarettes;
qu’il n’est pas dans ces magasins de toutes les nations: il est
ailleurs... Dans la nuit, avez-vous jamais traversé, en hésitant, un
grand salon obscur? L’ombre est profonde et vos yeux ne distinguent
rien; mais si, dans un coin de la pièce, il y a quelqu’un, vous vous
arrêtez, le cœur battant, parce que vous _sentez_ sa présence; et vous
vous dirigez vers cet être inconnu, seulement conduit par votre
intuition personnelle.
Ainsi, irrésistiblement, par un mystérieux pouvoir, sans que personne
vous le dise, à l’heure crépusculaire, vous prenez une voiture et vous
sortez dans la campagne d’Alexandrie. Si vous ne trouvez rien d’abord,
vous allez plus loin; et tout d’un coup, dans le sable clair, quelque
chose d’un azur pâle, finement décoloré, vous fait tressaillir: c’est le
Nil. Impossible de vaincre votre émotion--émotion qui se transforme à
mesure que vous contemplez le grand fleuve de plus près et que vous
suivez ses rives doucement: vous voudriez le comprendre et l’aimer, pris
d’un grand attendrissement sentimental. Tous les fleuves possèdent une
poésie presque indicible, mais aucune n’égale celle du Nil. Elle ne
vient pas de sa grandeur, car il n’est pas large à Alexandrie; elle ne
vient pas de l’impétuosité de ses eaux, car à de nombreux endroits il
est immobile comme un lac; elle ne vient pas de sa profondeur, car il a
quelquefois une telle limpidité que les palmiers élancés, les caroubiers
tordus et les cabanes de ses bords se reflètent nettement sur son clair
miroir. Mais si, au Caire dans le faubourg de Boulacq, il vous apparaît
vaste et solennel comme la mer, avec ses dernières lignes perdues dans
les brumes du lointain, vous ne sentez pas sa force et sa puissance;
tandis qu’ici sous la villa Antoniadès, dans la campagne qui va
d’Alexandrie à Ramleh, la demeure estivale du vice-roi, le Nil a une
grâce mélancolique, serré entre ses rives étroites, semées de petites
fleurs jaunes. Si, au Caire, il s’agite en tourbillons vertigineux, qui
viennent se briser contre les arches du grand pont de Ghiseh, vous
inspirant la terreur sacrée d’une divinité terrible et cependant
miséricordieuse, ici, au contraire, il vous donne une impression de
grande sérénité, de paix amoureuse. Le Nil renferme en lui tous les
paysages fluviaux et toutes leurs expressions: les yeux enchantés ne se
lassent jamais de le contempler et emportent son image au fond de leurs
prunelles. Nous sommes en mai seulement, c’est l’été en Égypte et les
_dahabiehs_, ces longs bateaux gris perle semblables à des demeures
flottantes, ont leurs voiles repliées et sont amarrés à la rive, car
aucun voyageur ne remonte plus le grand fleuve pour son agrément, allant
vers la haute Égypte dans cette lente navigation qui est une joie pour
l’imagination. Seules, quelques barques de pêcheurs ou de trafiquants
filent à la voile, aux heures où la brise fraîchit: et vous les suivez
de l’œil, enviant ceux qui vont ainsi, sur ces eaux d’un azur pâli,
d’une couleur si noble et si fine, vers des rives plus larges, où se
dressent les ruines des anciens temples égyptiens. Sur le bord, souvent,
un groupe de _fellahines_, les femmes arabes du peuple, enveloppées dans
leur grand manteau noir, le visage couvert du voile noir, qui est arrêté
entre les sourcils par l’agrafe de métal; elles remplissent leurs
amphores de l’eau du Nil, les soulevant sur les épaules d’un mouvement
gracieux; quelques-unes de ces _fellahines_ ont les jambes dans l’eau,
et se penchent en avant, comme attirés par le fleuve sacré. La vieille
légende du Nil ne parle pas seulement de sa fécondité bienfaisante, mais
de la fraîcheur admirable de ses eaux, leur attribuant une vertu
spéciale et bizarre. A chaque tournant du chemin qui suit le Nil, le
spectacle change: tantôt c’est une petite mosquée, avec trois ou quatre
Arabes étendus par terre; tantôt c’est une maison toute blanche, aux
jalousies baissées, derrière lesquelles regardent des femmes; tantôt
c’est un groupe de palmiers, en grosses houppes ébouriffées; tantôt ce
sont les haies de roses d’une villa ou le berceau d’un café de campagne;
tantôt c’est la grande solitude, coupée par la silhouette d’un chameau
ondulant sous sa charge, conduit par un minuscule Arabe en chemise bleue
ou blanche. Et, que ce soit une cabane de bois couverte de chaume, que
ce soit une plaine aride et désolée, que ce soit un misérable village
détruit par un incendie, tout prend, sur le bord du Nil, un caractère de
poésie mystique, une séduction étrange, irrésistible. C’est le fleuve
qui donne son âme aux choses mortes, les fait revivre, les arrange, les
marque d’une inoubliable empreinte.
* * * * *
Et la nuit, sous le froid rayon de l’arc lunaire, le Nil vous offre le
plus mystérieux et le plus suggestif des tableaux. Aucun souffle de vent
n’agite la cime des arbres; aucun pas humain n’effleure la terre; aucune
voix ne trouble le lourd silence. Le paysage est plein de secrets. Les
eaux vont on ne sait où et on ignore d’où elles viennent: elles passent,
calmes, solennelles, éternelles. La lumière argentée leur donne une
teinte plus claire, dans les grandes ombres de la campagne. Si vous
tendez l’oreille, peut-être entendrez-vous leur frémissement, le long de
la rive. Un parfum vivace monte de jardins inconnus, de haies cachées.
Sur le bord, quelques arbres plus hauts plient leurs branches. Pas une
lumière dans les maisons, et bientôt après, plus de maisons: le grand
Nil s’allonge dans la vaste plaine, au milieu des voiles bruns de la
nuit, que le petit arc métallique de la lune n’arrive pas à déchirer.
Seul, le Nil veille; seul, il vit; seul, il a une âme, et vous-même
n’existez plus que pour lui: et vraiment quelque chose de divin vous
arrache à votre misère et vous plonge dans un songe sacré--le même rêve,
peut-être, qui ouvre les grands yeux des anciens dieux égyptiens; le
même rêve qui rend pensifs les yeux du Sphinx de granit; le même rêve
que le vôtre, ô Cléopâtre...