Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire,
tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à
Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain
appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal
n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de
colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu
incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un
dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait
d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de
succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements
usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.
Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;
cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que
le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements.
Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur
se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à
l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui
dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez
sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade
qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,
ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos
premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même
osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité
dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit
le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir
maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce
qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un
prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre
femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en
paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son
affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous
deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,
monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si
vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi,
je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par
conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue
puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la
maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez
cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont
en grande partie le fruit de mes études.»
Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de
foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se
réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait
étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un
temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux
esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée
religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et
les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du
docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent
qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un
prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!»
Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de
sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son
bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est
servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire
d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la
pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette
âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse
Saint-Jacques.
À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix
tremblante de honte et de remords:
«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon
oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque
de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le
plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...
Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai
massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous
ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de
moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.»
Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau:
puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette
âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans
l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations
comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été
jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de
la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.
Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément
blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille
qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église,
quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les
sanglots:
«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien
besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez
pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je
blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est
rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on
répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir
me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les
sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les
recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le
malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux
que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.»
Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie
criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il
leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur
avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des
prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de
sa conversion.
Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé
par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les
derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage
baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste
action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit,
tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses
larmes.
Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa
grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice,
c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il
au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à
vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes;
laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire
bien peu pour expier tous mes crimes!»
Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée,
paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit
le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le
Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres
collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!!
«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont
profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!»
(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.)
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