48.--LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.

Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors sexagénaire,

tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la rue Saint-Jacques, à

Paris. Atteint depuis longtemps d'une maladie grave, il avait en vain

appelé à son secours les plus célèbres médecins de la capitale: le mal

n'avait fait qu'empirer avec les années; enfin, de violents accès de

colère, auxquels il se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu

incurable. Cependant, ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un

dernier essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait

d'une grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de

succomber, se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements

usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.

Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler encore;

cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour sa femme, que

le misérable avait presque tuée dans un de ses emportements.

Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le docteur

se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule parole à

l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par l'habit et lui

dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur, vous vous en allez

sans daigner seulement me regarder?--Pourquoi m'inquiéter d'un malade

qui fait l'impossible pour rendre mes soins inutiles? Au reste,

ajouta-t-il d'un ton sévère, vous avez grossièrement injurié vos

premiers médecins, dont l'un vous a abandonné parce que vous avez même

osé lever la main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité

dont vous venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas

faire comme eux.--Vos reproches ne sont que trop justes, reprit

le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable d'avoir

maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous saviez ce

qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un

prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!--L'intention de votre

femme n'avait rien que de louable: en vous proposant de mettre en

paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son

affection, et si cela était entièrement opposé à vos idées, vous

deviez vous borner à un simple refus et non la frapper.--Mais enfin,

monsieur le docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si

vous étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?--Moi,

je n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par

conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue

puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper la

maladie.--C'est bien singulier, qu'ayant fait des études, vous ayez

cette manière de voir!--Au contraire, mes convictions religieuses sont

en grande partie le fruit de mes études.»

Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et de

foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait de se

réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords qu'il avait

étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait vécu dans un

temps de stupide délire où les jeunes hommes de son âge et les beaux

esprits affichaient le plus insultant mépris pour toute pensée

religieuse, en disant: «La religion!... c'est bon pour les enfants et

les femmes.» Ce préjugé infernal venait de s'évanouir à la parole du

docteur, et, après un instant de silence, le malade dit d'un accent

qu'on ne lui avait jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un

prêtre; aussi bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!»

Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa douleur, de

sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de son amour, de son

bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir comment Dieu s'est

servi d'une femme chrétienne, d'un médecin et d'un prêtre, pour faire

d'un assassin un élu, un saint!... Heureuse de ce changement subit, la

pauvre femme, elle qui avait tant parlé, prié et souffert pour cette

âme rebelle, envoie à la hâte chercher un des vicaires de la paroisse

Saint-Jacques.

À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix

tremblante de honte et de remords:

«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis sous mon

oreiller.--Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque

de vous blesser!--Eh! monsieur l'abbé, je m'en étais armé pour vous le

plonger dans le coeur, si vous fussiez venu sans mon consentement...

Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, _j'ai

massacré dix-sept ecclésiastiques_, et peu s'en est fallu que vous

ne fussiez le dix-huitième! Mais rassurez-vous: _Dieu a eu pitié de

moi; un regard de sa grâce a suffi pour m'éclairer_.»

Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme couteau:

puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir Dieu sur cette

âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation. Jamais, dans

l'exercice de son saint ministère, il n'avait goûté des consolations

comme celles qu'il trouva au chevet de ce malheureux qui avait été

jadis le bourreau de dix-sept de ses confrères, et qui, à l'heure de

la grâce, parlait et agissait comme le bon larron de la croix.

Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si profondément

blessée par le crime, se retirait en annonçant à l'heureuse famille

qu'il allait apporter au converti les derniers sacrements de l'Église,

quand tout à coup le vieillard s'écria d'une voix étouffée par les

sanglots:

«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j'ai bien

besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure, n'approchez

pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout à l'heure encore je

blasphémais le nom; je suis trop indigne d'un tel bonheur!--Dieu est

rempli de miséricorde, lui dit le vicaire profondément attendri; on

répare ses fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir

me paraît trop sincère pour que j'hésite a vous administrer les

sacrements que réclame immédiatement votre triste position.--Je les

recevrai, monsieur l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le

malade, mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux

que j'ai autrefois scandalisés par mes forfaits.»

Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le

moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie

criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes; il

leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples qu'il leur

avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors du massacre des

prêtres; puis il fait de même envers sa femme, un des instruments de

sa conversion.

Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard, déjà glacé

par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et reçoit ainsi les

derniers sacrements avec une piété angélique: les traits de son visage

baigné de larmes en étaient tout transfigurés. Après cette auguste

action, il reste toujours à genoux, appuyé sur le chevet de son lit,

tenant en main un crucifix, qu'il couvre de ses baisers et de ses

larmes.

Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher, vu sa

grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible sacrifice,

c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi l'exprima-t-il

au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que peu d'instants à

vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes;

laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux; c'est faire

bien peu pour expier tous mes crimes!»

Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée,

paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit, on entendit

le moribond pousser un profond soupir; il s'était endormi dans le

Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à genoux et les lèvres

collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé d'arroser de ses larmes!!!

«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles sont

profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos miséricordes!»

(_L'abbé Hoffmann_, Extraits.)

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 54 / 61 题