Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante
la grâce signalée dont il a été l'objet.
«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne
pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen,
lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant
Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès
huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré
une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous
faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en
berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière
de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous
sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur
les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la
côte.
Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire
catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le
vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi
le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité,
le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane.
La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le
fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes
débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous
faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée
dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga
reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une
situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée
pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort
et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je
suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de
courage.
Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer
les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le
secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à
tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai
nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer
successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la
dunette en priant Dieu.
Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de
violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant
il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en
construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les
chaînes.
Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre
situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et
impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié
à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je
promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de
me faire baptiser.
À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le
découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis,
je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne
renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de
la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au
large.
Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute
espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant,
sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à
Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je
me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite
de ma main sur ma poitrine.
Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le
lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des
vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le
navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre
hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être
engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps;
nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre
vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,
les chaînes, etc., il fallait se hâter.
Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra
tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans
le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur
providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.
Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et
Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je
puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme
oublié à bord...»
* * * * *