47.--UNE CONVERSION EN MER.

Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la lettre suivante

la grâce signalée dont il a été l'objet.

«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de Bayonne

pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à Dunkerque et Rouen,

lorsque le 28 décembre, au matin, je fus obligé de mouiller devant

Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt le temps devint affreux, et, dès

huit heures du matin, toute la population massée sur les quais, malgré

une pluie torrentielle, nous regardant chasser sur les ancres, nous

faisait comprendre quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en

berne, mais en vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière

de l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait nous

sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été brisés sur

les rochers de la jetée en construction ou contre les récifs de la

côte.

Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me faire

catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux devant le

vieux christ en bronze dominant le compas de route, je priai avec foi

le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero, dont j'avais visité,

le 8 septembre dernier, le pèlerinage célèbre, en Toscane.

La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie, et le

fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux jaunes

débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible pour nous

faire secourir, nous écrivit le soir au moyen d'une bouteille jetée

dans les flots: il nous avouait tristement que les autorités de Malaga

reconnaissaient l'impossibilité d'arriver jusqu'à nous, en face d'une

situation si périlleuse, et qu'on attendrait que la nuit fût achevée

pour prendre une décision. Pour moi, cette décision c'était la mort

et la perte de mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je

suppliai avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de

courage.

Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait filer

les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance dans le

secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement à

tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient la côte et le quai

nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours... Je fis reposer

successivement mes hommes, et, pensant à la mort, je me tenais sur la

dunette en priant Dieu.

Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse de

violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque instant

il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la jetée en

construction. Les malheureux marins raidissaient à chaque instant les

chaînes.

Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de notre

situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue et

impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme, oublié

à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte Vierge, et je

promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé en France et de

me faire baptiser.

À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré le

découragement de tous les matelots de l'équipage et contre leur avis,

je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer une bonbonne

renfermant une demande de secours; je la plaçai sous la protection de

la Vierge. La bouteille arriva à terre, puis le steamer disparut au

large.

Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute

espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même, priant,

sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un _ex-voto_ à

Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages. Toutefois, je

me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la déclaration écrite

de ma main sur ma poitrine.

Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire dans le

lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au milieu des

vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui apparaissait. Le

navire sauveur, détachant sa grande chaloupe, nous envoie vingt-quatre

hommes. Après des peines inouïes, plusieurs fois sur le point d'être

engloutis, ces braves finissent par nous accoster. Il était temps;

nous allions attendre la mort dans la mâture élevée, car notre

vaisseau était sur le point de s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres,

les chaînes, etc., il fallait se hâter.

Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable, manoeuvra

tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi il nous amenait dans

le port. Nous étions sauvés, grâce à la sainte Vierge. Par une faveur

providentielle, le navire et la cargaison n'avaient aucune avarie.

Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier Dieu et

Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration. En attendant que je

puisse la réaliser, j'apprends ma religion dans un vieux catéchisme

oublié à bord...»

* * * * *

Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 53 / 61 题