2.--UNE NUIT DANS LE DÉSERT.

C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je

tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en

assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire

d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une

si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours,

on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la

troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai

bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il

nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je

l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon

récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche

et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel

de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes.

C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du

missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.

L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La

chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise

légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et

apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait

la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le

souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité

ardente reprenait possession de l'étendue.

Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour

arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la

nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les

premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et

des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus

et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus

distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt

à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il

n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien

une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille,

suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des

provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et

tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant

à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre

l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son

esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il

n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du

sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil

qui semblait éternel.

Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures,

un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il

volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le

presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une

rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand

on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à

embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes

pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude,

détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux

lèvres, mais le revolver à la main.

Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone de son

cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses guides,

quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un mouvement

instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu à l'horizon?

Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas, bien loin,

quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas:

le point noir qui a frappé sa vue s'agite, se rapproche, grossit

insensiblement. C'est un être vivant, un animal ou un homme.--Un

homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement

sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance

dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser

son cheval au galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu?

C'est le parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu

d'être un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et

quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce le fait

d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir devant une

créature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est

mort sur la croix?

L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère qui

vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du désert se

rapproche de minute en minute, il semble à la fois se hâter d'accourir

et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite distance, on dirait

un spectre ambulant. Il est déguenillé; sa main tient un fusil;

ses yeux sont allumés de fièvre, de haine et de convoitise. C'est

indubitablement un brigand, mais un brigand européen: c'est en tout

cas, un malheureux dévoré de besoin. Le prêtre n'hésite plus: il

risque peut-être sa vie, mais il a la chance de secourir un misérable,

de sauver une âme. Après tout, c'est son métier de s'exposer à la

mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est

d'un prix infini.

Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à l'inconnu

ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va

au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la surprise est

plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante, voilà ce

qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et, sans parler, lui

présente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum!

C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux

aurait tué son père! Il étend la main, saisit la gourde, la porte à sa

bouche, la boit, l'aspire à longs traits. Son visage se ranime, son

sang circule, sa pâleur mortelle fait place à une vive rougeur. Tout

à coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son

long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.

Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls, écoute

les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est

le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère longuement; à sa

carnation, à la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnaît un

Français. Malgré les traces des passions et de la fatigue, il croit

lire sur ce visage dévasté les vestiges d'une bonne race, et son

âme d'apôtre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il

tressaille comme s'il sortait d'un rêve. Le soleil va disparaître, et

son orbe agrandi et rutilant est déjà à demi caché. Encore quelques

minutes et la nuit aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné

que la Providence a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger

sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps qui

s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert, exposé aux

dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations? C'est plus

impossible encore.

Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous

la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa

miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il ne

connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie

avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête du dormeur, la

pose sur ses genoux, et il entre en prières.

La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et de

solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes

ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées les unes après

les autres et répandent sur l'océan de sable une lueur mystérieuse et

sacrée. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau

que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mère veillant sur son

enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au

temps du séjour du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les

plaines de Galilée auprès de Judas endormi.

Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et

rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une ineffable

tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se

met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés d'Israël au

moment où le démon sortait de leur corps et de leur âme à la voix de

Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette âme pour

n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il éclate en sanglots,

et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du

missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frère!

Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval et marcha

près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser

tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de son âme. Ils

arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le missionnaire fit

coucher le prisonnier de sa charité dans son lit, et dormit près de

lui sur quelques coussins. «Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce

que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.»

Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa

confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans

corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,

et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans les

larmes du repentir.

Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait

impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son enfance.

Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y était

instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'était livré

à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit ans, c'était

déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaître

la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la

discipline gâtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au

village, en déguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mère,

mais non sans l'avoir dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il

passa aux États-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dépensa en

folles orgies. Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords,

il quitta l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena

pendant quelque temps une conduite régulière et laborieuse.

Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le

démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche,

déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau

dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de

réputation.

Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un

honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit

comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se

fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au

meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une

bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la

Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de

pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le

sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant

contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait

à épargner les chrétiens.

Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement

habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout,

j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à

passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua

furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur

tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait

un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui,

le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.»

se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les

cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança

comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert.

Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il

errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas,

ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il

était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au

loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de

le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai

encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort,

c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde

qu'il tomba.

Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant

plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire:

«Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte

et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom

je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie

entière.»

Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que

le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles

sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait

dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait

devant lui.

Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas

dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se

poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître,

il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie

de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.»

* * * * *

Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 8 / 61 题