CHAPITRE XII

=La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide Mary et le Comité

des Citoyens.--Dans nos derniers retranchements.--Défections et

défaites.--À qui notre dernier merci!=

=LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR=

Les hommes de la _Tribune_ qui, en 1872, proposèrent la candidature

d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'État, étaient inspirés par

le sentiment du devoir politique.

Nous disons les "hommes de la _Tribune_", parce que nous voulons parler

de ceux qui jamais n'avaient transigé, de ceux qui étaient demeurés

fidèles aux principes de la droiture.

L'idée n'était pas d'imposer Aristide Mary aux masses républicaines,

parce qu'il était homme de couleur: on voulait tout simplement opposer

une résistance morale à la funeste doctrine d'exclusion.

En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont

revendiqué _le droit d'aspirer au poste_ de gouverneur, mais qu'ils

n'ont pas convoité le poste même.

Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'expérience pour

apprécier les difficultés de la situation. Il savait bien que dans cette

Convention de 1872 l'or avait établi ses lois, et que les esclaves

achetés ne devaient qu'obéir, même au détriment des principes.

Il était préparé à la défaite, mais son nom était là comme un défi jeté

à la face du préjugé de race.

Mary savait que la majorité de cette convention était composée de

_tripoteurs_, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des

traîtres.

Mais il ne s'en plaignit pas. Il représentait le sentiment du devoir en

politique, il se considérait très heureux d'avoir conservé assez

d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses

principes.

La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous

ceux qui, comme lui, n'ont jamais reculé devant la vérité. Leurs vertus

nous ont honorés et leurs sacrifices nous ont élevés. Nous devons leur

en être reconnaissants.

Mary a vécu assez longtemps pour suggérer la formation du Comité des

Citoyens, lequel était composé de dix-huit membres. Ce fut le dernier

acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dépit de

ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez

lui, et qu'il en respectait les dictées, comme il disait souvent, "coûte

que coûte".

=M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS=

C'est en 1890 que le Comité des Citoyens a été formé, alors qu'un retour

au fanatisme exagéré de l'esprit de caste vint alarmer considérablement

les Créoles de couleur.

Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous étions face à face avec

l'homme d'État résolu à développer et à établir un système par lequel

une portion de la population devait être soumise à la volonté de

l'autre.

Il fallait résister à cet état de choses, même sans espoir de réussite.

L'idée de Mary était de donner une forme digne à la résistance, qui

devait se manifester par une longue suite de procédures judiciaires.

Le comité se composait comme suit:

Arthur Estèves, _président_;

C. Antoine, _vice-président_;

Firmin Christophe, _secrétaire_;

G. G. Johnson, _sous-secrétaire_;

Paul Bonseigneur, _trésorier_.

Laurent Auguste,

R. L. Desdunes,

Alcée Labat,

Pierre Chevalier,

N. E. Mansion,

A. B. Kennedy,

R. B. Baquié,

A. J. Guiranovich,

L. A. Martinet,

L. J. Joubert,

M. J. Piron,

Eugène Luscy,

E. A. Williams.

L'organisation en fut faite à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1891.

Ce comité, dans une adresse publiée dans les colonnes du _Crusader_, se

fit connaître au public, expliqua son but et sa détermination, et

demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise

patriotique.

Il se mit à l'oeuvre immédiatement, et en peu de temps il recueillit une

somme considérable.

Il put alors procéder sans obstacle à sa double mission, engageant la

lutte légale et poursuivant le travail de propagande.

Dès le début, il lui vint de fortes et précieuses adhésions de diverses

parties du pays.

Parmi les hommes éminents qui répandirent à notre appel, nous citons

avec orgueil les Honorables Albion W. Tourgée et John M. Harlan, l'un,

un célèbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprême des

États-Unis.

La population ne devrait jamais oublier ces nobles coeurs,

particulièrement M. Tourgée.

Celui-ci a versé son sang sur le champ de bataille, du côté de

l'_Union_. Après la guerre, il a vécu parmi les opprimés, défendant leur

cause au péril de sa vie, comme dans son ouvrage intitulé: _The Fool's

Errand_.

Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle

qu'il entreprit pour l'éducation des masses malheureuses, leur

développement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la

protection des Institutions américaines.

C'est cet homme qui fut un des premiers à offrir ses services au Comité.

Ce dernier lui montra son appréciation en le retenant comme son

principal conseiller légal. MM. Walker et Martinet lui étaient adjoints.

On ne tarda pas à reconnaître la valeur de cette acquisition.

Mais le côté légal n'était pas le seul à recevoir l'attention de M.

Tourgée. Comme défenseur du faible, il remplissait les colonnes de

l'_Inter-Ocean_ de ses articles à la logique inexorable sur les

conditions de notre vie quotidienne.

Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montré toujours ferme et

juste dans toutes les décisions de cette haute cour dont il a été un

des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours voté

contre toute mesure tendant à l'abaissement du citoyen ou au mépris de

la Constitution.

Le Comité des Citoyens avait pour mission de protester un général contre

l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui établissaient des

distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en

Louisiane. Mais il s'est occupé particulièrement de l'Acte 111 de 1890.

Cet Acte était le résultat d'une politique inaugurée en 1877.

Il y était prévu que dans les convois, il y aurait des places séparées

pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait

toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le

trafic entre les États, on n'éprouva aucune difficulté à en obtenir

l'annulation.

Il faut dire qu'antérieurement au passage de cette loi, une délégation

de citoyens de couleur avait visité la capitale de l'État, pour

présenter aux membres de l'Assemblée Générale les objections de la

population.

Ces démarches n'eurent aucun succès.

Nous avions compté sur l'appui possible d'hommes généreux tels qu'il en

existait en 1879, et sur le prétendu patriotisme de quelques députés de

couleur. Mais tout ceci fit défaut. La loi telle que modifiée fut

adoptée, en dépit de la présence de ces représentants de couleur

auxquels on prêtait de l'influence à cause, disait-on, de leurs rapports

intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors

considérée toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin

de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont

beaucoup contribué à indisposer les esprits contre les noirs en général.

Certes, leur position était nécessairement embarrassante, et il est

douteux qu'ils fussent assez indépendants pour s'occuper sérieusement

des volontés ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est

question.

Dans tous les cas, la _Délégation_ de 1890 n'obtint aucune satisfaction

ni des uns ni des autres.

On résolut donc de commencer la bataille légale, et on choisit M. Daniel

Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la

Législature de la Louisiane.

Conformément aux plans du Comité, M. Desdunes fut arrêté par un des

membres de la police secrète, pour avoir pris passage dans un wagon

destiné par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On

lui fit un procès, qui fut de courte durée, le tribunal ayant décidé que

la loi était inconstitutionnelle, vu son incompatibilité avec la

Constitution fédérale. Elle portait préjudice aux droits du commerce

entre États. M. Desdunes fut donc acquitté.

La seconde loi prohibait le mélange des races dans les convois voyageant

d'un point à un autre, dans les limites de l'État.

Pour attaquer ce second règlement, le Comité se fit représenter par M.

Homère Plessy. Celui-ci ayant été condamné par la Cour Criminelle de

l'État, le Comité interjeta appel en dernier ressort. Après avoir tenu

l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprême fédérale,

le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se

soumettre à l'inévitable, c'est-à-dire qu'on paya l'amende imposée:

vingt-cinq dollars.

Ainsi se termina le deuxième procès institué au nom du peuple contre la

validité des Actes No 111 et autres. Notre défaite était la consécration

de l'odieux principe de _ségrégation des races_.

Nous aurions dû avoir dit que l'affaire Plessy avait été plaidée en

première instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams était

l'avocat de la poursuite, et M. James Walker représentait le Comité.

L'avocat d'État avait procédé sur la théorie du "contact répugnant" et

soutenu la constitutionalité d'une loi basée sur une telle théorie.

Il dit à la cour combien certains passagers étaient incommodé par des

émanations provenant d'une trop grande promiscuité avec certaines

personnes de couleur, et cet argument suffit pour établir la raison

d'être de la loi.

M. James Walker parla longuement pour la défense. Il dit qu'il ne

concevait pas comment l'État pouvait condamner une partie de ses

citoyens pour apaiser les répugnances des autres; que Blackstone devrait

être placé au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la définition

des délits, et que ce maître de la jurisprudence n'a laissé aucun texte

sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites

entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le

magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui était

déjà résolu.

Il n'y avait plus dorénavant à attendre des gens au pouvoir que la

continuation de cette politique par laquelle le peuple devait être

divisé en couches supérieures et en couches inférieures, suivant la

couleur et l'origine.

Le Comité ne tenta aucune contestation judiciaire à l'égard de la loi

qui défend le mariage entre les deux races.

Il s'attaqua néanmoins au côté moral de la loi, et, en temps et lieu, il

fit présenter à l'Assemblée Générale de l'État un mémoire respectueux

mais plein de raison et d'à-propos.

Malgré l'hostilité prédominante, il rencontra chez certains membres de

ce corps législatif de très honorables sympathies.

Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les sénateurs Tissot

et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme défenseurs

de la morale et de la liberté, ne sera jamais oublié.

Il y en avait encore d'autres, mais ceux-là ne prirent pas de part

directe à la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.

Le sénateur Caffery était le président du Comité judiciaire ayant charge

du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement même,

en opposition à cette mesure arbitraire.

L'archevêque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre

que l'éminent prélat eut la bienveillance d'adresser au sénateur

Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la liberté

de conscience.

Toutes ces mesures avaient été prises à la sollicitation du Comité des

Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le _Crusader_

produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du

mariage et la liberté individuelle ne fut pas même mis en délibération.

Toutefois, cette odieuse mesure inspirée par le préjugé devait

reparaître bientôt.

En 1894, la question était reprise et, en 1896, la loi, adoptée enfin,

était en pleine vigueur: c'était la loi Gauthreaux. Disons que M.

Gauthreaux, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas craint de se tenir du côté

de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La

population resta abandonnée à ses misères, à tel point qu'elle pouvait

regarder la charité chrétienne comme un nouveau paradoxe.

Le Comité avait perdu ses défenseurs: l'archevêque restait inactif, le

sénateur Tissot était mort, et le sénateur d'État Caffery était passé au

Sénat des États-Unis. La coopération de ces trois hommes formait la clef

de voûte de nos espérances; lorsqu'ils nous firent défaut, nous sommes

restés sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une

fois libres, émancipés des influences principales, changèrent

naturellement leur attitude.

Les plus timides de ces inconstants ont cédé par crainte des menaces,

les autres ont obéi à d'autres motifs, mais tous indistinctement sont

retournés à leurs anciennes alliances.

Malgré ces contretemps, le Comité ne s'est pas laissé vaincre par le

découragement.

Il avait encore à son service le _Crusader_, journal quotidien fondé par

l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal était une puissance. Il se publiait

sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rédaction et le

contrôle immédiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apporté à son

oeuvre beaucoup de conscience, d'énergie et de talent, et il s'était

fait respecter par son courage et sa fidélité aux principes

républicains.

Intransigeant dans ses idées, invincible dans sa persévérance, précis et

varié dans son style, il reflétait dans les colonnes de son journal les

aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur pureté.

Mais cet organe, tout utile et tout indépendant qu'il se montrât dans

l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout

influent qu'il semblât être dans la communauté, dut comme ses

prédécesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.

Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au découragement des uns et à

la pénurie des autres.

Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se

sont sans doute effrayés des difficultés croissantes de la situation.

Voyant que les amis de la justice étaient ou morts ou indifférents, ils

ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement

infructueuse, mais décidément dangereuse.

Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes à leur

tyrannie, qu'ils mettaient tout leur génie à multiplier les lois

dégradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il

était mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur

infortune et sur leur impuissance.

Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus

noble et plus digne de lutter quand même, que de se montrer passif et

résigné. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et

fait douter du sentiment de l'opprimé.

M. Arthur Estèves, le président du Comité, était un patriote sur, actif

et dévoué. Il a rempli son devoir jusqu'à la fin.

C'était un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espèce

d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il était tout entier à la cause:

aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit

lui garder une vive reconnaissance.

M. Estèves, avant de se joindre au Comité des Citoyens, s'était déjà

acquis une certaine réputation comme président des directeurs de l'École

des Orphelins Indigents.

C'était l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever

cette institution de ses ruines. Par sa probité, son activité et sa

libéralité, il a non seulement remis l'École sur pied, mais il a

matériellement contribué à en augmenter les ressources.

Un homme qui avait obtenu de si bons résultats se recommandait

facilement à la confiance. À la première réunion du comité, il fut élu à

l'unanimité à la première place, qu'il occupa avec honneur jusqu'à la

fin.

La population peut se féliciter d'avoir eu comme défenseurs de sa cause

des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estèves.

Pas le moindre soupçon n'est venu ternir la pureté de leurs actions,

pendant les quatre années qu'ils ont conduit les luttes du Comité.

Estèves était Louisianais de famille, mais Haïtien de naissance. Il est

mort à la Nouvelle-Orléans en 1906, à l'âge de 71 ans. À l'époque de sa

mort, il travaillait à son métier de voilier.

=À QUI NOTRE DERNIER MERCI!=

Quant à M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler _l'homme de 1890_.

Après la formation du Comité des Citoyens, il était nécessaire d'avoir

une caution.

Le Comité allait traiter avec la justice, par conséquent, il lui fallait

être préparé à remplir les formalités imposées.

Dès le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comité: "Je

suis avec vous", il se mit tout entier à leur disposition. Il assistait

aux réunions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres;

il se rendait en personne partout où sa présence, sa caution ou ses

conseils étaient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il

était, comme on dit, la cheville ouvrière des entreprises du Comité,

l'agent indispensable à la marche et au développement de ses desseins et

de ses opérations.

Grâce à lui, aucune des démarches du Comité n'a échoué, aucun de ses

plans n'a langui.

Les tribunaux, il est vrai, ont repoussé nos prétentions, mais grâce aux

bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la

satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement américain

agissant par le ministère de l'une de ses branches constitutives.

Digne fils d'un vétéran de 1814-15, ce vaillant citoyen a résisté

jusqu'au bout de ses moyens à cette usurpation inouïe inspirée par la

haine et le préjugé. Les générations futures se le rappelleront.

Nos Hommes et Notre Histoire Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs personnels · 第 57 / 57 题