Le génération de 1860 s'est d'abord signalée par son service militaire.
En 1862, la population fournit deux régiments de volontaires aux armées
de l'Union et plusieurs officiers à un troisième régiment. Le major
Ernest Dumas était du nombre de ces derniers.
Les deux premiers régiments étaient composés (officiers et soldats) des
hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants
patriotes, dignes descendants des héros de 1815 et de 1845, brûlaient du
désir de prendre les armes pour la liberté; au premier appel, ils
s'enrôlèrent pour une période de trois ans.
Ils participèrent à plusieurs grandes batailles, et l'histoire
impartiale a fait l'éloge de leur valeur.
Bien que ces mêmes hommes eussent été organisés militairement par la
Confédération, aucune occasion ne s'était présentée de mettre leur
courage à l'épreuve.
Le président Lincoln lui-même avait des doutes sérieux sur la fermeté et
la loyauté des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait
toutefois régler cette question: bientôt la nation entière dut rendre
hommage à l'héroïsme dont ces nouveaux défenseurs étaient capables.
La bravoure et l'intrépidité des troupes créoles ont excité l'admiration
du peuple américain, et même du monde entier.
La conduite du capitaine André Cailloux surtout était certainement
suffisante pour faire naître la confiance dans les esprits les plus
sceptiques et, en même temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.
Tous les peuples se sont intéressés à la destinée de ce Spartacus
américain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montré plus
d'héroïsme que cet officier créole, qui courait s'offrir à la mort avec
le sourire sur les lèvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six
fois il s'élança contre les batteries meurtrières de Port Hudson, et à
chaque assaut, il répétait son pressant appel: "Allons, encore une
fois!"
Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il
donne ses derniers ordres à son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!"
Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait à
l'histoire.
Un point important du problème de race était là résolu: André Cailloux
venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir
pour la patrie.
La population lui a fait ici d'imposantes funérailles, quand l'ennemi
nous eut remit son corps, resté couché dans la plaine pendant deux
mois.
Tous ceux-là que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifiés
par sa mort héroïque n'ont pas manqué de montrer leur reconnaissance en
cette occasion solennelle.
Jamais auparavant (à une seule exception) la Nouvelle-Orléans n'avait
été le théâtre d'une semblable démonstration.
Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous
suivirent le cercueil du héros jusqu'à l'asile des morts où ses restes
mutilés et desséchés furent déposés.
Il n'y a eu qu'un seul André Cailloux: nous demandons à nos compatriotes
de lui ériger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.
=LA CONSTITUANTE DE 1868=
Nous sentons que notre ouvrage serait singulièrement imparfait si nous
n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la
Constituante de 1868.
Presque tous les Créoles qui furent membres de cette fameuse Assemblée
sont morts aujourd'hui.
L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-être pas assez impartiale pour
rendre justice à la mémoire de ces députés qui travaillèrent les
premiers à la reconstitution pacifique de notre État.
Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient être confondus avec d'autres
groupes, perdant ainsi le bénéfice d'une appréciation particulière.
Il est nécessaire de faire ressortir quelle était l'importance numérique
des Créoles dans cette Convention; il importe plus encore de faire
entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les
circonstances extraordinaires.
Oui, les Créoles doivent être jugés _séparément_, parce qu'ils ont eu de
tout temps une volonté qui leur était propre.
Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante
de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les
délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au
tempérament généreux des délégués de notre race.
Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la
conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte
d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et
l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État,
la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune
cachée, la plus petite trace de lâcheté.
Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout
à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils
ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les
races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans
distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes,
ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au
lieu de le restreindre.
Un coup-d'oeil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira
pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se
renseigner sur les dispositions des délégués.
Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment
qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en
1867.
Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des
mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir
gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut
question de déterminer la _position_ des adversaires.
L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites
qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs
motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de
magnanime.
=UNE PHASE OUBLIEE=
Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois
nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble
être pourtant trop délicat pour être souvent répété.
Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de
sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces
incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre
mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous
l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps
que la population a subis dans un temps ou dans un autre.
Nous voulons mettre ici en évidence les qualités de nos Créoles qui,
comme toujours, se croyaient appelés naturellement à prendre leur part
légitime aux événements de leur époque.
Immédiatement après la guerre, il était question de faire rentrer les
États du Sud dans l'Union. Tout le monde était d'accord sur le principe
du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans
avait éloignés l'une de l'autre.
Parmi les hommes d'État, il existait de sérieuses divergences sur la
question du principe qui devait servir de base à ce rapprochement. Les
uns préconisaient la politique dite de _Restauration_, les autres, le
système de _Reconstruction_.
Les deux idées étant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.
La mort du président Lincoln avait élevé le vice-président Johnson au
pouvoir suprême.
Le nouveau chef d'État était du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il
était d'une modeste origine, qu'il se sentait humilié de son extraction,
et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses
antécédents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse
commune du peuple).
Les représentants du Sud étaient parfaitement au courant de la
situation: ils connaissaient le côté faible du président et les
avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise à exécution de
leurs plans de réhabilitation.
Ils étaient prêts à accorder leur allégeance au président, en échange du
soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au
pouvoir avec pleine liberté de régler à leur guise la situation et de
mesurer les résultats de la guerre.
Or, ce que les États vaincus ne voulaient pas, c'était de pousser ces
résultats au-delà de l'abolition de l'esclavage. Ils prétendaient que le
fait de loger dans la Constitution fédérale le décret d'émancipation
aurait dû servir entre les deux partis de règlement équitable et
définitif de toute contestation pendante.
Cette attitude des chefs du Sud était en harmonie avec les sentiments du
président Johnson lui-même.
Toutefois, malgré la sympathie de ce dernier, les Sudistes étaient
impuissants à repousser le projet d'affranchissement absolu. L'armée
était encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et
certes, ces glorieux lieutenants du président-martyr n'auraient jamais
permis la répudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amené sous
les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les états de service pour la
cause de l'Union étaient bien connus.
Mais le président et ses nouveaux amis faisaient de la _politique_, et
leurs actions à tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et
de l'artifice.
Ce que les représentants du Sud voulaient, c'était le _Local
Self-Government_, c'est-à-dire l'administration des affaires comme par
le passé et le rétablissement dans chaque localité d'une espèce de
_droit de seigneur_, sans autre autorité que la volonté du maître. Il
leur fallait pour cela s'opposer à l'affranchissement absolu du noir et
au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus
sûrement, il était nécessaire d'empêcher l'augmentation du nombre de ces
citoyens dont l'idéal était contraire au leur.
Pour se gagner l'esprit public, ils commencèrent par se plaindre de ce
que l'intention du Nord était de les humilier, en les soumettant à
l'autorité et à la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'était là
qu'un prétexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger
de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avoué plus tard. L'homme de
couleur avait été appelé sous les drapeaux pour combattre la
Confédération, et cela, à leurs yeux, constituait un crime.
Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir été conscrit
pour la cause de la liberté.
Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez
réconciliés au nouvel état de choses pour agir de bonne foi ou pour être
guidés dans leurs décisions par un sentiment d'humanité.
De plus, ils représentaient les États vainqueurs; ils tenaient les rênes
du pouvoir, et ils devaient une récompense morale à l'homme de couleur
tout fraîchement revenu du champ de bataille où il avait signalé sa
valeur. C'eût été un acte de démence de leur part de faire abandon de
l'avantage politique qui devait découler pour eux du suffrage universel.
C'est pour cela que les maîtres des destinés du parti républicain
appuyaient l'idée régénératrice de la Reconstruction.
Ils résolurent donc de faire des changements à la Constitution fédérale,
et d'étouffer les complots qui pourraient embarrasser ou détourner
l'exécution de leurs projets.
Le président Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du
côté des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employé tout son pouvoir
officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des
gouvernements dans le Sud, sans égard à l'équité ou aux volontés du
Congrès, qu'il n'avait pas consulté.
Il est évident que la pensée du président était de livrer au bon plaisir
de ces États la destinée civile et politique de l'homme de couleur.
C'était ce qu'on appelait la _Restauration_--une façon de récompenser
les coupables et de punir les innocents.
Cette attitude du président compliqua la situation. On pouvait respecter
ses convictions, mais il n'était pas possible de les approuver. Il
fallait les combattre, non à cause de lui, mais à cause des malheurs qui
s'ensuivraient. On empêcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen,
et Dieu seul sait si l'Union elle-même se fût alors conservée.
Le président ayant persisté dans son mépris du pouvoir suprême, le
Congrès résolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procédure
fut de réduire M. Johnson à l'impuissance et de le dépouiller de son
prestige.
La lutte entre lui et ces géants de la Reconstruction était livrée
autant dans l'intérêt des noirs que pour le salut du pays: les
événements l'ont prouvé, car peu de temps après le triomphe des
_Nordistes_, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme
de couleur.
Il est évident qu'en pareille occurrence la population créole ne pouvait
demeurer dans l'inaction ou dans l'indifférence, et laisser aux autres
le travail et la peine.
Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat
Thomas J. Durant, organisèrent le Club Radical Républicain, en 1865, à
la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Révérend Dostie,
homme intrépide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrêtait
devant aucun obstacle.
Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, était de se
confier entièrement à la bonne volonté du Congrès de Washington.
Conformément à cette décision, les membres du Club s'abstinrent de
prendre part à la Convention du 30 juillet 1866.
Dostie, au contraire, avait conçu l'idée de tenter un coup hardi et de
précipiter ainsi les événements.
Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles étant trop
nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne
laissèrent qu'un souvenir de deuil et de regret.
Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honnêtes
Créoles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire même connaître
le premier mot de leurs aspirations.
Néanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fédérale fut
amendée, et de 1865 à 1870, tous les citoyens indistinctement furent
admis au privilège du vote électoral. C'était ce résultat décisif
qu'avait espéré le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne
fut point trompée.
=LES CHEFS DE PARTI=
Au nombre des chefs de partis de cette époque, nous devons citer: le Dr
Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn,
Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine
Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trévigne, Formidor Desmazilières. Il y en
avait encore d'autres dont les noms nous échappent.
Voilà les hommes qui sont entrés en lice pour combattre au nom du droit
et de la justice.
Ces vaillants Créoles étaient les premiers à s'offrir, en Louisiane,
comme les champions du mouvement qui avait pour but d'établir dans
l'État le principe du suffrage universel, énoncé plus tard dans les
Amendements.
Ces hommes étaient animés du plus pur patriotisme, et leur probité était
égale à leur désintéressement.
Ils sortaient de tous les rangs de la société, mais ayant embrassé les
mêmes principes, la différence d'occupations n'influait en aucune
manière sur leurs sentiments et leur attitude.
Dès l'enfance, ils avaient appris à être respectables et lorsque l'heure
fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualités qui
pouvaient inspirer l'amour et la confiance.
Leur situation de fortune les plaçait au-dessus de toutes les
tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les
mettait à l'abri de toute espèce de séductions.
Il ne pouvait y avoir qu'une seule façon de diriger des hommes de cette
valeur: c'était d'en appeler à leur honneur et à leur esprit de devoir,
de leur indiquer le chemin du bien et de présenter froidement à leur
esprit les raisonnements de la vérité et de la justice.
Il manquait sans doute de l'expérience à ces généreux serviteurs de la
cause commune, mais ils s'étaient adjoint des conseillers éclairés dont
les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.
L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libéralement pour
faire triompher la _thèse_ qu'ils croyaient être la meilleure. Ils ne
demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent,
comme Gilbert, d'"infortunés convives".
En présence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir
responsables de ces extravagances qui, depuis, ont désolé la sainte
cause de la liberté et de l'égalité politique.
Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'équité pour
devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie,
de l'aventure et de la corruption.
Le charlatanisme et la fraude étaient ligués contre eux, mais ils
repoussèrent ces influences méchantes avec la même force de volonté
qu'ils avaient déployée en combattant les partisans de l'exclusion
absolue.
Il y a eu certainement quelques exceptions à la règle, mais elles ne
sont pas dignes de notre attention.
Ces patriotes fondèrent d'abord l'_Union_, un journal hebdomadaire.
Paul Trévigné en était le rédacteur _responsable_. Parmi les
correspondants, il y avait Nelson Fouché, qui apportait à la cause
toutes les lumières de sa brillante éducation.
Nelson Fouché était un homme modeste, mais son génie était bien connu
ici des hommes de toutes les races. Il nous a laissé un petit volume
intitulé: _Nouveau Recueil_.
Ce livre, qui est très utile, prouve son attachement au progrès. Fouché
s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de métiers en
général.
Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'_Union_ ayant conclu que
cette feuille ne pouvait plus suffire à la tâche, fondèrent un autre
organe plus important: _La Tribune de la Nouvelle-Orléans_. La _Tribune_
était une feuille quotidienne, propriété du célèbre docteur Roudanez.
M. Dalloz en était le rédacteur, avec Paul Trévigné, père, comme son
associé.
Ce M. Dalloz était de la Belgique. Homme instruit, ami des opprimés, il
mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause
qu'il avait embrassée.
Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associés
étaient discutés et recommandés dans les colonnes de la _Tribune_.
Remarquables par l'élévation de leur caractère, par la droiture de leurs
intentions, par leur profond savoir et leur vaste expérience, plus
encore même par leur superbe esprit d'indépendance, ces chefs avaient
acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants à Washington
qu'à la Nouvelle-Orléans.
La population, alors, était unie, parce qu'elle avait confiance en la
probité et au patriotisme de ces hommes d'élite, qui s'étaient ainsi
généreusement chargés des responsabilités de la situation politique.
=LES AVENTURIERS=
Les aventuriers, à cette époque, commençaient à s'imposer dans nos
comices. L'oeil fixé sur le pouvoir, ils ne tardèrent pas à se grouper
dans un commun effort pour mieux assurer le succès de leurs menées
ambitieuses.
S'étant aperçus que les hommes de la _Tribune_ étaient les ennemis jurés
de la corruption et de l'oppression, ils se liguèrent contre eux et leur
firent une guerre à outrance.
La désorganisation du Comité Central fut pour eux le premier objectif à
atteindre: toutes leurs ressources furent mises à réquisition pour
assurer une victoire de ce côté.
On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient
pas à s'associer avec des hommes qui combattaient toute idée
d'assujettissement systématique et qui refusaient de consentir à leur
propre avilissement. Ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait de
triomphe possible pour eux que dans la retraite définitive des vrais
amis du peuple. Ils résolurent donc d'intéresser à leurs menées les
_nouveaux citoyens_. Ces derniers étaient incapables de former une juste
appréciation des hommes et des événements, et ils se laissèrent séduire
par mille promesses échevelées. L'astuce, la corruption, le mensonge, la
violence et même l'incitation à la haine de classes: tout fut mis à
contribution pour détruire la phalange patriotique de la _Tribune_.
Le docteur Roudanez et ses associés ne demandaient que justice: ils
n'entendaient nullement inaugurer un règne de licence, de désordre. Ils
étaient pour l'égalité de tous devant la loi.
La démogogie, elle, avait tous défiguré.
Pour les patriotes de la _Tribune_, il s'agissait de mettre l'homme à
l'abri de toute proscription, de n'accorder à personne de privilèges
spéciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.
Il y avait avec eux des exilés de France, de ces vrais amis de la
liberté qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de
nouveaux efforts pour l'amélioration des destinées de leurs semblables,
dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arrosé de son sang.
Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas
encourager les excès de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.
Ces régénérateurs étaient trop honorables, trop sincères dans leur haute
conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagèmes de la
bassesse et du mensonge. Ils disaient la vérité aux uns et aux autres et
conseillaient certaines lenteurs, nécessaires en présence de
complications dangereuses et difficiles à analyser.
Si cette politique de patience et de réserve avait été suivie, le
succès, pour être plus lent à venir, n'en eut pas moins été assuré; mais
on voulut peut-être brusquer les événements, et alors ce fut la réaction
terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Créoles de l'école de la
_Tribune_ cessèrent alors, de dégoût, leur résistance.
Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le règne des fourbes et des
aventuriers fut de courte durée: tous, quand vint la crise suprême,
tombèrent dans un même abîme d'humiliation.
Les dilapidations et les perfidies mises à leur compte les ont fait
connaître dans l'histoire comme des sujets infâmes, bien que toutes les
accusations portées contre eux n'aient pas été prouvées.
Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dépenses de
publication, ne rencontrant que des désappointements et des trahisons,
la _Tribune_ cessa de paraître, et les champions de nos libertés durent
alors se contenter de murmurer isolément contre l'injustice de
l'oppresseur, et contre les sourdes menées des forces corruptrices
désormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.
Cependant, quoique affaiblis, ils n'étaient pas tout-à-fait hors de
combat. Leurs rangs avaient diminué, par suite de quelques désertions,
mais les déserteurs n'étaient que les pygmées. Les géants pouvaient
encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et
qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.
Malheureusement, les adhésions nouvelles finirent aussi par leur
manquer, la jeune génération s'étant laissé absorber par les influences
du temps: de sorte que, peu à peu, la mort faisant aussi son oeuvre, nos
belles figures de 1860 finirent par disparaître. À l'époque de
transition survenue après la déchéance de 1877, ils n'étaient plus
hélas! qu'une faible poignée.
C'est alors qu'ils tentèrent un suprême effort contre les premières
tentations de ce mouvement réactionnaire dont la politique se poursuit
encore jusqu'à nos jours, avec les résultats les plus alarmants.
Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration
fut la _séparation_ des enfants des écoles suivant leur couleur. C'était
un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le président Hayes
et les chefs démocrates de l'État, qui avaient tout promis pour
s'assurer le pouvoir.
Nos patriotes, fidèles à leurs principes d'égalité, et sur la foi des
promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considérée
par eux comme flétrissante.
En conséquence, ils se présentèrent au _Bureau des Écoles publiques_,
pour y soumettre leur projet contre ce règlement arbitraire. Ils
visitèrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent
part des mêmes protestations. Malheureusement, ils ne purent réussir
dans leurs démarches. Le gouvernement, obéissant à l'esprit de parti,
resta inébranlable.
Il resta décidé que l'on construirait des édifices particuliers pour
recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait séparément.
La majorité des gens de couleur, séduits peut-être par les apparences,
semblaient préférer la ségrégation à la communauté, nonobstant la perte
de prestige et d'avantages divers qu'entraînerait la politique
d'isolement.
Cette différence d'opinion sur une question aussi vitale était contraire
au bien-être des enfants, et elle faisait voir l'impossibilité de réunir
dans une entente les hommes de la _Tribune_ et les disciples de la
nouvelle École.
Nos vieux défenseurs du droit assistèrent aux séances de la grande
_Convention Constitutionnelle_, tenue sous la présidence du
lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.
Plusieurs délégués de couleur (mais de l'élément américain) y figuraient
comme membres accrédités.
C'est dans cette Convention que fut adoptée une ordonnance établissant
l'Université du Sud, pour l'instruction supérieure des enfants de
couleur de l'État.
Les délégués noirs acceptèrent cette ordonnance qui, dans son principe
même, venait en contradiction avec tout ce qui avait été précédemment
tentés pour éloigner de l'État les distinctions de race devant la loi.
C'est cette législation que M. Mary avait caractérisée de _ligue noire
dans la Constitution_.
Les hommes de couleur qui ont eu la lâcheté de sanctionner le principe
de la séparation des races avaient figuré déjà dans la Constituante de
1868: pour être conséquents, leur devoir était de s'abstenir, s'ils ne
pouvaient se soutenir.
Certes, ce n'était pas le rôle qui convenait aux représentants des
opprimés, que d'avoir l'air de consentir à leur propre abaissement. Mais
telle est la mentalité d'un grand nombre de ces personnages politiques,
qu'ils n'ont jamais pu comprendre le côté sérieux de la vie,
c'est-à-dire le devoir.
Après ces évènements, qui firent gémir nos anciens champions, on n'a
plus parlé d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos démêlés
politiques. C'était la fin. L'homme de couleur avait accepté la
subordination légale, c'est-à-dire l'idée d'être traité
_conventionnellement_ et non _constitutionnellement_.
Le vote de ces représentants aidait à créer un système qu'ils savaient
être un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de
l'éducation destinée aux autres enfants de l'État. Ces hommes savaient
que cette démarcation, une fois établie, surtout avec leur consentement,
devait servir de base et de prétexte à d'autres mesures contraires aux
intérêts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de
leur part était un mouvement rétrograde, qu'ils sacrifiaient là tout le
bien que le passé avait consacré et qu'eux-mêmes ils avaient travaillé à
obtenir.
=DE L'UNIFICATION=
Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de
l'_Unification_, qui forme un épisode significatif dans la carrière
politique de ces chefs si souvent mal jugés pour avoir été mal compris.
Le lecteur se souviendra sans doute de la réponse que fit Benjamin
Constant à Napoléon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait à l'auteur
de l'_Acte Additionnel de_ 1815, s'il était Bonapartiste ou Bourboniste.
"Je suis patriotiste", répondit froidement ce publiciste à l'empereur.
Nos grands patriotes étaient avant tout les amis, les partisans du
principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conçu le projet
de l'unification les invitèrent à se joindre à eux, se rendirent-ils à
leur demande sans la moindre hésitation. Guidés par le sentiment du
devoir, ils étaient prêts à suivre toute lumière qui leur indiquât le
chemin du salut.
Le programme de l'_Unification_ contenait toutes les assurances et
toutes les garanties possibles de liberté et de justice, ce qui, dans
l'esprit de nos champions, était le gage d'un avenir heureux et
prospère.
Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il
s'agissait de l'oeuvre: l'oeuvre seule intéressait leurs motifs ou
déterminait leur conduite.
On nous rapporte que Formidor Desmazilière, un jour, en discutant le
mouvement, fit observer à quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait
pas si tel était républicain ou tel autre démocrate ou libéral, que son
seul désir était d'être considéré comme un _autre homme_ dans son pays,
dans le pays que son père a défendu contre l'invasion étrangère.
"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits;
puisqu'ils nous promettent même la moitié des bénéfices échus
naturellement à des associés d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils
nous garantissent _liberté, égalité_ et _fraternité_, nous n'avons rien
de plus à demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous
apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrès, quels que soient leurs
titres ou leurs antécédents".
Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.
Le mouvement a échoué, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas
réussi, c'est qu'il était prématuré. Le peuple n'était pas préparé à
renoncer à sa manière de penser: on ne pouvait donc espérer le voir
ratifier une politique destinée à renverser les usages établis.