Je renonce à toi, sombre Lyre,
Puisque tu perds tes doux accents,
Et ne chantes que le délire
Qui s'est emparé de mes sens.
Tes sons attiseraient la flamme
Que mon coeur alimente en vain.
Ah! pour le repos de mon âme,
Lyre funeste, fuis =soudain=!
Si ma Lyre ne la rappelle
À mon esprit passionné,
Je vois son image fidèle
Dans l'oeillet qu'elle m'a donné.
Cette fleur, bien qu'elle se fane,
Est constamment là, sur mon sein...
Sors de cet asile, profane,
Oeillet funeste, fuis =soudain=?
Enfin, pour toujours je l'oublie,
Je vais jouir d'un doux repos!
Non, je n'ai plus rien d'Aurelie
Que le souvenir de mes maux.
Pleurs versés pour une inconstante,
Vous ne coulerez plus demain...
Mais, quand de l'oublier je tente,
Mon coeur s'y refuse =soudain=!
Déjà cesse ma frénésie,
Lyre, oeillet, revenez à moi.
Disparais, sombre jalousie,
Aurelie a reçu ma foi.
Dans l'Amour tout est indicible,
Plaisir, malheur, joie et chagrin:
Pour un mot on est inflexible,
Un regard désarme =soudain=!
=Manuel Sylva.=
Manuel Sylva, dit-on, était un homme très modeste mais d'un talent hors
ligne. Il n'a écrit pour les _Cenelles_ que deux morceaux, l'un ayant
pour titre _Le Rêve_ et l'autre, _Soudain_, que nous avons reproduit.
Sylva était de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans
son _Essai Littéraire_. Voici comment il s'exprime:
Aux chants de mille oiseaux, à ceux du rossignol,
J'osai mêler ma voix dans un air Espagnol.
Las! Je chantais Adèle et ma mère chérie,
Et tous les agréments d'une belle patrie.
Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il rêvait aux
charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-être, était encore
le séjour de ses parents bien-aimés.
=V. E. RILLIEUX=
Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orléans. Il descend
d'une famille dont plusieurs membres se sont illustrés par des aptitudes
spéciales et des services précieux rendus à notre population.
Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'âge". En
effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune âge pour mourir, surtout
lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux.
Rillieux avait le désavantage d'être pauvre. Il a passé des jours bien
tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait découvrir la
trace de ses souffrances.
Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et
l'improvisation de ses vers.
Rillieux était d'un esprit fécond: il a plus écrit qu'aucun autre
Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de
pièces. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de
l'espagnol dont le mérite est reconnu.
Nous avons fait choix pour la publicité d'une romance de notre poète qui
a été mise en musique par le plus célèbre de nos compositeurs, lui aussi
couché maintenant dans la tombe.
Victor Ernest Rillieux est mort inopinément le 5 décembre 1898. C'était
un autre Gilbert, à qui il ressemblait par le talent et par les
malheurs.
=LE TIMIDE=