Aujourd’hui promenade dans le village. Il est composé de petites maisons
obscures en terre battue qui se pressent le long de la rivière. Des
ponts vont de l’une à l’autre rive, des ponts qui sont souvent des
troncs d’arbres. On peut aussi traverser l’eau sur de grosses pierres
jetées çà et là; les chèvres et les moutons viennent boire, des enfants
jouent et des femmes non voilées travaillent. La grande rue du village,
c’est La rivière.
Aujourd’hui, le départ. Nous envoyons un messager à pied au consul de
Russie à Ispahan pour l’avertir de notre retour. Le messager mettra deux
jours pour arriver à destination alors qu’il nous en faudra quatre ou
cinq à cheval, mais il prendra à travers les montagnes par les
raccourcis. On trouve en Perse les meilleurs marcheurs du monde, des
hommes capables d’aller pendant dix-huit heures sur vingt-quatre et qui
se nourrissent d’une poignée de riz.
A trois heures nous nous mettons en route. Cette fois-ci nous avons
supprimé nos selles. Nous ne gardons que le bât sur lequel nous plions
une couverture de voyage. Changement délicieux, nous aurons la fatigue,
mais non les blessures. Zia Sultan, ses cousins, ses serviteurs nous
accompagnent une partie du chemin. Ils vont passer quelques jours chez
un de leurs parents dans un village voisin et nous quittent avant
d’atteindre la première étape. Nous avons deux cavaliers d’escorte
jusqu’à Hadji-abad. Nous allons le long de la vallée large, puis c’est
un village où nous prenons quelques minutes de repos. Nous marchons
lentement vers Bibi Miriam où sera notre halte ce soir; il fait sombre
lorsque nous arrivons à la grande maison fortifiée. Après un long
passage voûté, nous débouchons dans la cour intérieure; les domestiques
nous ouvrent une chambre vide et nous offrent des coussins.
Désastre! le muletier s’est perdu avec les bagages. A-t-il été dévalisé?
Est-il tombé avec ses bêtes dans le marécage? En vain nos hommes du haut
de la tour poussent des hurlements d’appel. Rien ne répond. Nous
envoyons à sa recherche nos cavaliers d’escorte. Aziz nous donne à
manger des œufs frais, et, tout habillés, nous dormons à poings fermés
sur les coussins. Vers minuit enfin, on nous réveille pour nous
apprendre que muletier, mules et bagages sont retrouvés.
* * * * *
Le lendemain avant l’aube, le départ, tout courbatus par l’air glacé de
la nuit. Ma mule est de plus en plus blessée. Toutes les cinq ou dix
minutes, elle s’arrête court et tient levée en l’air pitoyablement une
patte immobile. En vain, essaie-t-on de la panser. Le muletier et nos
cavaliers n’arrivent pas à trouver ce qui la blesse.
Nous refaisons le chemin monotone de l’aller; au flanc des montagnes des
bergers crucifiés gardent des troupeaux éparpillés au loin. Voici après
des heures les «Quatre Chameaux», le mollah aux yeux malins, les femmes
pressées dans la cour--une courte halte--puis le chemin qui s’allonge
devant nous. Enfin vers midi nous descendons sur Samoun, où nous avons
couché. Nous retrouvons la maison du ketkhoda, les matelas moelleux;
nous déjeunons. Aziz et les cavaliers d’escorte voudraient passer ici la
nuit. Mais je m’y refuse, la journée de demain serait trop dure. Nous
franchirons aujourd’hui le Zendeh Roud et gagnerons, si possible, un
petit village perdu dans un pli du désert entre la rivière et
Hadji-abad.
Et vers deux heures et demie nous voici de nouveau--non pas en selle,
nous n’en avons plus--mais sur nos mules aussi fatiguées que nous. Une
heure plus tard nous nous reposons dans le romantique paysage au bord de
la rivière; l’eau arrive en écumant sous le pont; les rocs échafaudés
déchirent le ciel et le vent dévale en tourbillons par la porte étroite
de la vallée. A peine arrivés, il faut repartir. Nous avons un long
chemin à faire.
Souvent nous descendons de nos bêtes et marchons dans le crépuscule,
puis dans la nuit. Encore un vallonnement de franchi. De village, pas
l’ombre. Nous allons, ne tenant plus ni en selle ni debout. Il y a plus
de douze heures que nous avons quitté l’étape. Enfin notre guide laisse
la piste et prend un sentier à gauche. Des nuages ont envahi le ciel;
nous suivons lentement le bord d’un ruisseau, et soudain une masse
sombre nous barre le chemin. Nous sommes devant les murs de Nuousi-Abad.
La grande porte d’entrée est fermée, le village endormi. Nous frappons à
tour de bras sur les battants sonores; personne ne bouge. Enfin nous
apercevons une lumière et le chef du village vêtu d’une robe blanche
apparaît dans le balakhané (appartement ouvert) au-dessus de la porte.
Il est accompagné de plusieurs femmes.
Nous demandons qu’on nous reçoive pour la nuit.
Il refuse et les femmes le soutiennent. Ces villageois apeurés nous
prennent pour des brigands; ils n’ouvriront pas. En vain les cavaliers
d’escorte disent qui ils sont et d’où ils viennent; le nom des grands
chefs bakhtyares ne rassure pas le ketkhoda. Le chamelier,
pathétiquement, plaide notre cause. Il nous montre, nous et les bêtes,
morts de fatigue dans la nuit; il se porte caution des dommages que nous
pourrions faire aux villageois et à leurs biens.
Le ketkhoda, entouré de commères, ne se laisse pas fléchir. La colère
nous prend. Nous méditons de donner l’assaut à ce village inhospitalier
et de mettre le feu aux portes; déjà nos cavaliers tâtent la crosse de
leur carabine pour envoyer une balle à l’énergique refuseur, quand,
après de nouvelles supplications du chamelier qui parle et pleure les
bras en croix, notre homme se décide, descend, et nous entendons le
bruit de la grosse poutre qu’on remue.
Enfin notre caravane entre, non sans que le ketkhoda soit un peu
bousculé, non sans qu’on entende quelques cris aigus de femmes fuyant
comme poules effarées.
Ah, le pauvre village! Jamais nous n’avons vu tant de misère. Nous
pénétrons dans la cour de la première maison, la plus riche; des veaux,
deux vaches, un âne et quelques moutons y dorment. Sur une plate-forme
est la maison basse, Nous ouvrons la porte; un vieillard est accroupi
près d’un feu de braise; la tête renversée en arrière il pousse
d’affreux soupirs comme s’il agonisait; une odeur écœurante nous
assaille. Nous reculons épouvantés. Malgré notre fatigue, nous n’aurons
pas de gîte ce soir. Nous étendons notre mince matelas sur la terre dure
en plein air. Le chamelier et nos cavaliers allument un feu à trois pas
de nous; Aziz y fait bouillir du lait pour notre chocolat. Les
villageois refusent de nous vendre des œufs et du lait si nous ne payons
pas d’avance. Enfin vers onze heures du soir, nous nous endormons d’un
mauvais sommeil sous notre moustiquaire qu’un vent froid secoue.
Avant l’aurore nous sommes debout, tout ankylosés; le vent a augmenté,
l’aube se lève dans un ciel où s’amassent de lourds nuages; de la
poussière, des sables volent en tourbillons. L’orage va éclater. Mais
peu importe, nous ne resterons pas une minute de plus dans ce triste
village et à six heures nous voilà en route pour la dernière étape. A
peine partis, la pluie commence; elle tombe en douche et nous accompagne
tout au long du trajet; les manteaux imperméables, les laines, tout est
traversé. Des rigoles se forment sous les vêtements, coulent le long du
dos et des jambes pour sortir aux bottines. C’est ainsi que nous allons
pendant trois heures à travers les montagnes où nous ne rencontrons âme
qui vive. Et nous arrivons, trempés à tordre, dans l’hospitalière maison
de Zill es Sultan à Hadji-abad. Nous nous séchons devant un grand feu de
sarments. Pendant quarante-huit heures, nous restons à nous reposer, ne
quittant notre couche que pour de lentes promenades dans les vergers à
la fin de la journée.
Les pavots ont fleuri, les mille petites coupes de porcelaine
translucide se tiennent droites et claires au bout des tiges vertes. Les
vergers à ce moment de l’année et du jour sont un enchantement.
Le village est en émoi. Un petit parti de Bakhtyares est venu s’emparer
d’un troupeau de moutons. Les villageois ont poursuivi les voleurs qui,
dans leur fuite, ont abandonné leur butin. Mais l’alarme a été chaude et
sur le chemin de garde des hommes armés se promènent toute la nuit. De
la chambre où je suis étendu, je vois la silhouette d’un veilleur se
découper au haut des murs sous le ciel étincelant d’étoiles. Ainsi un
homme veillait, le cœur plein d’émotions confuses, sous les mêmes
étoiles, à la même place, sur des murs pareils à ceux-ci, il y a
vingt-cinq siècles, lorsque l’apparition d’Alexandre en Perse agitait
les âmes. Depuis lors, rien n’a changé ici. C’est, dans un décor
immuable, des vies identiques à celles d’autrefois. Il n’y a de nouveau
que la présence insignifiante d’un voyageur venu de loin, égaré dans ces
montagnes et dont l’esprit se plaît à vagabonder à travers le temps.
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