19 mai.

Aujourd’hui promenade dans le village. Il est composé de petites maisons

obscures en terre battue qui se pressent le long de la rivière. Des

ponts vont de l’une à l’autre rive, des ponts qui sont souvent des

troncs d’arbres. On peut aussi traverser l’eau sur de grosses pierres

jetées çà et là; les chèvres et les moutons viennent boire, des enfants

jouent et des femmes non voilées travaillent. La grande rue du village,

c’est La rivière.

Aujourd’hui, le départ. Nous envoyons un messager à pied au consul de

Russie à Ispahan pour l’avertir de notre retour. Le messager mettra deux

jours pour arriver à destination alors qu’il nous en faudra quatre ou

cinq à cheval, mais il prendra à travers les montagnes par les

raccourcis. On trouve en Perse les meilleurs marcheurs du monde, des

hommes capables d’aller pendant dix-huit heures sur vingt-quatre et qui

se nourrissent d’une poignée de riz.

A trois heures nous nous mettons en route. Cette fois-ci nous avons

supprimé nos selles. Nous ne gardons que le bât sur lequel nous plions

une couverture de voyage. Changement délicieux, nous aurons la fatigue,

mais non les blessures. Zia Sultan, ses cousins, ses serviteurs nous

accompagnent une partie du chemin. Ils vont passer quelques jours chez

un de leurs parents dans un village voisin et nous quittent avant

d’atteindre la première étape. Nous avons deux cavaliers d’escorte

jusqu’à Hadji-abad. Nous allons le long de la vallée large, puis c’est

un village où nous prenons quelques minutes de repos. Nous marchons

lentement vers Bibi Miriam où sera notre halte ce soir; il fait sombre

lorsque nous arrivons à la grande maison fortifiée. Après un long

passage voûté, nous débouchons dans la cour intérieure; les domestiques

nous ouvrent une chambre vide et nous offrent des coussins.

Désastre! le muletier s’est perdu avec les bagages. A-t-il été dévalisé?

Est-il tombé avec ses bêtes dans le marécage? En vain nos hommes du haut

de la tour poussent des hurlements d’appel. Rien ne répond. Nous

envoyons à sa recherche nos cavaliers d’escorte. Aziz nous donne à

manger des œufs frais, et, tout habillés, nous dormons à poings fermés

sur les coussins. Vers minuit enfin, on nous réveille pour nous

apprendre que muletier, mules et bagages sont retrouvés.

* * * * *

Le lendemain avant l’aube, le départ, tout courbatus par l’air glacé de

la nuit. Ma mule est de plus en plus blessée. Toutes les cinq ou dix

minutes, elle s’arrête court et tient levée en l’air pitoyablement une

patte immobile. En vain, essaie-t-on de la panser. Le muletier et nos

cavaliers n’arrivent pas à trouver ce qui la blesse.

Nous refaisons le chemin monotone de l’aller; au flanc des montagnes des

bergers crucifiés gardent des troupeaux éparpillés au loin. Voici après

des heures les «Quatre Chameaux», le mollah aux yeux malins, les femmes

pressées dans la cour--une courte halte--puis le chemin qui s’allonge

devant nous. Enfin vers midi nous descendons sur Samoun, où nous avons

couché. Nous retrouvons la maison du ketkhoda, les matelas moelleux;

nous déjeunons. Aziz et les cavaliers d’escorte voudraient passer ici la

nuit. Mais je m’y refuse, la journée de demain serait trop dure. Nous

franchirons aujourd’hui le Zendeh Roud et gagnerons, si possible, un

petit village perdu dans un pli du désert entre la rivière et

Hadji-abad.

Et vers deux heures et demie nous voici de nouveau--non pas en selle,

nous n’en avons plus--mais sur nos mules aussi fatiguées que nous. Une

heure plus tard nous nous reposons dans le romantique paysage au bord de

la rivière; l’eau arrive en écumant sous le pont; les rocs échafaudés

déchirent le ciel et le vent dévale en tourbillons par la porte étroite

de la vallée. A peine arrivés, il faut repartir. Nous avons un long

chemin à faire.

Souvent nous descendons de nos bêtes et marchons dans le crépuscule,

puis dans la nuit. Encore un vallonnement de franchi. De village, pas

l’ombre. Nous allons, ne tenant plus ni en selle ni debout. Il y a plus

de douze heures que nous avons quitté l’étape. Enfin notre guide laisse

la piste et prend un sentier à gauche. Des nuages ont envahi le ciel;

nous suivons lentement le bord d’un ruisseau, et soudain une masse

sombre nous barre le chemin. Nous sommes devant les murs de Nuousi-Abad.

La grande porte d’entrée est fermée, le village endormi. Nous frappons à

tour de bras sur les battants sonores; personne ne bouge. Enfin nous

apercevons une lumière et le chef du village vêtu d’une robe blanche

apparaît dans le balakhané (appartement ouvert) au-dessus de la porte.

Il est accompagné de plusieurs femmes.

Nous demandons qu’on nous reçoive pour la nuit.

Il refuse et les femmes le soutiennent. Ces villageois apeurés nous

prennent pour des brigands; ils n’ouvriront pas. En vain les cavaliers

d’escorte disent qui ils sont et d’où ils viennent; le nom des grands

chefs bakhtyares ne rassure pas le ketkhoda. Le chamelier,

pathétiquement, plaide notre cause. Il nous montre, nous et les bêtes,

morts de fatigue dans la nuit; il se porte caution des dommages que nous

pourrions faire aux villageois et à leurs biens.

Le ketkhoda, entouré de commères, ne se laisse pas fléchir. La colère

nous prend. Nous méditons de donner l’assaut à ce village inhospitalier

et de mettre le feu aux portes; déjà nos cavaliers tâtent la crosse de

leur carabine pour envoyer une balle à l’énergique refuseur, quand,

après de nouvelles supplications du chamelier qui parle et pleure les

bras en croix, notre homme se décide, descend, et nous entendons le

bruit de la grosse poutre qu’on remue.

Enfin notre caravane entre, non sans que le ketkhoda soit un peu

bousculé, non sans qu’on entende quelques cris aigus de femmes fuyant

comme poules effarées.

Ah, le pauvre village! Jamais nous n’avons vu tant de misère. Nous

pénétrons dans la cour de la première maison, la plus riche; des veaux,

deux vaches, un âne et quelques moutons y dorment. Sur une plate-forme

est la maison basse, Nous ouvrons la porte; un vieillard est accroupi

près d’un feu de braise; la tête renversée en arrière il pousse

d’affreux soupirs comme s’il agonisait; une odeur écœurante nous

assaille. Nous reculons épouvantés. Malgré notre fatigue, nous n’aurons

pas de gîte ce soir. Nous étendons notre mince matelas sur la terre dure

en plein air. Le chamelier et nos cavaliers allument un feu à trois pas

de nous; Aziz y fait bouillir du lait pour notre chocolat. Les

villageois refusent de nous vendre des œufs et du lait si nous ne payons

pas d’avance. Enfin vers onze heures du soir, nous nous endormons d’un

mauvais sommeil sous notre moustiquaire qu’un vent froid secoue.

Avant l’aurore nous sommes debout, tout ankylosés; le vent a augmenté,

l’aube se lève dans un ciel où s’amassent de lourds nuages; de la

poussière, des sables volent en tourbillons. L’orage va éclater. Mais

peu importe, nous ne resterons pas une minute de plus dans ce triste

village et à six heures nous voilà en route pour la dernière étape. A

peine partis, la pluie commence; elle tombe en douche et nous accompagne

tout au long du trajet; les manteaux imperméables, les laines, tout est

traversé. Des rigoles se forment sous les vêtements, coulent le long du

dos et des jambes pour sortir aux bottines. C’est ainsi que nous allons

pendant trois heures à travers les montagnes où nous ne rencontrons âme

qui vive. Et nous arrivons, trempés à tordre, dans l’hospitalière maison

de Zill es Sultan à Hadji-abad. Nous nous séchons devant un grand feu de

sarments. Pendant quarante-huit heures, nous restons à nous reposer, ne

quittant notre couche que pour de lentes promenades dans les vergers à

la fin de la journée.

Les pavots ont fleuri, les mille petites coupes de porcelaine

translucide se tiennent droites et claires au bout des tiges vertes. Les

vergers à ce moment de l’année et du jour sont un enchantement.

Le village est en émoi. Un petit parti de Bakhtyares est venu s’emparer

d’un troupeau de moutons. Les villageois ont poursuivi les voleurs qui,

dans leur fuite, ont abandonné leur butin. Mais l’alarme a été chaude et

sur le chemin de garde des hommes armés se promènent toute la nuit. De

la chambre où je suis étendu, je vois la silhouette d’un veilleur se

découper au haut des murs sous le ciel étincelant d’étoiles. Ainsi un

homme veillait, le cœur plein d’émotions confuses, sous les mêmes

étoiles, à la même place, sur des murs pareils à ceux-ci, il y a

vingt-cinq siècles, lorsque l’apparition d’Alexandre en Perse agitait

les âmes. Depuis lors, rien n’a changé ici. C’est, dans un décor

immuable, des vies identiques à celles d’autrefois. Il n’y a de nouveau

que la présence insignifiante d’un voyageur venu de loin, égaré dans ces

montagnes et dont l’esprit se plaît à vagabonder à travers le temps.

X

Feuilles persanes; La route du Mazandéran, La femme lapidée, L'esprit persan · 第 29 / 33 题