Le Bakhtyari est une partie de l’immense contrée montagneuse qui s’étend
au sud-ouest du plateau de l’Iran et le sépare du bas et fiévreux
Arabistan et des plaines marécageuses de l’ancienne Susiane. Ce pays est
habité par différentes tribus laures--de là son nom général de
Lauristan,--les Laures, les Bakhtyares, les Gens de derrière la
montagne. Le plateau persan, ce sont des solitudes pierreuses, le
désert, l’eau rare et distribuée comme au compte-gouttes. Le Lauristan,
au contraire, ce sont des forêts, des pâturages, des sources
jaillissantes. La difficulté du pays, les hautes montagnes, les vallées
profondes et séparées par des crêtes difficiles à franchir ont donné à
la race qui l’habite un caractère fortement marqué et qui, depuis trente
ou quarante siècles, n’a guère varié. Dans le Bakhtyari, point de villes
mais des villages, une grande indépendance vis-à-vis du pouvoir central
et de tout pouvoir, du sauvage et du farouche dans le caractère comme
dans les lieux, une division à l’infini entre tribus et clans, des
rivalités de familles, des guerres de vallée à vallée, des pillages, des
incursions soudaines,--de là, la nécessité de se fortifier chez soi et
de tenir sa poudre sèche. Le Bakhtyari reconnaît l’autorité nominale
d’une famille, celle de Semsan es Saltâneh, l’ilkhani des Bakhtyares,
avec qui traite le gouvernement central, mais qui est combattue dans ses
terres même par des factions. Les Bakhtyares ont toujours inquiété
Téhéran. Ils aiment le pillage, descendent en bandes dans la plaine,
razzient les villages, s’emparent des troupeaux, arrêtent les voyageurs
et les caravanes sur les routes, puis remontent dans leurs inaccessibles
vallées. Jamais le pouvoir central n’osa les y poursuivre. Il mena avec
eux un jeu où l’astuce et la brutalité se mêlaient. Pendant trente-cinq
ans, les chahs eurent à Ispahan, un gouverneur à poigne, Zill es Sultan
qui contint les Bakhtyares dans l’ordre et la crainte et qui n’hésita
pas à étouffer de ses propres mains l’ilkhani des Bakhtyares, attiré par
ruse à la ville. Zill es Sultan ayant été chassé à la mort de son frère,
le Chah Mozaffer ed din, les Bakhtyares s’emparèrent d’Ispahan et de là
marchèrent sur Téhéran--un beau raid de cavalerie--qu’ils prirent en
1909 sous le commandement de Sardar Assad, le propre fils de l’ilkhani
assassiné.
Ces Bakhtyares représentent donc dans notre XXe siècle le type séculaire
des tribus persanes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de ce
pays. Tels ils sont aujourd’hui, tels ils étaient au temps où ils
contraignaient Alexandre le Grand à leur payer un tribut pour traverser
leur territoire.
[Carte]
Et maintenant nous allons leur rendre visite. Nous y allons comme hôtes
de Sardar Assad, le héros de la conquête de Téhéran, aujourd’hui
ministre de l’Intérieur. Nous irons jusqu’à sa résidence bakhtyare de
Djouné Khound où son second fils, Zia Sultan, nous recevra. Djouné
Khound, n’est qu’à quatre étapes d’Ispahan. Cette fois-ci, il ne s’agit
plus de voyager en voiture. Nous ferons le trajet à cheval ou à mule,
lentement, au prix de mille fatigues, le long de sentiers difficiles.
Le chef de l’estimable corporation des muletiers nous amène des mules,
préférables, assure-t-il, aux chevaux pour le voyage que nous
entreprenons. Notre domestique, l’ingénieux Aziz, aura un cheval. Un
second cheval portera nos bagages et nos vivres. Nous achetons au bazar
deux belles selles persanes, de bois recouvert de cuir, relevées au
pommeau et à l’arrière. Nous les regardons avec admiration et avec un
peu de crainte. Que vaudront-elles à l’essai? Comment nous
accommoderons-nous d’elles après quelques heures de chevauchée?
Le gouverneur d’Ispahan, bakhtyare aujourd’hui, nous offre quatre
cavaliers de sa race comme escorte. Ils ne nous seront pas inutiles pour
traverser les premiers contreforts des montagnes dont les habitants
vivent de pillage. Nous aurons comme compagnon de voyage le docteur de
Sardar Assad. Il a étudié la médecine à l’hôpital anglais d’Ispahan,
puis a accompagné son maître à Paris. Il est marqué profondément de la
petite vérole, porte un pince-nez, parle un peu l’anglais et très mal le
français. C’est un grand patriote dans le cerveau de qui se mêlent
confusément les thèses libérales à la mode aujourd’hui et les rêves
impérialistes les plus fous. Il veut qu’on vote la Constitution à
Téhéran et qu’on dote la Perse d’un Parlement. Cela fait, pourquoi la
Perse qui régna pendant vingt siècles sur la moitié de l’Asie ne
reprendrait-elle pas ses frontières anciennes? Elle a eu Bagdad et
Boukhara, et Merv et Samarcande et l’antique Bactriane, l’Afghanistan
d’aujourd’hui. Pourquoi ne battrait-elle pas, comme le Japon, le voisin
moscovite? Les Persans n’ont-ils pas «le sang de Darius dans les
veines»? Et, pour nous convaincre, il tend vers nous son poignet, comme
si nous allions voir dans le réseau veineux qui le sillonne quelque
chose qui vient de Darius et que nous n’avons pas.
* * * * *
Un dimanche matin, à l’aube, tout est prêt; les lits sont roulés, la
malle fermée, les sacs de provisions bouclés et la petite caravane part
pour Nedjefabad où nous devons coucher. Cependant, comme il y a une
route (une route persane!) d’Ispahan à Nedjefabad, nous attendons
l’après-midi pour gagner en voiture la première étape. C’est ainsi que
commencent à l’ordinaire en Perse les voyages à cheval.
Vers midi on nous annonce une funeste nouvelle. La corporation des
cochers nous refuse un équipage. Nous avons eu, il y a quelques jours,
une affaire avec un cocher. Revenant de Djoulfa, il nous avait
maladroitement versés dans un fossé, dont nous étions sortis sains et
saufs, mais où sa voiture s’était brisée. Et nous avons refusé de payer
la casse. Aussi la corporation des cochers nous a mis à l’index.
Mais notre hôte, le très puissant consul de Russie, fronce le sourcil.
Il envoie au chef de la corporation un ghoulam du consulat et, une heure
plus tard, une voiture cahotante arrive, un coupé qui fut de gala et
tout en glaces, mais dont les glaces ont disparu.
Et nous voici partis devant la domesticité du consulat, dont les «Khoda
afiz choma» nous accompagnent. Un grand Kachgai, à la taille fine serrée
dans une ceinture noire, court à côté de la voiture pour se séparer le
plus tard possible de son ami Aziz, qui trône sur le siège. Et, comme
nous nous engageons dans le bazar, il bondit et jette à la volée sur la
joue d’Aziz un baiser d’adieu.
Il faut plus d’une heure pour sortir d’Ispahan, une heure pendant
laquelle on roule dans des chemins étroits invariablement bordés, d’un
côté, par les murs de pisé d’habitations ou de jardins, et de l’autre
par un ruisseau, presque une rivière, aux eaux limoneuses et dont les
bords sont plantés d’arbres. La moindre rencontre d’une caravane ou même
d’un âne chargé de gros ballots de lavande oblige à s’arrêter. Nos
cavaliers s’en tirent comme ils peuvent; un de leurs chevaux dégringole
d’un talus et le Bakhtyare se blesse à la jambe. Il regagne lentement
Ispahan.
Au sortir des murs, nous entrons dans les belles campagnes qui entourent
la ville. Les champs sont entourés de murs bas; les avoines d’un vert
presque bleu frissonnent au vent; voici de l’orge, et voici les longues
tiges solides au haut desquelles s’épanouira dans quelques jours la
petite coupe blanche et translucide du pavot; les arbres fruitiers sont
couverts de fleurs et partout les canaux profonds roulent l’eau du
Zendeh Roud; on aperçoit ici et là des hommes chargés de régler
l’irrigation, leur bêche sur l’épaule; ils se tiennent au point de
croisement des canaux et à chaque heure ils ferment l’un pour ouvrir
l’autre et envoyer la vie aux champs qui, sans eux, mourraient en peu de
jours. Leurs signaux mélancoliques s’élancent au-dessus des campagnes.
Nous passons sous un château-fort juché au sommet d’une colline rocheuse
et pointue.
Une heure plus tard nous sommes embourbés; une canalisation a crevé;
l’eau a envahi le chemin; il faut descendre de voiture sur les épaules
du cocher. Puis à grands cris et à force de coups il réussit à remettre
en marche ses chevaux qui tremblent.
Au coucher du soleil nous arrivons dans les jardins de Nedjefabad qui
s’étendent autour de la ville. Sur les murs jaunes qu’elles dépassent,
les branches lourdes des arbres s’appuient; par les portes ouvertes on
voit les champs de pavots ou d’avoine; les ruisseaux qui les arrosent
coulent des deux côtés de la route qu’ils coupent parfois; des troupeaux
de chèvres à laine longue rentrent à l’étable; le ciel est d’un mauve
délicat où traînent des écharpes d’or qui s’effilent. Nous traversons
une ville populeuse où les lampes s’allument au fond des boutiques
ouvertes. Notre escorte de Bakhtyares nous précède et finalement nous
arrivons au bout d’une ruelle à la maison du hakim chez qui nous
passerons la nuit et qui sera demain notre compagnon de voyage.
En bonne maison persane de l’ancien temps, elle a un escalier aux degrés
démesurément élevés et qui semblent faits pour un géant. Mais les portes
en ont été taillées pour des nains, car elles n’ont pas cinq pieds de
haut et l’on n’y passe que courbé en deux. Nous avons une chambre qui
ouvre par trois baies sur les jardins et sur le beau paysage que ferment
au couchant les montagnes du Bakhtyari où nous allons pénétrer. Notre
chambre est à dix pieds du sol, mais la peur des voleurs est telle qu’on
installe deux hommes sous nos fenêtres pour veiller pendant la nuit. Un
chevrier au loin dans les campagnes joue de la flûte. La phrase musicale
monte, et descend, hésite et se brise pour repartir encore, comme un jet
d’eau.
Avant l’aube, nous sommes réveillés. Cette fois-ci c’est le départ en
caravane, le premier, le plus difficile. Notre hôte, qui va exercer sa
profession dans la famille de Sardar Assad pendant l’été, emporte sa
trousse de médecin et sa pharmacie qui sont installées dans de vastes
courgines aux flancs d’une mule pacifique. Il a deux domestiques
porteurs de fusils. Nous avons nous-mêmes deux mules et deux chevaux.
Mais le jeune chamelier est incapable de charger notre bagage sur le
second cheval. Ce sont des cris, des lamentations dans la ruelle étroite
où se prépare le départ. Enfin le chamelier décide de prendre une
troisième mule et d’aller chercher son vieux père pour l’escorter. Deux
heures se sont passées dans l’énervement de cette attente. Nous aurions
dû quitter Nedjefabad avant le lever du soleil. Il est sept heures quand
nous sommes prêts à partir. Un des cavaliers bakhtyares demande à
retourner à Ispahan. Je le congédie et nous en gardons deux seulement
qui ont d’admirables têtes de brigands.
Enfin le moment solennel est venu. Le hakim se met en selle; ses
servantes, ses enfants, sa femme, gémissent sous leurs voiles blancs. Sa
femme monte sur une des bornes qui se trouvent aux deux côtés de la
porte cochère; une servante lui passe un Coran; elle le prend et le
tient au-dessus de la tête de son mari pour que Dieu écarte de lui les
dangers de la route, et nous voici partis.
Nous nous acheminons lentement à travers les vergers de Nedjefabad. Les
mules sont rétives; ce sont des bêtes de bât qui ont l’habitude de
cheminer en file, au pas, le nez sur la queue de la mule qui les
précède. Montées, elles ne veulent pas avancer. Il faut de longues
luttes et fatigantes pour les obliger à marcher à côté du cheval du
docteur. Ce cheval est une vieille jument blanche qui avance à l’allure
rompue que les Persans excellent à donner à leurs montures. C’est un pas
allongé très rapide. Nos mules pacifiques ne peuvent le suivre et nous
devons, toutes les cinq minutes, les enlever, avec quel effort! pour un
temps de trot ou de petit galop. Et déjà nous commençons à ressentir
dans notre chair les arêtes aiguës des selles persanes.
Notre étape de ce matin est brève; nous n’avons que trois farsakhs, soit
vingt kilomètres pour arriver à Hadji-abad où nous passerons le reste de
la journée et la nuit. Nous cheminons dans une longue plaine étendue
entre deux chaînes de montagnes; tout autour de nous, c’est le désert,
un désert de sable dont les tons mauves, gris et roux jouent mollement
les uns à côté des autres, admirable terrain de chasse où les princes
d’Ispahan viennent chasser les gazelles. De loin en loin des touffes
d’arbres annoncent un village. Quand on approche on voit que le village
est entièrement fortifié et que les maisons serrées les unes contre les
autres se cachent derrière d’épaisses murailles; les vergers et les
champs sont, eux aussi, entourés de murs. Ces grandes précautions sont
prises contre les redoutables voisins bakhtyares qui plus d’une fois
sont descendus de leurs montagnes pour piller les villageois de la
plaine.
Les villages de ce pays, tout au long de la vallée, appartenaient à Zill
es Sultan, l’ancien vice-roi de la Perse méridionale qui les a donnés à
ses fils. Ce sont des villages riches car, au pied des montagnes, ils
ont l’eau abondante, et l’eau en Perse veut dire richesse.
L’air est si pur ce matin que dès notre sortie de Nedjefabad on aperçoit
très loin dans la plaine l’arbre isolé, qui marque la moitié de l’étape.
Pendant une heure et demie nous le verrons devant nous sans paraître
nous en rapprocher.
Toute chevauchée en Perse est monotone. Nos bêtes vont à pas lents.
Pourtant le temps est à souhait, l’air frais et vif, le soleil chaud,
sans trop, et puis nous avons cette sensation, dont on ne se rassasie
pas, l’eût-on goûtée cent fois, de partir par un chemin inconnu vers un
pays lointain, difficile, où les Européens ne voyagent pas.
Sur la piste, nous rattrapons un cavalier, la carabine sur le dos, suivi
d’un homme armé. C’est un serviteur de Zill es Sultan qui va voir le
chef d’un village. Nous faisons route ensemble.
Enfin vers dix heures, nous nous rapprochons de la montagne et nous
entrons dans les vergers d’Hadji-abad fleuris et parfumés. Voici de
beaux peupliers au bord d’un ruisseau d’eau claire et profonde. En face
de nous le village; il ressemble à un château-fort avec ses quatre
murailles de dix mètres de hauteur, en terre battue. Aux angles de
grosses tours rondes et des échauguettes. Au milieu d’un des murs, une
porte massive qui se ferme chaque soir au coucher du soleil.
Le plan d’un village fortifié est simple et toujours le même. Une allée
centrale part de la porte. A gauche et à droite, les maisons sont
séparées de l’allée par une cour dans laquelle on peut rentrer le bétail
la nuit.
La première maison à droite est la maison de Zill es Sultan,
propriétaire du village. C’est ici qu’il descend lorsqu’il vient
chasser. On y entre, comme dans toute demeure persane, par des portes
étroites et bien gardées, mais une fois les portes franchies, nous nous
trouvons dans une vaste cour quadrangulaire dont le centre est
transformé en roseraie et dont les bâtiments aux quatre côtés offrent
des chambres nombreuses et, du reste, sans mobilier. Nous nous
installons dans la chambre d’honneur; les domestiques nous apportent un
épais matelas et deux coussins sur lesquels nous nous couchons à
l’orientale. Aziz cependant se met en quête d’un poulet auquel il tord
le cou; il trouve de petits oignons qui mijoteront dans la marmite; les
serviteurs du hakim descendent sa trousse et déjà des commères du
village, pieds nus, leur jupon sur la figure, apparaissent sur le seuil
de la porte et regardent avec curiosité les Farenguis arrivés dans leur
pays. Un déjeuner excellent, une sieste paresseuse et, une heure avant
le coucher du soleil, nous faisons une lente promenade dans les vergers
d’Hadji-abad où les pêchers et les poiriers sont encore couverts de
mille fleurs. Partout les villageois travaillent aux champs;
agenouillées au bord d’un ruisseau les femmes vêtues de blanc lavent le
linge; une eau pure court le long des sentiers, toute bouillonnante
encore de l’élan qui l’apporte de la montagne. Nous passons une heure
exquise à aller de jardin en jardin tandis que le soleil s’abaisse à
l’horizon, que les ombres des arbres s’allongent sur la campagne et que
la paix du soir s’étend sur les vergers embaumés. Avec les campagnards
poussant devant eux leurs chèvres et leurs ânes, nous rentrons à la nuit
dans le village dont les lourdes portes se ferment bruyamment derrière
nous.
* * * * *
A quatre heures le lendemain nous sommes réveillés. C’est le ciel
étincelant, l’air vif, un grand silence que troublent bientôt les allées
et venues des domestiques dans la cour. Il faut plus d’une heure pour
plier bagage et charger les bêtes. On expédie le muletier, son âne, les
deux chevaux de faix en avant; puis suivent à quelques kilomètres Aziz
et Namatollah qui monte la mule du docteur. Enfin une demi-heure plus
tard nous partons avec le docteur, son second domestique et nos deux
cavaliers bakhtyares.
Nous allons nous engager dans la contrée montagneuse qui sépare le
gouvernement d’Ispahan du pays bakhtyare proprement dit, long trajet
dans un pays désert où plus d’une fois les brigands dépouillèrent des
voyageurs et, comme toujours, les villageois avant le départ racontent
des histoires sinistres et affirment que des marchands ont été dévalisés
par une bande il y a peu de jours. Au loin sur le flanc de la montagne,
dans la clarté de l’aube naissante, on aperçoit une tache qui avance
lentement. C’est l’avant-garde de la caravane.
Nous suivons un long chemin qui monte en ligne droite pendant une heure.
Les mules aujourd’hui sont déjà paresseuses et n’avancent qu’avec peine;
les selles sont plus dures et leurs arêtes aiguës. La piste devient
étroite, rocailleuse, escarpée. Derrière nous le paysage s’agrandit;
nous voyons l’admirable vallée que nous avons suivie pendant deux jours
et dans laquelle les villages font des taches de verdure. Plus loin les
montagnes étincelantes de neige; l’air est si pur qu’il semble que la
vue s’étende à l’infini. Nous arrivons enfin, non sans fatigue, au
sommet de la première crête. Nous n’avons rencontré âme qui vive dans ce
désert qui est le mieux fait du monde pour une attaque brusque, car on
ne voit jamais à plus de cinq cents pas devant soi et le terrain se
prête merveilleusement aux embuscades. Maintenant nous gagnons de
l’avant laissant les bagages venir lentement derrière nous. Et voici
que, soudain, derrière un monticule, nous découvrons huit hommes assis
au bord d’une source. Ils ont des fusils couchés près d’eux; ils sont
sans bagages et leurs chevaux sont cachés je ne sais où. Certes, ce ne
sont pas là des voyageurs inoffensifs; ils attendent l’occasion. Mais
notre arrivée les surprend; ils ne nous guettaient pas, et puis nous
sommes nombreux et armés. Nous passons fièrement à côté d’eux, à les
toucher. Ils ne bougent pas. Nous n’échangeons pas le salam qui est de
tradition entre voyageurs. Mais sitôt que nous avons passé, nos deux
cavaliers bakhtyares reviennent en arrière pour escorter les bagages
qui, eux, couraient un grand danger d’être pillés. Nous avons vu les
brigands...
Maintenant nous redescendons vers le plus pauvre des villages perdus
dans ce vaste désert. Il est fortifié lui aussi; il appartient à un des
membres de la famille de Sardar Assad; mais il compte quelques habitants
à peine qui vivent terrifiés par la crainte des voleurs. Nous ne nous
arrêtons pas, car l’étape est forte aujourd’hui. Un vent chaud venant du
sud nous souffle violemment dans la figure. Nous recommençons à gravir
une longue côte. Puis, c’est un plateau accidenté qui s’étend à perte de
vue devant nous. Partout le désert; depuis que nous avons quitté
Hadji-abad, pas un arbre, pas une plante. Aucune route n’est plus
monotone au monde. Elle descend d’abord dans une dépression de terrain
pour remonter sur une crête, d’où, chaque fois, nous espérons enfin
découvrir la rivière, le Zendeh Roud que nous devons franchir. Mais nous
ne voyons devant nous que sables et rochers. Le vent nous dessèche la
figure et la gorge, le vent qui commence à soulever des tourbillons de
poussière sur la piste. Et cela dure des heures et des heures. Le soleil
nous brûle, les selles persanes nous blessent cruellement. Nous
continuons à descendre et à remonter alternativement les longues
ondulations du terrain. Nous sommes à cheval depuis l’aube, et à midi le
Zendeh Roud est encore invisible.
Enfin vers une heure, nous arrivons à la rivière où nous descendons par
un chemin muletier en lacets à travers les roches. Nous franchissons un
pont escarpé et tombons de cheval plus que nous n’en descendons au bord
d’un ruisseau qui se jette dans le Zendeh Roud, avec un grand tumulte
d’eau qui dégringole en cascades à nos pieds.
Un tapis étendu sur les cailloux nous reçoit à l’ombre maigre d’un saule
aux branches pleurantes. Nous sommes fatigués à ne plus pouvoir bouger
par cette longue chevauchée dans la chaleur et le vent.
Le paysage devant nous est d’une beauté admirable: à nos pieds la
rivière gonflée passe dans un coude brusque sous le pont que nous avons
franchi, puis dessine une courbe harmonieuse que ferme en face de nous
une paroi gigantesque de rochers à pic aux teintes sombres. Entre ces
rochers une piste zigzague en pente raide,--c’est le chemin que nous
avons suivi. Deux aigles pêcheurs tournoient au-dessus des flots
bouillonnants de la rivière.
Nous voici dans le Tchahar-mahalle qui est l’antichambre du pays
bakhtyare. Nous restons là deux heures à nous reposer, puis il faut nous
remettre en selle pour gagner Samoun.
Samoun n’est pas très éloigné du Zendeh Roud et l’on aperçoit ce beau
village longtemps avant d’y arriver; les campagnes sont fleuries et
riches, vignes, arbres fruitiers, avoines légères, blés verdissants,
oliviers aux feuilles argentées. Nous cheminons lentement dans les
vergers où des hommes vêtus de longues robes bleues travaillent à la
terre.
Enfin, c’est le village escarpé, les rues étroites encombrées d’enfants
et de femmes qui se pressent pour nous voir et nous gagnons la demeure
du ketkhoda où nous logerons.
La maison est large et confortable; dans la pièce d’honneur, on nous
allonge deux matelas sur lesquels nous tombons fatigués et endoloris.
Pour l’instant nous n’avons qu’un sujet de méditation: l’incroyable
folie de n’avoir pas emporté d’Europe des selles anglaises. Le texte de
cette méditation est imprimé dans notre chair même et ne se laisse pas
oublier.
Nous ne quittons pas la belle chambre fraîche; c’est là que nous dînons,
couchés, et que nous dormons jusqu’à ce qu’une obscure conscience de
l’heure me réveille dans la nuit encore épaisse; je regarde ma montre: 4
heures du matin. Aziz et les domestiques du docteur ronflent comme des
bienheureux de l’autre côté de la cour; je me lève et, les yeux à peine
ouverts, les jambes raides de courbature, je vais secouer nos gens pour
que nous puissions partir au lever du soleil.
Nous avons une énorme étape devant nous, plus longue que celle de la
veille. Il nous faut couvrir près de soixante kilomètres à travers la
montagne pour arriver à Djouné Khound.
Nous nous vêtons dans le froid vif du matin; puis c’est la besogne
quotidienne et lassante de refaire les bagages et les lits, d’emballer
chaque chose avec le plus grand soin, car nous n’avons que l’essentiel
et ne pouvons rien perdre en chemin.
Au sortir de Samoun, la piste escalade à flanc de coteau une crête peu
élevée et nous voici sur un nouveau plateau; une vallée assez large s’y
forme qui nous mènera jusqu’au village de Tchahar-Chottor--les Quatre
Chameaux--où nous nous reposerons un instant. Au pied des longues pentes
des montagnes, nous apercevons un campement. Ce sont les fameuses
«tentes noires» des nomades qui font leur apparition dans les vallées
hautes du Bakhtyari. Ces nomades descendent en hiver de l’Arabistan,
jusque sur les bords du golfe Persique.
Lorsque la chaleur vient, ils regagnent les hauts plateaux du Lauristan
poussant devant eux leurs troupeaux. Les «gens de la tente» sont
d’éternels nomades; ils n’ont ni villages, ni demeure fixe. L’année
durant, ils vont de pâturages en pâturages suivant les saisons.
Maintenant on commence à apercevoir leurs tentes, points noirs sur le
flanc des montagnes du nord du Lauristan. Les chaleurs de l’été sont
proches.
Ces nomades sont parfois de grands pillards; il y a des tribus de deux
ou trois mille hommes qui mettent à mal le pays où ils se trouvent. En
mars et en avril, ils étaient plusieurs milliers sur la route d’Ispahan
à Kerman, qui ne laissaient passer, ni voyageurs, ni postes, ni
caravanes.
Ceux que nous voyons sont des nomades isolés. Leurs campements sont de
cinq ou six tentes. Ils viennent au bord du chemin nous saluer; ils sont
pittoresques et inoffensifs; leurs femmes ont les jambes et le visage
nus. Nous entrons dans un pays où l’on ne connaît pas les habitudes
citadines; les femmes y travaillent durement à visage découvert.
Nous avançons avec lenteur; Aziz aujourd’hui a mille difficultés avec
son cheval vicieux qui ne cesse de le jeter à terre. A chaque fois,
l’échafaudage branlant des bagages s’écroule, non sans dommage pour le
malheureux Aziz et pour les bagages. Notre grande et précieuse bouteille
thermos est cassée; le réchaud à vapeur de pétrole endommagé.
Des peupliers le long du ruisseau nous escortent maintenant jusqu’aux
«Quatre Chameaux», village fortifié comme tous les autres. Nous arrivons
chez le mollah de l’endroit, ami du docteur. C’est un homme au visage
fin, aux yeux rieurs; il nous offre du thé et, pendant une demi-heure,
nous nous reposons de la longue étape fournie, tandis que le docteur et
notre hôte causent politique et que les femmes de la maison à moitié
cachées derrière une porte nous percent de leurs regards curieux.
Mais à dix heures il faut se remettre en selle. Le pays est coupé d’une
façon régulière; des crêtes peu élevées séparent des vallées assez
fertiles. Au sommet d’une colline, une apparition étrange. C’est un
homme, les bras en croix, qui se tient immobile, comme cloué sur le
ciel. Au-dessous de lui, des moutons et des chèvres cherchent leur
maigre pâture parmi les pierres. C’est un berger. Mais pourquoi
garde-t-il les bras ouverts? comment soutient-il si longtemps cette
posture fatigante? Lentement nous approchons du crucifié et nous voyons
enfin qu’il a revêtu un aba de feutre épais dont les manches se tiennent
raides à angle droit du corps. Il ne se sert pas des manches. Ses bras
sous l’aba sont croisés sur son ventre. Nous trouverons maintenant
partout l’aba de feutre raidi; il remplace dans les montagnes le souple
et élégant manteau de poil de chameau que portent les citadins.
Nous passons deux crêtes encore et, du sommet de la seconde, nous
apercevons au loin, très loin, les arbres et les murailles de Bibi
Miriam, le village où nous devons faire la halte de mi-journée. Il est
bientôt midi et nous sommes en route depuis avant six heures. Le temps
est doux; un ciel gris lumineux, clair; un air léger, pas de soleil.
Mais que la route est longue! Et l’on voit l’étape une heure ou deux
avant d’y arriver. Bibi Miriam semble fuir devant nous à mesure que nous
avançons. Ma femme est pâle de fatigue et de souffrance.
Enfin vers une heure, nous voici à la halte et s’ouvrent devant nous les
portes énormes du château.
Bibi Miriam est une sœur de Sardar Assad; c’est de son nom qu’on appelle
communément dans le pays le village où nous sommes. Ma femme a rendu
visite à Bibi Miriam à Ispahan. Celle-ci l’a reçue à merveille, lui a
offert des friandises à la graisse de mouton et au sucre et, la voyant
si jeune, mince, casquée et bottée, a voulu croire qu’elle était un
jeune garçon.
Maintenant nous sommes dans ses terres; le village--de pauvres masures
serrées les unes contre les autres--n’est pas fortifié; mais la demeure
de Bibi Miriam est un véritable château-fort, aux larges murailles
flanquées aux quatre coins de quatre tours. Il est habité par des
domestiques qui nous reçoivent de leur mieux et étendent pour nous un
tapis sous un portique.
Là, couchés sur nos coussins, nous déjeunons lentement. Aziz fait
griller sur des braises un poulet étique tué à l’instant même et que le
docteur va déchirer à pleines mains et à belles dents.
A peine le repas terminé, il faut repartir. Nous avons un long chemin
encore avant d’arriver à Djouné Khound. Si nous étions maîtres de
nous-mêmes nous passerions la nuit dans ce vaste et désert château. Mais
il nous faut suivre notre guide, le terrible docteur qui nous entraîne.
Autour de nous le pays a changé. Nous longeons d’abord un marécage. Un
marécage, voilà qui est loin des déserts de l’Irak! Une fois le marécage
tourné, nous sommes dans une vallée pittoresque, rochers qui s’éboulent
jusqu’à nos pieds, ruisseau profond qui va se jeter dans une belle
rivière qui coule à notre droite. Peu à peu la vallée s’élargit; nous
voyons des champs fertiles et au loin des taches de verdure et de terre,
ce sont des villages. Sur les pentes des montagnes à notre droite, des
points foncés, «les tentes noires» des nomades.
Maintenant nous sommes si meurtris par nos selles que nous faisons de
temps à autre un ou deux kilomètres à pied, tirant nos mules rétives.
Vers quatre heures et demie, nous arrivons à un petit village à
mi-chemin entre Bibi Miriam et Djouné Khound. Il est collé sur le flanc
de la montagne; au-dessus du village, sur un roc, une tour de garde. On
voit ainsi, de place en place, sur le haut des collines, ces tours d’où
les veilleurs examinent le pays et annoncent l’arrivée des ennemis.
Exténués de fatigue, nous prenons une tasse de thé chez le ketkhoda. La
lumière, le soleil baissant, est admirable sur la riche vallée, sur les
murs et les terrasses en terre jaune des maisons, sur les pentes
rocheuses qui dominent le village et sur les hautes montagnes couvertes
de neige qui ferment l’horizon. Dans le lointain au sud-est, un éperon
formidable de rochers divise la vallée en deux branches. C’est là le but
de notre voyage. C’est là Djouné Khound,--là-bas, si loin.
Allons, un dernier effort. Mettons-nous à la poursuite du cheval blanc
du docteur qui fuit devant nous. Une heure encore, puis une autre;
Djouné Khound ne semble pas se rapprocher. Enfin, dans le crépuscule,
nous apercevons, parmi les arbres lointains, des terrasses où se meuvent
des taches claires. Les femmes du village sont montées sur leurs maisons
pour nous voir venir. La nuit accourt plus vite que nous. Elle est sur
les murailles du château de Sardar Assad alors que nous en atteignons le
pied. A la clarté de la lune, nous voyons les murs élevés, les tours
garnies de têtes d’ibex et de mouflons aux cornes aiguës. Zia Sultan et
ses serviteurs sortent à notre rencontre. Nous franchissons les murs et
je porte ma femme, incapable de faire un pas, jusqu’à la maison qui est
au centre de la vaste cour entourée de bâtiments.
* * * * *
Un palais! nous sommes dans un palais des Mille et une Nuits, transporté
par quelque éfrit au cœur des montagnes sauvages. Un spacieux portique
règne à l’entour du bâtiment qu’un vestibule divise en deux parties. On
nous introduit dans un immense salon dont les murs et le plafond sont
couverts de glaces. C’est la salle des Glaces à deux mille mètres
d’altitude dans une vallée perdue du Bakhtyari. Des lustres européens
pendent du plafond; des canapés, des fauteuils, des chaises, des tables
meublent cette pièce. Des lampes à pétrole sont posées à même les tapis.
Voilà, certes, un étrange et inattendu triomphe de la civilisation
occidentale qui s’affirme chez ces Bakhtyares restés impénétrables.
Combien de convois de mules sont-ils venus du golfe Persique, d’Ahvaz et
de Mohammerah le long des pistes difficiles pour apporter les mille
glaces de ce salon et les meubles envoyés d’Europe? Nous nous laissons
tomber sur un canapé tandis que les domestiques de nos hôtes nous
servent du thé bouillant. C’est, du reste, tout ce que nous pourrons
prendre ce soir, tant nous sommes fatigués. Nous coucherons dans un
salon voisin, et plus petit, sur des coussins, tandis qu’Aziz se roulera
dans une couverture au seuil de notre porte de peur qu’un domestique
trop curieux ne profite de la nuit pour examiner d’un peu plus près
qu’il ne convient notre bagage.
* * * * *
_Djouné Khound._
Au matin, nous visitons Djouné Khound. La maison que nous habitons est
construite au milieu d’une vaste cour sur les quatre côtés de laquelle
s’élèvent des bâtiments à un étage où sont aménagés le hammam, les
appartements des hôtes et des domestiques. Ces bâtiments sont couverts
en terrasses bordées à l’extérieur de créneaux et, aux quatre coins, de
tours. Nous allons voir notre hôte sur une de ces terrasses. Là, le
matin, il reçoit ses serviteurs, ses clients et les hôtes de passage.
Zia Sultan est un jeune homme de taille moyenne, d’encolure nette,
élégant, au visage pâle, à la courte moustache. Il s’exprime en anglais
correctement avec un accent agréable. Il a des manières courtoises et un
sourire charmant. Mais il n’efface pas le souvenir de son père qui était
célèbre en Perse pour sa beauté.
Zia Sultan a la visite de ses cousins, qui étaient hier encore dans le
parti du chah détrôné. Ce sont de grands jeunes gens bien taillés, avec
quelque chose de rude, d’un peu sauvage. Nous les invitons à déjeuner
avec nous à l’européenne. Aziz préparera des poulets rôtis, du riz à
notre mode--le riz à la persane sent la souris,--une omelette. Le repas
est servi sur une table dans notre grand salon; il faut s’asseoir sur
des chaises, chose nouvelle, non pour Zia Sultan, mais pour ses grands
diables de cousins qui, jusqu’ici, ont mangé assis à terre, les jambes
croisées, sur un tapis. Et il y a des assiettes et des fourchettes et
des couteaux, et des verres! Nos hôtes regardent tout cela avec stupeur.
Ils se servent de leur fourchette tant bien que mal et de leur couteau
tant mal que bien. Ce sont des rires fous autour de la table; notre
déjeuner européen a le plus vif succès; mais, finalement, nos hôtes
emploient leurs doigts qu’ils trouvent plus souples et plus aptes à
saisir la nourriture que les fourchettes aux pointes aiguës.
Zia Sultan nous a donné quelques bouteilles de vin excellent de Djoulfa,
de ce vin fort et parfumé qui vite met quelques fumées dans ces jeunes
cerveaux.
Le déjeuner fini, le thé et les cigarettes apparaissent. Les jeunes gens
demandent à ma femme de chanter. Sans se faire prier, elle chante une
mélodie populaire bretonne, triste et belle. Nos hôtes l’écoutent avec
étonnement; ils n’osent se regarder; des sourires leur échappent. Et
lorsqu’elle a fini, l’un d’eux, chanteur renommé, entonne un air
bakhtyare. Il chante comme les Persans, la bouche fermée, poussant par
le nez des sons aigus, claironnants, d’une hauteur excessive et
dangereuse. La mélodie a du rythme et n’est pas sans grandeur. Je
regrette de ne l’avoir pas notée.
Nous allons nous promener dans le pays.
Devant l’entrée de son château, Sardar Assad a planté un verger touffu
duquel s’élancent cent jeunes peupliers.
Le paysage où nous sommes est simple et beau; au sud, et tout voisin,
c’est l’éperon de collines pierreuses que nous avons vu de loin et qui
sépare la vallée en deux; elles échafaudent leurs rocs nus, cuits et
recuits par le soleil à huit cents mètres au-dessus de Djouné Khound.
Derrière la colline une nouvelle vallée bordée d’une chaîne de
montagnes, une des régulières et puissantes crêtes qui courent du
sud-est au nord-ouest, au sud du plateau iranien. Malgré le printemps
avancé, elles sont encore couvertes de neige que percent ici et là les
pointes des rochers. A l’ouest, la vallée s’ouvre largement; au nord,
c’est d’abord Djouné Khound, puis tout de suite les pentes dénudées de
la montagne, les rocs cyclopéens et les tours de garde que l’on voit
au-dessus de chaque village dans le Bakhtyari sans cesse déchiré par des
guerres locales. Nous remontons vers l’orient; le sol est un dur gazon
ras, agréable au pied.
Nous suivons le cours d’une rivière aux eaux abondantes et limpides; des
maisons éparses s’élèvent sur ses bords; des femmes y lavent du linge;
un jeune homme sous les yeux de quelques vieillards dresse un cheval et
apprend à monter comme un vrai Bakhtyare. Armé d’une lance, il met le
cheval au galop, jette son arme devant lui, elle se fiche dans le sol
et, toujours courant, il la cueille. Puis il essaie des voltes rapides;
trois fois il veut tourner en plein galop, trois fois son cheval roule
dans le sable et voilà le cavalier cul par-dessus tête. Les vieillards
lui crient des conseils.
Plus haut, nous arrivons dans les rochers; une source sort de terre
entre deux grosses pierres, et pour une fois en Perse, la seule, nous
pouvons satisfaire enfin notre envie de boire une eau pure, non
bouillie.
Le crépuscule baigne ces campagnes désertes d’une lumière douce. Une
grande paix règne sur la vallée tandis que nous regagnons notre demeure
sur laquelle déjà tombe la nuit.
* * * * *