«Non loin d’ici vivait dans la campagne une femme pareille à toutes les
femmes de ce pays, c’est-à-dire qu’elle était pauvre, mariée et menait
l’existence dure des paysannes. C’est elles qui font les travaux des
champs. L’homme est paresseux, et puis il est le maître... Cette femme
travaillait donc pour son mari qui était le plus souvent dans les cafés
de Koutchan. Il y prenait de l’arak quand il n’y fumait pas de l’opium.
On cultive le pavot avec succès dans le Khorassan; c’est une des
richesses du pays et un de ses fléaux. Cet homme, soudain, partit, «pour
peu de temps», dit-il. Un paysan qui voyage, la chose est rare partout,
en Perse plus qu’ailleurs. Il partit et ne revint pas. Des mois se
passèrent, puis une année, puis deux, puis trois. Il était mort sans
doute.
«Sa femme continua à mener des jours laborieux, toujours les mêmes,
courbée vers la terre. Un paysan l’approcha. Ils auraient pu, avec
certaines précautions, vivre selon leur plaisir. Mais une union libre
dans la campagne, en Perse, est difficile à soutenir. Et puis c’étaient
des êtres simples; et enfin elle se croyait veuve. Ils se marièrent donc
suivant la loi coranique, en gens respectueux de la religion et des
devoirs qu’elle impose. Et une année s’écoula.
«C’est alors qu’un beau matin, on vit rentrer au pays le premier mari.
D’où venait-il? quelles aventures avait-il courues? pourquoi n’avait-il
pas donné de ses nouvelles, car il y a des postes en Perse et l’on
trouve partout des mirzas pour vous écrire une lettre? Peu importe. Tout
s’effaçait devant ce simple fait: il était vivant, il était là.
«Un poète anglais, Tennyson, a traité ce sujet dans un poème célèbre:
_Enoch Arden_. Un marin qu’on a cru mort revient au pays. Sa femme s’est
remariée; elle a des enfants, elle est heureuse. Que fera-t-il? Il
disparaît à nouveau dans la nuit.
«Notre Persan ne songea pas à cette solution. Il se montra à Koutchan et
fit du scandale.
«La paysanne avait commis le crime de bigamie, qui est une des atteintes
les plus graves à la famille sur quoi la société est fondée. En pays
musulman, un homme peut avoir deux femmes, mais on sent à quel point il
est inadmissible qu’une femme ait deux maris. On mena donc l’accusée
devant le chef des prêtres de Koutchan. Le prêtre ouvrit le Coran où
sont les enseignements d’Allah, tels qu’ils nous ont été transmis par
Mahomet, son prophète. Le cas de bigamie y est expressément désigné et
le châtiment est celui-là même que Moïse a enregistré, au nom du même
Dieu dont les idées ne varient pas, dans le Lévitique. Notre légèreté
nous a laissé oublier les enseignements du Lévitique et l’on voit où en
est arrivée la famille chez nous. Mais en Perse, le Coran a gardé son
autorité. Il prescrit pour la bigamie la peine de la lapidation. La
femme fut donc condamnée à être lapidée. Les croyants qui assistaient au
jugement furent heureux à l’idée qu’un si grand crime recevrait un juste
châtiment.
«On s’empara de la coupable et, comme son supplice devait être une leçon
pour tous, on commença par la promener dans la ville. La pauvre femme
fut menée dans le bazar et le long des rues, pieds nus, les jambes à
peine couvertes, le visage non voilé. Elle avait les mains libres et
ramenait--une photographie le montre bien exactement--un misérable châle
sur le bas de sa figure. Elle ne parlait pas; elle ne pleurait pas;
aucune protestation; elle marchait comme si elle était insensible.
«La joie éclatait grande et bruyante sur le passage de cette
malheureuse. On voudrait espérer que les cœurs étaient pleins d’une
sainte horreur du crime et que seul un grand amour de la vertu poussait
les gens à demander le châtiment de cette femme. Mais il faut avouer
qu’il y avait d’autres motifs à la joie populaire et que le goût le plus
cruel, le plus barbare, de voir supplicier un être humain animait ce
jour-là les habitants de Koutchan.
«Le chef des prêtres conduisait le cortège qui arriva enfin, hors de la
ville, à l’endroit désigné pour la lapidation.
«On avait creusé dans le sable une fosse de trois pieds de profondeur,
car il y a des règles à suivre pour lapider un criminel, et cela ne peut
se faire au petit bonheur.
«La femme se coucha dans le trou sans qu’on fût obligé de l’y pousser. A
ce moment même, elle n’eut pas une révolte, pas une plainte; elle entra
vivante dans sa tombe, comme elle se serait couchée sur le sable pour
dormir.
«Le grand-prêtre alors s’approcha--il y avait le silence de cette femme
et les cris aigus de la foule,--il prit une grosse pierre et aussi fort
qu’il put la jeta sur la suppliciée. Dans le tumulte passionné du peuple
on n’entendit même pas le bruit de la pierre sur la chair de la lapidée.
Le grand prêtre, ayant donné l’exemple, recula. Ce fut une ruée
effroyable autour de la fosse. Les pierres tombèrent comme grêle et avec
chaque pierre tombait une injure.
«En une minute, la fosse fut comblée. La foule rentra lentement dans
Koutchan, satisfaite de la haute leçon de moralité à laquelle elle
venait d’assister.
«Au soir, on enleva les pierres; on sortit le cadavre et on l’enterra un
peu plus loin, conformément aux rites religieux qui règlent
l’ensevelissement des musulmans.
«C’est ainsi qu’on défendit ce jour-là à Koutchan l’institution du
mariage et qu’on lapida une femme coupable d’avoir attenté aux lois
fondamentales qui régissent les sociétés civilisées. Les Persans
protègent le mariage par des moyens d’une haute antiquité, ce qui aux
yeux de beaucoup suffit à leur conférer une noblesse et une légitimité.»
* * * * *
J’écoute ce récit de faits qui viennent de se passer à l’endroit même où
on me les raconte et soudain l’idée de rester à Koutchan une minute de
plus m’est insupportable. Je bouscule le maître de poste; je veux avoir
des chevaux; je veux quitter sur-le-champ cette petite ville qui
ressemble à tant d’autres que j’ai traversées et qui, il y a une
demi-heure, me paraissait plaisante...
* * * * *
Une après-midi monotone dans la plaine. Un cocher chante nasalement
pendant des heures en agitant la tête et pousse les chevaux au petit
galop le long des pistes qui s’entrecroisent. J’aperçois sur la gauche
les ruines d’une forteresse que Nadir Chah avait élevée contre les
incursions des Afghans. Il n’en reste qu’un amas de terres éboulées.
La nuit vient. Un vent froid se lève. Je suis glacé dans le fond de la
berline ouverte. La route est, de nouveau, abominable. Ce ne sont que
trous et fondrières et la poussière épaisse que les pieds des chevaux
soulèvent m’aveugle et m’étouffe. Aux relais, il faut se battre avec les
maîtres de poste qui ne veulent pas me laisser continuer de peur que je
ne brise la voiture ou les jambes de leurs chevaux. Mais j’ai hâte
d’arriver à Méched, je refuse de m’arrêter et, toute la nuit, nous
continuons à avancer. Nous croisons de longues files de chameaux dont
les cloches sonnent avec des timbres différents, graves ou aigus, tandis
que la tête pacifique hoche, emmanchée au bout du grand cou souple. Le
vent est de plus en plus froid; la voiture est secouée de telle façon
qu’il est impossible de dormir...
A l’aube, nous ne sommes plus qu’à deux postes de Méched. Tandis que le
maître du café prépare le samovar, je cause avec un vieil homme assis
dans le jardin et qui fait rouler entre ses doigts les pierres polies
d’un chapelet. Je lui dis que je viens de loin et l’émotion que j’ai à
toucher aux portes de la ville sainte de Perse.
Quel trajet de Paris à Méched, et la mer Caspienne, et la route du
Mazandéran! Il m’écoute avec bienveillance et ne laisse tomber que deux
mots qui me reculent de cent lieues:
--Je suis un pèlerin de Kerbela.
Kerbela, en Mésopotamie, est la ville sainte, avant Méched, car elle a
les tombeaux de Hassan et de Houssein, ancêtres de l’imam Réza,
massacrés à Kerbela même par les émissaires du calife dans les journées
qui restent les journées tragiques et sacrées du chyysme. Qu’est-ce que
Méched pour un homme qui habite à quelques lieues de là? Peut-on faire
son salut en allant faire son marché? Il n’est pour lui pèlerinage que
de Kerbela. Il se refuse à être un méchedi.
A mesure que nous approchons de Méched, la route s’anime. Nous dépassons
ou croisons de lents fourgons où des familles entières sont entassées,
des ânes sur lesquels sont perchés des femmes ou des enfants; les femmes
sont enveloppées de voiles noirs et, posées à califourchon sur les
couvertures, montrent le bas de leur jambe entourée d’un pantalon qui se
rétrécit à la cheville et recouvre ensuite le pied dont il épouse la
forme. Des poules vivantes pendent en grappes, pattes liées, le long de
la monture et, par moment, s’agitent éperdument pour protester contre la
position humiliante qu’on leur inflige.
Voici les jardins entourés de murs que l’on retrouve autour de toutes
les villes persanes. De jeunes peupliers pressés les uns contre les
autres écoutent l’eau qui fuit gaiement à leurs pieds.
Enfin j’aperçois la coupole dorée de la mosquée. Elle est peu élevée et
n’a pas l’élan magnifique vers le ciel de la Sainte Fatmeh de Koum, ni
la pureté de lignes de la mosquée royale à Ispahan. Près des portes de
la ville, les habitants attendent les pèlerins, s’approchent d’eux et
offrent leur maison. Mais, quand ils voient dans la voiture ma face de
Farengui, ils se retirent doucement. Leur maison ne peut abriter un
«impur». Je ne logerai donc pas chez un musulman à Méched. Heureusement,
mon ancienne connaissance d’Ispahan, l’aimable prince Dabija,
aujourd’hui consul général de Russie dans le Khorassan, m’attend chez
lui.
* * * * *
Méched est entouré de murs percés de portes monumentales, étroites,
cintrées en ogive, flanquées d’énormes tours crénelées. Le tout en terre
battue fait un bel effet décoratif et suffirait à défendre une ville que
personne n’attaquerait. Souhaitons que les rudes Afghans voisins se
tiennent tranquilles.
Dans la partie occidentale de la ville, s’ouvre une longue et large
avenue, le Khiabân qui est l’endroit le plus fréquenté de Méched. Au
milieu du Khiabân coule un ruisseau boueux entre les murs plus ou moins
dégradés qui forment ses berges. Des passerelles de bois ici et là le
franchissent; d’admirables platanes l’ombragent. L’avenue est bordée de
petites maisons basses et de boutiques ouvertes avec des éventaires de
fruits ou de vases en émail d’un bleu vif; il y a aussi de vastes
caravansérails et la poste aux chevaux, des ateliers où l’on fabrique
les tapis, spécialité de Méched, d’autres où les teinturiers préparent
leurs teintures végétales dans de larges cuves; les ânes, les chevaux,
les chameaux au harnachement orné, la foule des allants et des venants,
animent le Khiabân qui est l’orgueil de Méched. Sous un ciel turquoise,
la lumière d’automne est si belle qu’elle ennoblit les architectures
misérables, l’eau croupissante du ruisseau et qu’avec les platanes
centenaires, les voiles noirs des femmes, le turban blanc d’un mollah,
la ceinture verte d’un séid, la longue robe aux teintes vives d’un
pèlerin, elle compose un tableau qui charme l’œil.
La mosquée de l’imam Réza est au cœur de la ville. Elle est sainte à ce
point qu’elle rend sacrée la partie de la ville qui l’entoure et qu’un
Européen ne peut en approcher. Le quartier de la mosquée s’appelle le
_bast_, le refuge. Il est délimité par des chaînes que des gardes
surveillent nuit et jour, ne laissant passer que leurs coreligionnaires
chyytes.
Le bazar est couvert comme tous les bazars de Perse, et sombre comme
eux. La présence de nombreux pèlerins lui donne un aspect nouveau pour
moi. Il y a là de farouches Afghans dont le turban rayé pend sur
l’épaule, des Béloutches bronzés qui ont traversé d’immenses déserts
pour venir prier sur la tombe de l’imam Réza; des Ispahanais subtils et
même des habitants de Koum, ville rivale. Dans cette cité très pieuse où
les juifs n’ont pas le droit, reconnu ailleurs, de confesser leur
religion, Morteza se sent mal à l’aise. Mais les habitants de Méched ne
jettent pas des pierres au chrétien que je suis. Je me promène partout,
sauf dans le bast; je m’arrête devant les marchands assis au seuil de
leur boutique; je cause avec eux; je feuillette les manuscrits anciens
qu’ils me tendent; je partage le tapis sur lequel ils sont accroupis; je
bois la tasse de thé versée. A deux pas des chaînes fermant le bast, je
ne trouve que politesse et bienveillance. Parfois une troupe d’hommes
passe devant nous. Ils sont dix ou douze à escorter un des
grands-prêtres. Ceux-là ne sortent qu’accompagnés et, plus haut est leur
grade, plus nombreux leurs suivants.
* * * * *
A la fin de septembre, le soleil se couche de bonne heure dans le nord
de la Perse. A six heures il est derrière les montagnes et les rocs
aigus de leur crête se détachent un instant en noir sur le couchant
lumineux. Dès que le soleil a disparu à l’horizon, la nuit tombe sur la
ville comme un faucon sur une poule. Il n’y a pas le long crépuscule,
l’heure douteuse, l’entre chien et loup, le passage insensible de la
lumière à l’obscurité que nous goûtons en Europe. Ici, c’est le jour et,
tout soudain, la nuit.
Nous sommes dans le mois du Ramadan où les musulmans pour leurs péchés
jeûnent tant qu’il fait clair. Un coup de canon tiré sur la grande place
avant le lever du soleil annonce à chacun--et même au voyageur fatigué
qui se réveille en sursaut et cherche en vain à retrouver le
sommeil--que le jour et le jeûne commencent. Alors le bon musulman qui a
soupé jusqu’au matin, se couche sur une couverture molletonnée et
s’endort. Il ne se réveille qu’au coup de canon de six heures du soir et
se prépare à la vie bruyante de la nuit. A coups de trompe, on appelle
les croyants au bain où ils se purifieront avant de manger.
Le lendemain de mon arrivée, je passe, à la fin de la journée, sur la
grande place. Je suis surpris d’entendre un concert de voix mâles, bien
timbrées, qui vient de haut et semble tomber du ciel. Ce n’est point là
de la musique persane; ce n’est pas cette étrange et triste psalmodie,
si curieusement accentuée. Non, c’est un chœur à trois voix et, sur les
basses solides, étoffées, des notes de ténor s’envolent.
Je lève les yeux, cherchant d’où m’arrivent ces accords inattendus.
Sur le toit en terrasse d’un vaste caravansérail, une trentaine de
cosaques russes, faisant partie du détachement envoyé à Méched, sont
groupés en cercle. Leurs hauts bonnets fourrés se découpent comme de
noires cheminées sur le ciel où naissent déjà de brillantes étoiles. Ils
chantent des airs populaires et leurs voix exercées se marient avec
justesse et mesure.
Ces cosaques sont de grands enfants passionnés de musique. Sous la
direction du maître de chant, ils passent une heure chaque soir sur le
toit du caravansérail à répéter dans la nuit qui vient les chœurs qu’ils
ont appris à la caserne.
Les Persans étonnés voudraient s’arrêter pour les écouter. Mais il ne
sied pas à un Persan de paraître prendre de l’intérêt à ce que font les
ennemis dans la ville sacrée de l’Iran. Ils passent dédaigneux, deux par
deux, se tenant par un doigt... Tels sont les soirs de Méched.