On appelle en Perse pèlerin de Méched, «méchedi», celui qui a été en
pèlerinage au tombeau sacré de l’imam Réza, authentique descendant de
Mahomet, traîtreusement empoisonné à Méched, et qui dort son dernier
sommeil dans la mosquée de cette ville. Tout bon Persan devrait être un
méchedi, car prier sur la tombe des martyrs est le premier devoir d’un
fidèle chyyte. Mais la courtoisie raffinée de ce peuple est telle que
méchedi est devenu une appellation générale et, lorsqu’on tient à
témoigner quelque considération à son interlocuteur, on l’appelle
méchedi, sans se donner garde de vérifier si oui ou non il est pèlerin
de Méched. Ainsi en France assurons-nous à la fin de nos lettres de
notre estime particulière et de notre respect mainte personne pour qui
nous n’avons ni estime ni respect.
Je veux être un méchedi véritable et, si je ne puis prier sur le tombeau
de l’infortuné Réza, je veux tout au moins voir la coupole d’or de sa
mosquée.
Les pèlerins en Perse gagnent leur salut par de grandes fatigues qu’il
est difficile d’imaginer lorsqu’on n’a pas voyagé dans ce pays. De
Téhéran, il faut six semaines pour arriver à pied à Méched par la route
la plus ennuyeuse du monde. De Kerman, il faut plus de temps encore; les
étapes sont longues, les gîtes médiocres, l’eau rare, la chaleur
terrible en été et, en hiver, le froid vif. Mais le zèle pieux des
pèlerins, au lieu de s’affliger des obstacles, les accepte comme une
épreuve salutaire. Des amis à moi ont rencontré dans le désert des gens
qui venaient ainsi de Kerman à Méched. Trois d’entre eux étaient
gravement malades à la suite des épreuves endurées pendant le voyage.
Mes amis s’offrirent à les soigner. Mais les pèlerins refusèrent, car
ils considéraient comme un rare bonheur la mort survenant au cours d’un
pèlerinage au tombeau de l’imam Réza.
Pour moi qui ne suis pas soutenu par une foi égale, je choisis la route
la plus courte, la plus facile, celle qui mène d’Askhabad à Méched. Elle
est mauvaise, mais praticable en voiture et n’a guère plus de deux cent
soixante-dix kilomètres. Si je ne m’arrête pas sur le chemin, si je
passe les nuits en voiture, c’est l’affaire de deux ou trois jours.
Il me faut quarante-huit heures à Askhabad pour me procurer une solide
berline. Je partirai à cinq heures du matin pour franchir dans
l’après-midi la partie la plus difficile de la chaîne de montagnes.
Au jour et à l’heure dits, la berline est à ma porte attelée de quatre
chevaux. Mais j’ai la surprise d’y trouver un Persan qui, à mon
approche, se lève, descend et me fait de beaux saluts. Le maître de
poste qui l’accompagne me le présente dans un charmant discours.--Je
suis, paraît-il, un voyageur de marque et le gouvernement de Téhéran qui
a pour moi une estime particulière m’a recommandé aux autorités. Aussi
n’a-t-on pas hésité à télégraphier à ce seigneur persan qui, déjà, se
trouvait à la frontière pour qu’il vînt me chercher à Askhabad. Il doit
m’escorter et aplanir devant mes pas toutes les difficultés du voyage.
Telles sont les paroles amènes du maître de poste. Mais, instruit par
l’expérience, j’ai le malheur de n’y ajouter aucune créance. Je déclare
que la voiture est à moi, que je l’ai payée et que j’entends y faire
seul la route de Méched. Les compliments les plus flatteurs des deux
Persans ne me font pas changer ma décision. Et, comme ils refusent de
descendre les petits colis que mon compagnon a déjà mis dans la voiture,
je les prends moi-même devant Morteza scandalisé et, avec une égale
politesse, je les place à leurs pieds dans la poussière de la rue. Puis
je donne ordre au cocher de partir. En vain le maître de poste se fâche
et veut le retenir. Je prends un air menaçant et finalement le cocher
enlève ses quatre chevaux. Nous voilà en route, laissant, planté sur ses
jambes et le nez long, l’ingénieux Persan qui avait pensé faire, sans
bourse délier, le pèlerinage de Méched.
A quinze kilomètres déjà d’Askhabad, nous commençons à gravir les
premiers contreforts des montagnes; nous mettrons plus de vingt-quatre
heures à traverser la chaîne. Ces montagnes ne sont que sable, poussière
et rocs, sans un brin de gazon sur leurs flancs desséchés, sans un
arbuste, sans un arbre; il ne reste du printemps que quelques maigres
plantes grillées par les chaleurs de l’été. Au milieu de la journée,
douane et gendarmerie russe;--une demi-heure plus loin, un charmant
village persan, Badj-Ghiran. Nous y trouvons des œufs frais et un melon
succulent. Rien n’égale les melons de Perse si ce n’est ceux de la
Transcaspie. Les melons de Tchartchoui, sur les bords de l’Amou-Daria,
sont peut-être les premiers du monde et leur réputation, j’en suis
garant, n’est pas surfaite. Désormais, pendant ce qui me reste de jours
à voyager sur la terre d’Asie, je me régalerai de melons variés et
admirables. Dans la cour du relais, un spectacle curieux me retient. Un
vieillard est couché à terre, le dos appuyé sur des sacs. De ses jambes
musclées, il fait tourner sans grand effort au-dessus de l’ouverture
d’un puits un treuil à quatre palettes sur lequel s’enroule une corde à
laquelle est attaché un seau. Continuellement ce vieil homme ingénieux
monte de l’eau à la force de ses jambes, tandis qu’il reste mollement
étendu à rêver, les yeux fixés au ciel.
* * * * *
La route qui était mauvaise devient abominable. Depuis qu’elle a été
faite, elle n’a jamais été entretenue. Ici le roc apparaît à vif; là des
trous profonds de deux pieds sont creusés; ailleurs des pans de rochers
éboulés la barrent plus qu’à moitié; partout des pierres roulent sous
les pas des chevaux. Le passage le plus difficile est une crête escarpée
que la route franchit par des lacets à angle aigu. On a la montagne d’un
côté, le précipice de l’autre; de parapet, pas l’ombre. La voiture monte
en grinçant, glisse dans les ornières, tombe dans un trou, franchit une
pierre énorme, est soulevée de droite, puis de gauche. Au premier lacet,
on se sent une certaine inquiétude; on regarde le précipice dont rien ne
vous sépare que quelques pieds de terre meuble. Au second lacet, on se
dit: «J’ai franchi le premier, pourquoi ne passerais-je pas celui-là?»
Au cinquième, il y en a une vingtaine, on n’y pense plus.
Parfois on rencontre un pesant fourgon conduit par des charretiers
russes. Du haut en bas de la montagne, les cochers s’appellent, car la
route est si étroite qu’on ne peut se croiser qu’à certains points.
Arrivée au sommet de la crête, la route se précipite avec une égale
roideur et un même nombre de lacets jusqu’au bas de la vallée. La vue
est fort belle, mais aux gens qui ont le vertige ou qui éprouvent le
sentiment de la peur en voiture, je recommande de fermer résolument les
yeux et de s’endormir avant de commencer la descente.
Il nous faut quatre heures pour franchir ce passage dangereux.
Maintenant nous sommes dans un défilé étroit; puis nous longeons une
rivière à l’eau claire et rapide. A un détour du chemin, un aigle
splendide s’envole pesamment d’un rocher où il était posé à quelques pas
de nous.
Nous arrivons à Imam-Chouli pour la nuit. Au milieu de la cour du
caravansérail, des cochers sont assis autour d’un feu de bois qui
pétille et jette dans l’air froid de la nuit des flammes claires. Une
marmite pleine d’eau et de riz est suspendue sur le feu. Nous avons une
chambre, c’est-à-dire un endroit clos de quatre murs; les enfants du
maître du caravansérail nous apportent un tapis qu’ils étendent sur le
sol, un samovar, des œufs frais et un melon.
De grand matin, nous sommes de nouveau sur route; les mouvements du
terrain sont moins accentués; le paysage s’anime un peu. Sur les flancs
dénudés des montagnes, des bergers poussent d’immenses troupeaux de
chèvres, petites et noires, à longs poils, de béliers aux cornes
enroulées, de grosses brebis à la trop lourde queue autour desquelles
sautent des agneaux ivres de mouvement. Qu’est-ce que ces bêtes trouvent
à manger dans ces déserts pierreux? Comment engraissent-elles où
mourraient de faim nos moutons d’Europe?
Dans un relais, nous rencontrons des pèlerins afghans. Ils viennent des
frontières nord-est de l’Afghanistan, ont pris le train à Boukhara ou à
Samarcande pour venir jusqu’à Askhabad. De là, ils voyagent--ce sont des
gens à leur aise--dans un grand fourgon à claire-voie, recouvert d’une
bâche. Le fourgon est sans ressorts. Aussi y ont-ils entassé sur une
épaisseur de deux pieds des couvertures molletonnées. Ils sont quatre
hommes et cinq femmes. Deux d’entre eux se laissent photographier. Ce
sont de beaux hommes, à la figure régulière, au teint bronzé. Ils
portent des turbans blancs et des robes à grands ramages.
Nous faisons beaucoup de chemin pendant la matinée. La route descend en
pente douce dans un pays plat, une large vallée, entre deux chaînes de
montagnes, l’une à gauche qui est la chaîne principale de l’Elbourz,
l’autre à droite qui en est un rameau et nous sépare du plateau central
de l’Iran.
Vers le milieu du jour j’arrive à Koutchan, fatigué et la gorge sèche.
Pendant qu’on change les chevaux et qu’on inonde d’eau les roues
surchauffées de la voiture, je m’assieds dans un petit café attenant à
la maison de poste.
Koutchan est une très ancienne ville qui a eu des malheurs récents. Il y
a peu d’années un tremblement de terre l’a ruinée de fond en comble et
un grand nombre de ses habitants périrent dans la catastrophe.
Un Koutchan nouveau s’est construit qui ne diffère en rien du vieux
Koutchan. Ce sont toujours les mêmes petites maisons en terre battue.
Dans le bazar, elles sont ouvertes sur la façade et les marchands
disposent leurs éventaires au bord de la rue. Du café où je suis
installé, j’admire en face de moi des boutiques de fruits, des plateaux
chargés de raisins luisants ou de poires et les trois espèces de melons
pour lesquels le Khorassan est fameux dans toute la Perse, les melons
jaunes et ronds, ceux qui sont ovales et blancs, ceux enfin qui sont
verts et de forme allongée.
Tandis que l’eau chauffe lentement sur les braises pour mon thé, je vais
acheter une grappe de raisin.
Le marchand me reçoit avec une parfaite courtoisie. L’extrême politesse
dont les Persans ne se départent jamais contribue, il est vrai, à
adoucir l’inévitable irritation que causent les mille difficultés,
petites et grandes, d’un voyage en Perse. Mais cette politesse même qui
nous rend les Persans impénétrables nous fait sentir avec plus de force
encore notre isolement. A certains moments, cette sensation va jusqu’au
malaise. Qu’y a-t-il de commun entre eux et moi? se demande-t-on. Je les
trouve subtils et intelligents, d’une finesse admirable à deviner ce qui
peut me plaire, ce qu’il faut dire et ce qu’il convient de passer sous
silence. Ils sont les plus courtois des hommes: ils sont secrets aussi.
Mais plus loin, que savons-nous? Ils paraissent doux et indifférents. Le
comte de Gobineau qui les a beaucoup goûtés les déclare incapables de
fanatisme...
A certaines heures, j’ai le sentiment qu’un abîme me sépare de ces gens
si aimables; à d’autres, je ne suis sensible qu’au charme de leurs
manières et je me refuse à en savoir plus long.
Aujourd’hui, je ne songe pas à philosopher sur les Persans. Assis à
l’ombre et mangeant des raisins frais dans la chaleur du jour, je
regarde passer sous les platanes les habitants de Koutchan, paisible
petite ville qui est entrée pendant quelques heures dans ma vie et qui
en sera effacée à jamais dans peu d’instants. Pendant que je fais un
frugal déjeuner d’œufs durs et de melon, un Européen vient s’asseoir
près de moi. Il s’est installé ici après avoir voyagé un peu partout en
Perse. Au cours de la conversation, il me raconte l’histoire suivante,
dont il a été témoin il y a peu de jours dans cette même ville calme de
Koutchan où je l’écoute.