11 septembre.

C’est, sur la Caspienne, la tête de ligne du chemin de fer transcaspien.

De beaux paquebots, chaque jour, la relient à Bakou par un trajet de

seize heures.

Krasnovodsk n’est pas un lieu de plaisir. C’est un passage. Personne ne

pensa jamais à s’établir ici pour son agrément. Elle ouvre la porte de

l’Asie centrale. Annenkof fit partir de Krasnovodsk, voici plus de

quarante ans, le chemin de fer qui mène à Askhabad, à Merv, à

Samarcande, à Tachkend. Krasnovodsk est construite sur la pierre, au

pied même de hautes collines rocheuses qui l’abritent des vents du nord.

Il n’y a pas un arbre, pas un arbuste. Des rues longues et poudreuses,

bordées de petites maisons à un étage, écrasées sur le sable. La chaleur

et l’ennui y sont, en été, insupportables. Toute la vie de Krasnovodsk

est sur le débarcadère des bateaux. Les mères y amènent leurs filles

pour qu’elles admirent et envient ceux qui ne font que passer. Parfois

un Européen s’arrête, bien malgré lui. La Transcaspie est un territoire

militaire. Il faut à un étranger, même pour la traverser, une

autorisation que seul Saint-Pétersbourg peut délivrer. Si la permission

n’est pas arrivée, ou si elle n’est pas en règle, le gendarme vous

interdit l’accès du train. L’Européen sacre, tempête, montre la lettre

de son ambassade disant que l’autorisation est accordée, rien n’y fait.

Ainsi en fut-il pour moi et j’ai appris à connaître le gendarme russe

dont le vocabulaire est limité. Il n’a que deux mots: «_Mojno_» et «_Nié

mojno_». Avec le premier, vous passez partout; avec le second vous

restez sur place.

En débarquant du bateau, un vieux policier au nez énorme, rouge et

luisant, prend mon passeport et m’indique une auberge où je lui ferai la

grâce d’attendre sa visite. Une heure plus tard, il arrive dans le sale

hôtel où je bois du thé. Avec de grands salamalecs, il me rend mon

passeport en m’assurant que je suis en règle et que mon autorisation est

inscrite sur les registres de la police.

A sept heures, je vais à la gare prendre l’unique train quotidien à

destination d’Askhabad. La dame préposée aux billets me demande mon

permis. Je lui remets la lettre du ministre de Russie à Téhéran

déclarant que le ministère de la Guerre m’ouvre la porte de la

Transcaspie et du Turkestan. Un gendarme s’en empare et disparaît.

Au bout de dix minutes, il revient: «_Nié mojno._» Je vais chez le chef

de la gendarmerie. Même refrain. Une conversation s’engage à quatre

personnes. Lui, moi, un Persan qui sait le russe et, hélas! l’inévitable

Morteza qui me dessert comme interprète. Nous n’arrivons à aucun

résultat. La gendarmerie ne me connaît pas et me retient à Krasnovodsk.

Naturellement Morteza, comme toujours, épouse la cause du gendarme, se

rend à la force de ses arguments et me dit son éternel: «Il ne se

contente pas.»

Et je rentre à l’hôtel furieux, après beaucoup de tapage. Au milieu de

la nuit, la police y fait irruption. Elle m’apporte non des menaces,

mais des excuses. Mon permis est en règle, je puis partir. La police

avait oublié de prévenir la gendarmerie. Ce sont choses qui arrivent

ailleurs qu’en Russie. Je pars enfin pour Askhabad avec vingt-quatre

heures de retard, et à la gare, cette fois-ci, le gendarme, après avoir

lu avec quelque difficulté le document officiel, prononce ce seul mot:

«_Mojno_».

* * * * *

Au matin, je me réveille en plein désert. A droite, les montagnes toutes

voisines, la chaîne de l’Elbourz, prolongement de l’Himalaya, qui sépare

la Transcaspie de l’Iran. A gauche, le désert le plus plat, le plus nu,

le plus dépourvu d’accidents de terrain qu’on puisse imaginer. De loin

en loin une station, un poste d’eau, mais de village point; partout le

sable stérile. Le soleil commence à faire sentir sa force. En plein été,

la chaleur est ici insoutenable. Aujourd’hui même, l’air chaud vibre à

la surface du sol et j’aperçois à l’horizon des lacs sous des arbres

ombreux; le vent ride la face de l’eau et agite les branches... Ainsi de

la fenêtre d’un wagon-restaurant, je m’offre d’admirables mirages.

Aux stations, je vois quelques Turcomans. Ce sont de beaux hommes,

grands et souples; ils portent des robes de couleurs vives. Ils ont eu

le temps de s’habituer au chemin de fer et prennent le train. Mais cela

n’a pas été sans peine. Ce qu’ils ont eu le plus de difficulté à

comprendre, c’est la fixité des tarifs. L’Orient est un pays de

marchandage; rien n’y a une valeur précise et tout marché est le sujet

de longues et patientes discussions. Au début, ils venaient aux gares et

demandaient, par exemple, un billet pour Askhabad. «Un rouble

soixante-quinze kopeks,» disait l’employé. Le Turcoman réfléchissait un

moment et tirait cinquante kopeks de sa bourse. «Ne pouvons-nous nous

arranger ainsi?» faisait-il. Sur le refus de l’employé, il ajoutait

quelques kopeks. L’employé les repoussait. «Je reviendrai donc un autre

jour,» répondait le Turcoman qui s’en allait tranquillement. Une semaine

plus tard, il était là. Et le même marchandage recommençait. Il lui a

fallu des mois et des années pour comprendre qu’à la gare tout au moins,

on vendait une extraordinaire denrée dont le prix ne variait jamais,

quels que fussent le temps et la saison, l’affluence ou le manque de

clients. Cela est contraire à toutes les lois de l’économie politique

dont les Turcomans, s’ils ne la connaissent pas comme science, ont au

moins un juste et sûr instinct.

A une station, un prêtre monte dans mon compartiment. Il est bien étonné

d’y trouver un Européen ne connaissant pas dix mots de russe[1]. Il ne

sait pas le français, mais il est si éloquent, sa mimique est si

persuasive que je comprends les propos qu’il me tient. Voici en

substance ce qu’il me dit:

[1] C’est à cela que se monte à peu près mon bagage. Pour l’instant il

me suffit. A Méched, comme la fille du prince Dabija, mon hôte,

avait l’amabilité de s’effrayer de me voir partir pour un si long

voyage dans une partie reculée de son pays sans en connaître la

langue, je lui demandai de m’apprendre les quelques mots

indispensables pour vivre.

--Comment dit-on bouillon? dis-je.

--Bouillôn.

--Et bifteck?

--Bifteck.

--Et vin?

--Vino.

--Il ne m’en faut pas davantage, m’écriai-je.

Et je partis.

--Vous êtes Français. Vous habitez le plus beau pays du monde. Il y a

chez vous des villes populeuses et magnifiques, des champs, des forêts

et des fleuves, et vous traversez un monde entier pour venir dans ce

désert affreux qui n’est que sable, poussière, chaleur. A-t-on jamais vu

un original pareil?

Et mon brave prêtre éclate d’un rire sonore qui le renverse sur les

coussins de velours rouge.

A Gheok-Tépé, halte un peu plus longue. Gheok-Tépé a été le lieu d’un

combat célèbre entre Russes et Turcomans en 1881. Cette bataille est

d’autant plus réputée qu’il y a eu fort peu de faits d’armes dans la

conquête de l’Asie par les Russes, laquelle a été opérée par des moyens

plus subtils et intelligents que le canon. Skobelef commandait les

Russes à Gheok-Tépé. Les murs en terre battue de l’aoul des Turcomans

sont encore debout. Skobelef fit creuser une mine sous un point des

murailles, y attira les défenseurs par une attaque simulée. La mine

éclata et envoya dans les airs les corps et, jusqu’au ciel, les âmes des

Turcomans morts pour leur patrie et pour leur foi.

Un petit musée proche de la station réunit les souvenirs de ce combat

par lequel fut assurée la domination russe en Transcaspie et le train

s’arrête une demi-heure pour laisser aux voyageurs le temps de le

visiter. J’y trouve quatre murs nus. Le musée a été vidé au bénéfice de

l’exposition d’été à Tachkend. Il reste quelques photographies et sur

l’une d’entre elles on voit un mécréant de Turcoman prêt à égorger un

magnifique officier orthodoxe qui, à la demande du photographe, ne bouge

pas.

Nous arrivons à Askhabad vers trois heures avec beaucoup de retard dû au

vent qui a soufflé avec furie dans le désert pendant la nuit. Parfois il

entasse le sable sur la ligne et arrête la locomotive. En automne et au

printemps, c’est l’eau des pluies; en hiver, la glace, qui sont chargées

de bloquer la voie. Ainsi le beau et le mauvais temps et toutes les

saisons conspirent pour retarder les trains sur le chemin de fer de

Transcaspie.

* * * * *

Askhabad, ville neuve, siège du gouvernement de Transcaspie, est, pour

le voyageur qui passe, dénuée d’agrément.

Feuilles persanes; La route du Mazandéran, La femme lapidée, L'esprit persan · 第 16 / 33 题