C’est, sur la Caspienne, la tête de ligne du chemin de fer transcaspien.
De beaux paquebots, chaque jour, la relient à Bakou par un trajet de
seize heures.
Krasnovodsk n’est pas un lieu de plaisir. C’est un passage. Personne ne
pensa jamais à s’établir ici pour son agrément. Elle ouvre la porte de
l’Asie centrale. Annenkof fit partir de Krasnovodsk, voici plus de
quarante ans, le chemin de fer qui mène à Askhabad, à Merv, à
Samarcande, à Tachkend. Krasnovodsk est construite sur la pierre, au
pied même de hautes collines rocheuses qui l’abritent des vents du nord.
Il n’y a pas un arbre, pas un arbuste. Des rues longues et poudreuses,
bordées de petites maisons à un étage, écrasées sur le sable. La chaleur
et l’ennui y sont, en été, insupportables. Toute la vie de Krasnovodsk
est sur le débarcadère des bateaux. Les mères y amènent leurs filles
pour qu’elles admirent et envient ceux qui ne font que passer. Parfois
un Européen s’arrête, bien malgré lui. La Transcaspie est un territoire
militaire. Il faut à un étranger, même pour la traverser, une
autorisation que seul Saint-Pétersbourg peut délivrer. Si la permission
n’est pas arrivée, ou si elle n’est pas en règle, le gendarme vous
interdit l’accès du train. L’Européen sacre, tempête, montre la lettre
de son ambassade disant que l’autorisation est accordée, rien n’y fait.
Ainsi en fut-il pour moi et j’ai appris à connaître le gendarme russe
dont le vocabulaire est limité. Il n’a que deux mots: «_Mojno_» et «_Nié
mojno_». Avec le premier, vous passez partout; avec le second vous
restez sur place.
En débarquant du bateau, un vieux policier au nez énorme, rouge et
luisant, prend mon passeport et m’indique une auberge où je lui ferai la
grâce d’attendre sa visite. Une heure plus tard, il arrive dans le sale
hôtel où je bois du thé. Avec de grands salamalecs, il me rend mon
passeport en m’assurant que je suis en règle et que mon autorisation est
inscrite sur les registres de la police.
A sept heures, je vais à la gare prendre l’unique train quotidien à
destination d’Askhabad. La dame préposée aux billets me demande mon
permis. Je lui remets la lettre du ministre de Russie à Téhéran
déclarant que le ministère de la Guerre m’ouvre la porte de la
Transcaspie et du Turkestan. Un gendarme s’en empare et disparaît.
Au bout de dix minutes, il revient: «_Nié mojno._» Je vais chez le chef
de la gendarmerie. Même refrain. Une conversation s’engage à quatre
personnes. Lui, moi, un Persan qui sait le russe et, hélas! l’inévitable
Morteza qui me dessert comme interprète. Nous n’arrivons à aucun
résultat. La gendarmerie ne me connaît pas et me retient à Krasnovodsk.
Naturellement Morteza, comme toujours, épouse la cause du gendarme, se
rend à la force de ses arguments et me dit son éternel: «Il ne se
contente pas.»
Et je rentre à l’hôtel furieux, après beaucoup de tapage. Au milieu de
la nuit, la police y fait irruption. Elle m’apporte non des menaces,
mais des excuses. Mon permis est en règle, je puis partir. La police
avait oublié de prévenir la gendarmerie. Ce sont choses qui arrivent
ailleurs qu’en Russie. Je pars enfin pour Askhabad avec vingt-quatre
heures de retard, et à la gare, cette fois-ci, le gendarme, après avoir
lu avec quelque difficulté le document officiel, prononce ce seul mot:
«_Mojno_».
* * * * *
Au matin, je me réveille en plein désert. A droite, les montagnes toutes
voisines, la chaîne de l’Elbourz, prolongement de l’Himalaya, qui sépare
la Transcaspie de l’Iran. A gauche, le désert le plus plat, le plus nu,
le plus dépourvu d’accidents de terrain qu’on puisse imaginer. De loin
en loin une station, un poste d’eau, mais de village point; partout le
sable stérile. Le soleil commence à faire sentir sa force. En plein été,
la chaleur est ici insoutenable. Aujourd’hui même, l’air chaud vibre à
la surface du sol et j’aperçois à l’horizon des lacs sous des arbres
ombreux; le vent ride la face de l’eau et agite les branches... Ainsi de
la fenêtre d’un wagon-restaurant, je m’offre d’admirables mirages.
Aux stations, je vois quelques Turcomans. Ce sont de beaux hommes,
grands et souples; ils portent des robes de couleurs vives. Ils ont eu
le temps de s’habituer au chemin de fer et prennent le train. Mais cela
n’a pas été sans peine. Ce qu’ils ont eu le plus de difficulté à
comprendre, c’est la fixité des tarifs. L’Orient est un pays de
marchandage; rien n’y a une valeur précise et tout marché est le sujet
de longues et patientes discussions. Au début, ils venaient aux gares et
demandaient, par exemple, un billet pour Askhabad. «Un rouble
soixante-quinze kopeks,» disait l’employé. Le Turcoman réfléchissait un
moment et tirait cinquante kopeks de sa bourse. «Ne pouvons-nous nous
arranger ainsi?» faisait-il. Sur le refus de l’employé, il ajoutait
quelques kopeks. L’employé les repoussait. «Je reviendrai donc un autre
jour,» répondait le Turcoman qui s’en allait tranquillement. Une semaine
plus tard, il était là. Et le même marchandage recommençait. Il lui a
fallu des mois et des années pour comprendre qu’à la gare tout au moins,
on vendait une extraordinaire denrée dont le prix ne variait jamais,
quels que fussent le temps et la saison, l’affluence ou le manque de
clients. Cela est contraire à toutes les lois de l’économie politique
dont les Turcomans, s’ils ne la connaissent pas comme science, ont au
moins un juste et sûr instinct.
A une station, un prêtre monte dans mon compartiment. Il est bien étonné
d’y trouver un Européen ne connaissant pas dix mots de russe[1]. Il ne
sait pas le français, mais il est si éloquent, sa mimique est si
persuasive que je comprends les propos qu’il me tient. Voici en
substance ce qu’il me dit:
[1] C’est à cela que se monte à peu près mon bagage. Pour l’instant il
me suffit. A Méched, comme la fille du prince Dabija, mon hôte,
avait l’amabilité de s’effrayer de me voir partir pour un si long
voyage dans une partie reculée de son pays sans en connaître la
langue, je lui demandai de m’apprendre les quelques mots
indispensables pour vivre.
--Comment dit-on bouillon? dis-je.
--Bouillôn.
--Et bifteck?
--Bifteck.
--Et vin?
--Vino.
--Il ne m’en faut pas davantage, m’écriai-je.
Et je partis.
--Vous êtes Français. Vous habitez le plus beau pays du monde. Il y a
chez vous des villes populeuses et magnifiques, des champs, des forêts
et des fleuves, et vous traversez un monde entier pour venir dans ce
désert affreux qui n’est que sable, poussière, chaleur. A-t-on jamais vu
un original pareil?
Et mon brave prêtre éclate d’un rire sonore qui le renverse sur les
coussins de velours rouge.
A Gheok-Tépé, halte un peu plus longue. Gheok-Tépé a été le lieu d’un
combat célèbre entre Russes et Turcomans en 1881. Cette bataille est
d’autant plus réputée qu’il y a eu fort peu de faits d’armes dans la
conquête de l’Asie par les Russes, laquelle a été opérée par des moyens
plus subtils et intelligents que le canon. Skobelef commandait les
Russes à Gheok-Tépé. Les murs en terre battue de l’aoul des Turcomans
sont encore debout. Skobelef fit creuser une mine sous un point des
murailles, y attira les défenseurs par une attaque simulée. La mine
éclata et envoya dans les airs les corps et, jusqu’au ciel, les âmes des
Turcomans morts pour leur patrie et pour leur foi.
Un petit musée proche de la station réunit les souvenirs de ce combat
par lequel fut assurée la domination russe en Transcaspie et le train
s’arrête une demi-heure pour laisser aux voyageurs le temps de le
visiter. J’y trouve quatre murs nus. Le musée a été vidé au bénéfice de
l’exposition d’été à Tachkend. Il reste quelques photographies et sur
l’une d’entre elles on voit un mécréant de Turcoman prêt à égorger un
magnifique officier orthodoxe qui, à la demande du photographe, ne bouge
pas.
Nous arrivons à Askhabad vers trois heures avec beaucoup de retard dû au
vent qui a soufflé avec furie dans le désert pendant la nuit. Parfois il
entasse le sable sur la ligne et arrête la locomotive. En automne et au
printemps, c’est l’eau des pluies; en hiver, la glace, qui sont chargées
de bloquer la voie. Ainsi le beau et le mauvais temps et toutes les
saisons conspirent pour retarder les trains sur le chemin de fer de
Transcaspie.
* * * * *
Askhabad, ville neuve, siège du gouvernement de Transcaspie, est, pour
le voyageur qui passe, dénuée d’agrément.