DE MÉCHED-ISSER A ASKHABAD

_Sur la mer Caspienne._

Le petit vapeur postal qui nous emmène à Krasnovodsk longe la côte plate

du Mazandéran. Il s’arrête à un quart de lieue de la terre pour ses

escales, Méched-Isser, Bender-Guez. On voit les toits plats d’une petite

ville dans les arbres, puis, au loin, au-dessus de la brume qui monte de

ce pays de fièvre, la chaîne de l’Elbourz et le grand pic neigeux du

Démavend qui la domine.

Au soir, le soleil tombe dans une mer bleue et unie, et tout de suite,

sans aucun souci des transitions, le velours sombre du ciel se pique de

milliers d’étoiles.

Dans la cabine la température est étouffante. Avant l’aube, je suis sur

le pont. Pas un souffle ne ride les eaux calmes de la Caspienne; notre

petit bateau, noir et sale, file lentement vers le nord.

Au milieu du jour, la brise se lève, venant de terre. D’avoir passé sur

les sables brûlants de la Transcaspie, elle est tiède et apporte jusque

sur l’eau la chaleur sèche du désert. J’aperçois très loin à l’orient

des taches immobiles. Des maisons? des bateaux? Ce sont des maisons sur

pilotis. A cause des bas-fonds, nous jetons l’ancre à près de trois

milles de cet étrange village perdu au milieu de la mer. A l’aide de la

jumelle marine, je ne découvre pas la moindre langue de terre. De

grandes barques pontées viennent à nous, voiles blanches sur les vagues

bleues que soulève une forte brise. Elles appartiennent à la Société des

Pêcheries russes qui a un comptoir ici et sont maniées avec beaucoup

d’adresse par des Turcomans à la taille fine, aux mouvements souples.

Vêtus d’une robe légère, rose ou verte, sans col, serrée par une

ceinture sur une chemise blanche, coiffés d’un énorme et haut bonnet de

peau de mouton à poils longs, ils ont des visages secs de Mongols aux

pommettes saillantes, de petits yeux bridés luisants comme agates, la

figure longue et jaune que termine une touffe de barbe en pointe.

Ils nous apportent les récoltes du village; ce sont force poissons qui

remplissent deux ou trois cents barriques. Elles vont remonter la Volga

et de là se répandre sur le territoire immense de la Russie où, pour

deux sous, le moujik aura sa portion de poisson salé.

Lorsque notre chargement est terminé, nous restons à attendre je ne sais

quoi, mais je n’en suis plus à m’impatienter du temps perdu. Au loin,

entre le village et nous, apparaît une petite barque. Bientôt, aux

oscillations des vagues, je vois luire des baïonnettes au soleil. La

barque accoste, un officier monte à bord, puis deux soldats en armes,

puis un homme, puis trois soldats encore et un sous-officier. L’officier

prend un verre de bière avec le commandant avant de regagner la terre,

mais nous gardons les soldats et l’homme qui s’installent à l’avant sur

les barriques encombrant le pont.

Cet homme doit avoir une trentaine d’années; il est vêtu comme un

paysan, une chemise, des pantalons bouffants, des bottes, une casquette

à visière; il a une barbe blonde et des yeux bleus, c’est le type du

moujik qui va coloniser les steppes asiatiques. Mais quel crime a-t-il

commis pour qu’on l’entoure d’une telle escorte militaire? Il ne semble

pas un bandit redoutable. A-t-il tué? Pourquoi?

Il montre une certaine jovialité et ses plaisanteries, accompagnées

parfois de quelque geste grossier, font rire les jeunes soldats.

Pourtant à le regarder avec plus d’attention, il n’est pas difficile de

trouver l’inquiétude au fond de ces yeux bleus. Sa gaîté maintenant me

paraît jouée.

Je suis seul, du reste, à m’intéresser à lui. Les autres passagers n’ont

pas eu le moindre mouvement de curiosité.

J’envoie Morteza aux renseignements. Morteza ne sait pas le russe, mais

sur ce petit bateau qui fait le service de la rive méridionale de la

Caspienne, chacun parle persan.

Il revient à moi:

--Monsieur, c’est un déserteur qui s’est enfui pendant la guerre de

Mandchourie.

Pendant la guerre de Mandchourie! Il y a quatre ans déjà. Cet homme,

comment avait-il gagné les déserts de la Transcaspie? Là, perdu près de

la frontière persane, dans une partie de l’empire où sur cent lieues

carrées n’habitent pas dix Européens, il se croyait sauvé. Il vivait

libre et misérable, au bout du monde vraiment... Et voilà qu’un jour les

gendarmes sont venus, et maintenant six soldats, baïonnette au canon, le

ramènent vers les villes du nord, vers la caserne où il sera jugé.

Désertion en temps de guerre. Que dit le code russe? La mort, ou les

travaux forcés en Sibérie...

Cette histoire me tracasse. Ce châtiment qui arrive tant d’années après

l’offense me gêne. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour cet

homme. Je lui envoie des cigarettes par Morteza.

Avec la nuit, le vent devient plus fort, mais la chaleur diminue à

peine. Je ne peux me décider à rentrer dans ma cabine où l’on suffoque

et où je serai la proie des punaises. Je vais dormir à la belle étoile

et déroule mon mince matelas sur le pont supérieur.

De petites vagues rageuses secouent notre vieux bateau; nous roulons

assez fortement.

Avant de m’endormir, je regarde le pont au-dessous de moi. Sur les

madriers fermant l’ouverture de la cale, deux soldats sont étendus à

côté du déserteur; ils ont posé leurs fusils près d’eux.

Des vagues montent parfois à l’avant du bateau et des embruns

éclaboussent alors les trois hommes abrités tant bien que mal derrière

les barils de poissons salés. Un des soldats dort; il est tout jeune, la

lumière vive de la lampe électrique suspendue au mât et qui éclaire pour

moi cette scène me montre son visage imberbe et son teint rose de grand

enfant. L’autre s’agite, et se retourne, et j’imagine, sans peine, qu’il

ressent les premières atteintes du mal de mer. Le déserteur est sur le

dos, la casquette sur les yeux, immobile.

Ayant fumé une dernière cigarette, je m’enveloppe dans ma couverture et

me couche. Je m’endormis aussitôt, mais d’un sommeil troublé. Je me

sentais rouler au gré du roulis du bateau; tout engourdi, je me

remettais sur mon matelas. Le vent sifflait dans les cordages, et plus

d’une fois des gouttes d’eau me fouettèrent la figure. Quand j’ouvrais

les yeux, je voyais l’officier de quart qui faisait dix pas sur la

passerelle, s’arrêtait, regardait l’horizon, puis la boussole et

recommençait sa course monotone. Au-dessus de nous, la fumée vomie par

la cheminée était drossée violemment à angle droit du bateau et rayait

d’une large bande noire le ciel étincelant d’étoiles...

* * * * *

Soudain, des cris, un tumulte d’hommes se bousculant et, sec, un coup de

feu me réveillent. En un clin d’œil, je suis debout.

Une aube grise éclaire le ciel à l’orient. Sur le pont inférieur, dans

la lumière nette de la lampe, le groupe des soldats. L’un d’eux, le

fusil à la main, regarde la mer. Ils parlent violemment et se

querellent. Le commandant du bateau arrive; le sergent, au port d’armes,

s’adresse à lui. Sa voix tremble; il montre la mer derrière nous et, à

ses gestes, je comprends qu’il demande qu’on fasse marche arrière. Le

commandant interroge les deux soldats qui ont passé la nuit près du

déserteur; ils répondent avec gêne. Puis le commandant a un mouvement

d’épaules qui signifie: «A quoi bon?» Et le bateau dont la marche avait

été ralentie repart de toute sa vitesse vers le nord.

A déjeuner seulement, j’ai des détails par le commandant, car les récits

de Morteza sont incompréhensibles. Les soldats s’étaient endormis. A

cinq heures, l’un d’eux avait été réveillé par un paquet de mer. Il

avait regardé à côté de lui: le prisonnier n’était plus là! Avec son

camarade, affolé comme lui, il avait fouillé le pont. Personne. Alors il

avait averti le sergent. Un des soldats, perdant la tête à l’idée de la

responsabilité encourue, avait tiré au hasard sur la mer, croyant

apercevoir dans le jeu mouvant des vagues, un point noir, la tête du

déserteur.

--Comment chercher cet homme? me dit le commandant. Nous ne savons même

pas à quelle heure il a sauté à la mer. Il a pris une bouée au

bastingage. Mais que deviendra-t-il? Nous sommes à dix milles de la

côte--il ne le savait sans doute pas--et le vent souffle fort de terre.

Il n’a pas une chance sur mille d’être sauvé par une barque de pêche.

C’est un homme perdu.

Je revois les yeux inquiets du déserteur. Il est en train d’agoniser à

cette heure au milieu des mille vagues bleues de la Caspienne. J’ai le

cœur serré.

--Allons, me dit le commandant, prenez donc du caviar. Il est frais

d’hier soir...

* * * * *

_Krasnovodsk._

Feuilles persanes; La route du Mazandéran, La femme lapidée, L'esprit persan · 第 15 / 33 题