XXXVI

Cependant le roi vieillissait; une maladie rapide enleva à Meudon le

père du duc de Bourgogne, fils de Louis XIV, qui devait régner avant

le disciple de Fénelon. Les courtisans qui ne voyaient plus de degrés

entre le trône et le duc de Bourgogne, commencèrent à tourner leurs

regards vers celui-ci, et à apercevoir de nouveau Fénelon devant lui.

Le roi lui-même, qui avait tenu jusque-là dans l'ombre son

petit-fils, retint un matin le jeune prince dans son cabinet au moment

du Conseil et ordonna à tous les ministres d'aller travailler chez le

duc de Bourgogne toutes les fois que ce prince les appellerait, et,

dans le cas où il ne les appellerait pas, d'aller d'eux-mêmes lui

rendre compte des affaires de l'État comme au roi lui même.

Ce changement était l'oeuvre de madame de Maintenon, à qui le jeune

prince, conseillé par Fénelon, avait témoigné une déférence flatteuse

pour son amour-propre et rassurante pour son avenir. Elle avait senti,

à travers la mort du Dauphin, le frisson d'un règne futur. Pour

s'assurer éventuellement une prolongation d'influence, elle voulait

acheter la reconnaissance du successeur. Fénelon, relevé de son

découragement, jeta un cri de délivrance et de joie sévère vers son

élève.

«Dieu, lui écrivait-il, vient de frapper un grand coup! mais sa main

est souvent miséricordieuse dans ses coups les plus vigoureux. Ce

spectacle affligeant est donné au monde pour montrer aux hommes

éblouis combien les princes, si grands en apparence, sont petits en

réalité. Heureux ceux qui n'ont jamais regardé leur autorité que comme

un dépôt qui leur est confié pour le seul bien des peuples!

«Il est temps de se faire aimer, craindre, estimer! Il faut de plus

en plus tâcher de plaire au roi, de s'insinuer dans son coeur, de lui

faire sentir un attachement sans bornes, de le ménager, de le soulager

par des assiduités et des complaisances convenables. Il faut devenir

le conseil du roi, le père des peuples, la consolation des opprimés,

la ressource des malheureux, _l'appui de la nation_.... écarter les

flatteurs, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à

le mettre en oeuvre; se rendre supérieur à tous, puisqu'on est placé

au-dessus de tous... Il faut vouloir être le père, et non le maître;

il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul à tous pour

faire leur bonheur.»

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 150 / 188 题