Cependant le roi vieillissait; une maladie rapide enleva à Meudon le
père du duc de Bourgogne, fils de Louis XIV, qui devait régner avant
le disciple de Fénelon. Les courtisans qui ne voyaient plus de degrés
entre le trône et le duc de Bourgogne, commencèrent à tourner leurs
regards vers celui-ci, et à apercevoir de nouveau Fénelon devant lui.
Le roi lui-même, qui avait tenu jusque-là dans l'ombre son
petit-fils, retint un matin le jeune prince dans son cabinet au moment
du Conseil et ordonna à tous les ministres d'aller travailler chez le
duc de Bourgogne toutes les fois que ce prince les appellerait, et,
dans le cas où il ne les appellerait pas, d'aller d'eux-mêmes lui
rendre compte des affaires de l'État comme au roi lui même.
Ce changement était l'oeuvre de madame de Maintenon, à qui le jeune
prince, conseillé par Fénelon, avait témoigné une déférence flatteuse
pour son amour-propre et rassurante pour son avenir. Elle avait senti,
à travers la mort du Dauphin, le frisson d'un règne futur. Pour
s'assurer éventuellement une prolongation d'influence, elle voulait
acheter la reconnaissance du successeur. Fénelon, relevé de son
découragement, jeta un cri de délivrance et de joie sévère vers son
élève.
«Dieu, lui écrivait-il, vient de frapper un grand coup! mais sa main
est souvent miséricordieuse dans ses coups les plus vigoureux. Ce
spectacle affligeant est donné au monde pour montrer aux hommes
éblouis combien les princes, si grands en apparence, sont petits en
réalité. Heureux ceux qui n'ont jamais regardé leur autorité que comme
un dépôt qui leur est confié pour le seul bien des peuples!
«Il est temps de se faire aimer, craindre, estimer! Il faut de plus
en plus tâcher de plaire au roi, de s'insinuer dans son coeur, de lui
faire sentir un attachement sans bornes, de le ménager, de le soulager
par des assiduités et des complaisances convenables. Il faut devenir
le conseil du roi, le père des peuples, la consolation des opprimés,
la ressource des malheureux, _l'appui de la nation_.... écarter les
flatteurs, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à
le mettre en oeuvre; se rendre supérieur à tous, puisqu'on est placé
au-dessus de tous... Il faut vouloir être le père, et non le maître;
il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul à tous pour
faire leur bonheur.»