XVIII

Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait

en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.

Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame

Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme

passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le

ciel.

L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la

piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à

madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles

converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait

demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle

avait connu à Paris avant son mariage.

L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de

séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination

enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce

commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en

était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre

petite ville de son diocèse.

Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à

Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père

Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son

esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses

effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de

l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu

de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher

sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi

avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à

Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre

l'admiration et le scandale.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 132 / 188 题