Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait
en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.
Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame
Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme
passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le
ciel.
L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la
piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à
madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles
converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait
demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle
avait connu à Paris avant son mariage.
L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de
séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination
enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce
commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en
était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre
petite ville de son diocèse.
Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à
Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père
Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son
esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses
effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de
l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu
de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher
sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi
avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à
Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre
l'admiration et le scandale.