XIV

Ce fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale qui portait

forcément son esprit sur la philosophie des sociétés, que Fénelon

composa secrètement en poëme le code moral et politique des

gouvernements.

Nous parlons de _Télémaque_. Le _Télémaque_, c'est Fénelon tout entier

pour la postérité. Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien

d'inspiration, il est païen de forme. Malgré ce vice de composition,

c'est le plus beau traité d'éducation et de politique qui existe dans

les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même

temps un poëme. Il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des

vers lui manque, il est vrai.

Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer

sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le

rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les

jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi poétique que la

poésie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et

l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette poésie dure

moins, mais lasse moins que celle d'Homère et de Virgile. Si elle n'a

pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit

et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fénelon et

Chateaubriand sont aussi poëtes par le sentiment et par l'image,

c'est-à-dire par ce qui est de l'essence de la poésie, que les plus

grands poëtes; seulement ils ont parlé au lieu de chanter leur poésie.

La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit

en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité, au lieu d'être une

création moderne. On croit lire une traduction d'Homère ou une

continuation de l'_Odyssée_ par un disciple égal au maître. C'est un

jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne, sous des

fictions et sous des vêtements mythologiques; on y sent l'imitation

sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fénelon n'y est qu'un

Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, chantant les

fables à des générations qui n'y croient plus: là est le vice du

poëme, mais c'était celui du temps.

Mais ce défaut expliqué ou excusé, l'oeuvre de Fénelon n'est pas moins

sublime.

Le poëte suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope,

conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor,

navigue sur toutes les mers de l'Orient à la recherche d'Ulysse, son

père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite

île d'Ithaque, son royaume. Télémaque, pendant ce long voyage, tantôt

heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille

rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son

maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à

des piéges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide

de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protége, se mûrit

par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince

accompli, et voyant régner, dans les contrées qu'il parcourt, tantôt

de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit,

par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à

ses peuples.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 128 / 188 题