Ce fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale qui portait
forcément son esprit sur la philosophie des sociétés, que Fénelon
composa secrètement en poëme le code moral et politique des
gouvernements.
Nous parlons de _Télémaque_. Le _Télémaque_, c'est Fénelon tout entier
pour la postérité. Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien
d'inspiration, il est païen de forme. Malgré ce vice de composition,
c'est le plus beau traité d'éducation et de politique qui existe dans
les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même
temps un poëme. Il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des
vers lui manque, il est vrai.
Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer
sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le
rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les
jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi poétique que la
poésie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et
l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette poésie dure
moins, mais lasse moins que celle d'Homère et de Virgile. Si elle n'a
pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit
et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fénelon et
Chateaubriand sont aussi poëtes par le sentiment et par l'image,
c'est-à-dire par ce qui est de l'essence de la poésie, que les plus
grands poëtes; seulement ils ont parlé au lieu de chanter leur poésie.
La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit
en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité, au lieu d'être une
création moderne. On croit lire une traduction d'Homère ou une
continuation de l'_Odyssée_ par un disciple égal au maître. C'est un
jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne, sous des
fictions et sous des vêtements mythologiques; on y sent l'imitation
sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fénelon n'y est qu'un
Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, chantant les
fables à des générations qui n'y croient plus: là est le vice du
poëme, mais c'était celui du temps.
Mais ce défaut expliqué ou excusé, l'oeuvre de Fénelon n'est pas moins
sublime.
Le poëte suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope,
conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor,
navigue sur toutes les mers de l'Orient à la recherche d'Ulysse, son
père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite
île d'Ithaque, son royaume. Télémaque, pendant ce long voyage, tantôt
heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille
rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son
maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à
des piéges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide
de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protége, se mûrit
par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince
accompli, et voyant régner, dans les contrées qu'il parcourt, tantôt
de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit,
par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à
ses peuples.